Parquet national anticriminalité organisée : « On n’est pas un FBI à la française, mais un parquet qui joue collectif »
Issu de la loi no 2025-532 du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic, le parquet national anticriminalité organisée (PNACO) a ouvert ses portes le 5 janvier 2026. Cinq mois après son installation, les magistrats suivent 212 dossiers. Ils font face à l’augmentation du narcotrafic et à des profils de délinquants qui se diversifient. Face à cette menace, la réponse ne peut être que collective, estime Vanessa Perrée, procureure nationale anticriminalité organisée. Rencontre.
Actu-Juridique : Le PNACO a été installé le 5 janvier 2026. Quel premier bilan dressez-vous de ces cinq mois d’activité ?
Vanessa Perrée : Nous sommes passés de 165 dossiers initialement, dans la continuité de l’important travail réalisé par la juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (JUNALCO) à 212 à ce jour. Nous avons évoqué beaucoup de dossiers de blanchiment – la première infraction dans notre portefeuille, avec environ 60 dossiers, les dossiers de criminalité organisée financière représentant près de 40 % de notre portefeuille. Nous avons également beaucoup de dossiers de stupéfiants, avec des quantités parfois très importantes saisies et des dossiers de cryptoenlèvements : sur fond de cryptomonnaie, des individus cherchent à obtenir des transferts de wallet sous la contrainte, avec parfois des violences extrêmement graves. Nous observons les routes du trafic de drogue, qui évoluent en permanence. Elles passent parfois par la Colombie, l’Espagne, le Maroc, mais proviennent aussi désormais du Canada ou des États-Unis, favorisées par la légalisation récente du cannabis dans certains de ces États. Cette criminalité s’adapte et modifie ses circuits dès que l’on essaie de l’intercepter. Autre observation majeure : le rajeunissement des profils. Nous avons 23 mineurs actuellement mis en examen sur 600 personnes au total, et un peu plus de 10 % de femmes, soit 66 mises en examen, avec des rôles qui ont évolué. Elles sont désormais des participantes actives au trafic. Enfin, un volet important de notre activité concerne la coordination, via des réunions régulières, des huit juridictions interrégionales spécialisées (JIRS) qui couvrent l’intégralité du territoire national et qui disposent d’une fine connaissance de la criminalité de leurs ressorts. Cela nous permet de faire des liens entre des procédures conduites dans des JIRS différentes, pour qu’aucun pan d’une affaire ne soit laissé sans traitement. Nous avons par exemple organisé une réunion de coordination spécifiquement consacrée aux cryptoenlèvements pour identifier les connexions entre différents dossiers. Et en ce moment, nous suivons de très près la vague de règlements de comptes ayant eu lieu dans la région de Lyon et dans le ressort de Grenoble pour voir s’il existe des liens avec d’autres parties du territoire.
AJ : De quelle manière a évolué le rôle des femmes et des mineurs dans la criminalité organisée ?
Vanessa Perrée : Il y a quelques années, les femmes apparaissaient essentiellement en logistique de basse intensité ou comme bénéficiaires indirectes du train de vie d’un compagnon ou d’un fils. Aujourd’hui, elles tiennent des rôles plus actifs. Nous avons eu un exemple concret lors d’une récente audience, au cours de laquelle une femme était poursuivie devant le tribunal correctionnel pour avoir participé à un projet de règlement de comptes, en ayant notamment remis une arme destinée à favoriser le passage à l’acte. On voit également les femmes participer à du trafic, à du blanchiment, ou aider à dissimuler des biens. Ce rôle logistique au plus près de l’action violente, c’est très différent de ce qu’on observait avant. En ce qui concerne les mineurs, le phénomène est particulièrement préoccupant. Ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes, recrutés sur les réseaux sociaux pour des sommes parfois dérisoires, souvent en dehors de leur région d’origine. Ils sont globalement issus de milieux paupérisés, avec des carences éducatives. Ils ont surtout un rapport à la violence profondément altéré et sont capables de commettre des faits d’une extrême gravité pour des montants qui paraissent insignifiants. Le premier procès à l’occasion duquel le PNACO a soutenu l’accusation en illustre malheureusement toute la réalité : il s’agissait d’un mineur de 14 ans issu de Marseille, qui avait tué un chauffeur Uber sur commande d’une personne se réclamant de la DZ Mafia – ce que ce groupe a formellement démenti. Il a été condamné à 17 ans de réclusion par le tribunal pour enfants statuant en matière criminelle et a fait appel de cette décision.
AJ : Comment expliquer la vague de règlements de compte à laquelle nous assistons dans différentes villes ?
Vanessa Perrée : Ils s’inscrivent dans une dynamique de guerres de territoire et de violence très intense entre réseaux. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que les victimes ne sont pas toutes des membres des réseaux. Nous essayons de comprendre les mécanismes pour les endiguer. Nous agissons pour cela sur tous les leviers simultanément : interpellations, saisies de drogue, action et identification des flux financiers afin de saisir les avoirs criminels et entraver les capacités d’action de ces réseaux.
AJ : Les effectifs du PNACO sont-ils à la hauteur des enjeux ?
Vanessa Perrée : Nous sommes actuellement 39 personnes dont 16 magistrats, 13 greffiers et personnels de greffe, et 4 officiers de liaison notamment. Au 1er septembre 2026, une dizaine de magistrats supplémentaires nous rejoindront, ainsi que 4 personnels de greffe et 3 assistants spécialisés et attachés de justice qui s’occuperont de l’entraide pénale internationale, des données économiques et financières et de l’analyse criminelle. Nous atteindrons ainsi un effectif stabilisé d’un peu plus de 60 personnes fin 2027. Disposer de 10 magistrats supplémentaires dans un parquet aussi récent montre combien le ministère de la Justice et le gouvernement sont mobilisés sur le sujet de la criminalité organisée. Nous avons également une composante interministérielle qui fait notre particularité. Nous disposons en effet dans nos équipes d’un colonel de gendarmerie, d’un commissaire de police, d’un administrateur des douanes et d’un directeur des services pénitentiaires qui font le lien avec leurs administrations d’origine, ainsi que des assistants spécialisés : une personne issue de la Direction générale des finances publiques pour les enquêtes patrimoniales et les saisies et confiscations, une autre dédiée aux recherches en sources ouvertes et en données numériques, et deux collègues provenant de l’agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC). Nous sommes le seul parquet en France à disposer d’officiers de liaison, ce qui constitue une richesse considérable face à un contentieux qui exige des liens dans toutes les administrations.
AJ : Vous insistez beaucoup sur la nécessité de frapper les organisations criminelles au portefeuille. Comment vous y prenez-vous ?
Vanessa Perrée : C’est effectivement une priorité absolue. La criminalité organisée se nourrit de ses profits : si on ne s’attaque pas aux flux financiers, on décapite un réseau pour le voir se reconstituer. Nous avons un assistant spécialisé DGFiP qui réalise des enquêtes patrimoniales, qui consistent à croiser ce que les intéressés déclarent avec ce qu’ils possèdent réellement, par exemple. Nous utilisons aussi régulièrement la présomption de blanchiment qui permet de renverser la charge de la preuve : si vous ne justifiez pas de l’origine licite des fonds que vous détenez, c’est une infraction caractérisée. Prendre ainsi le problème à l’envers se révèle très efficace. En termes de résultats, les dossiers dont nous avons hérité et les nouvelles procédures ouvertes depuis la création du PNACO représentent aujourd’hui près de 990 millions d’euros de saisies en France et à l’étranger. Ces sommes sont provisoires : elles attendent l’issue des enquêtes pour faire l’objet de confiscations définitives. Les sommes confisquées en matière de stupéfiants vont alimenter le fonds de concours de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et les addictions (MILDECA) qui redistribue ensuite ces ressources aux ministères engagés dans la lutte contre la criminalité organisée : l’Intérieur, la Justice et les Comptes publics pour la partie douanes.
AJ : Disposez-vous de suffisamment d’enquêteurs spécialisés en matière financière ?
Vanessa Perrée : La tension existe indéniablement. Mais nous travaillons avec les offices centraux de la Direction nationale de la police judiciaire, dont les enquêteurs sont spécialisés. Nous utilisons aussi les offices de gendarmerie, les sections de recherche, et l’office national anti-fraude, qui est un service judiciaire des douanes. Nous disposons donc d’une palette assez large de services que nous pouvons saisir. Nous ne sommes pas démunis, même si la pression sur ces unités est forte.
AJ : Certains commentateurs estiment que la France s’y prend trop tard pour lutter efficacement contre le narcotrafic. Que leur répondez-vous ?
Vanessa Perrée : Je ne suis pas d’accord avec cette formulation. Un corpus législatif et des juridictions interrégionales spécialisées ont été créés dès 2004. En 2019, l’idée d’une centralisation parisienne a été mise en place. En 2025, une étape supplémentaire a été franchie avec la création du PNACO. C’est une progression logique et cohérente. Nous nous sommes d’ailleurs inspirés du modèle italien mais avec des différences notables : leur parquet national anti-mafia existe depuis beaucoup plus longtemps et il joue un rôle de coordination, mais il n’a pas la faculté de se saisir de dossiers d’initiative comme nous l’avons. La France est loin d’être un narco-État. Notre situation n’a rien à voir avec celle de pays dont toutes les strates de la société sont imprégnées par le trafic et où la corruption est généralisée. En revanche, la vigilance s’impose : les faits qui se produisent sur notre territoire sont graves, le trafic augmente, la consommation aussi. Des institutions ont été menacées, des agents de l’administration pénitentiaire ont été pris pour cibles, des proches de mis en examen assassinés. Des groupes se donnent un nom, revendiquent une identité. En ce sens, la criminalité organisée s’institutionnalise. Mais nous avons des outils pour lutter contre elle.
AJ : La loi du 13 juin 2025 sur le narcotrafic répond-elle à vos besoins ?
Vanessa Perrée : En plus de la création du PNACO, elle apporte plusieurs avancées concrètes, notamment la création d’un juge de l’application des peines spécialisé pour les profils relevant de la grande criminalité organisée. L’exécution des peines pour les détenus placés dans les quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) sera désormais centralisée et confiée à des magistrats qui en connaissent les spécificités. Des techniques spéciales d’enquête supplémentaires ont été accordées. Et les mesures administratives complémentaires – fermetures de commerces prononcées par le préfet, interdictions de paraître – offrent un levier d’action qui peut se combiner utilement avec les procédures judiciaires. D’autres textes vont encore élargir notre champ : la loi actuelle portée par le garde des Sceaux et celle portée par le ministre de l’Intérieur prévoient notamment un allongement de la garde à vue en matière de blanchiment et une extension de la compétence du juge d’application des peines spécialisé à davantage d’infractions. Tout cela va dans le bon sens.
AJ : Les avocats ont exprimé des inquiétudes sur les QLCO et sur le dossier coffre. Comprenez-vous ces réserves ?
Vanessa Perrée : Il convient de rappeler que le placement en QLCO n’est pas une décision administrative arbitraire et exige l’accord d’un juge, offre la possibilité d’un réexamen au bout d’un an et la possibilité de former des recours. Certains ont d’ailleurs été exercés et ont été rejetés par le tribunal administratif, qui a estimé que les garanties juridiques et les conditions de protection des libertés individuelles étaient respectées par ces placements en QLCO. En tant que magistrats, nous sommes garants des libertés individuelles. Les techniques spéciales d’enquête et les QLCO sont certes des régimes dérogatoires, mais pas illégaux. Ils ont d’ailleurs été adoptés à une très large majorité à l’Assemblée nationale et à l’unanimité au Sénat. Ils répondent à une nécessité objective : s’adapter à une criminalité qui n’est plus la même qu’il y a vingt ans, qui a des capacités d’intimidation, de corruption et d’organisation que le droit commun n’est pas toujours en mesure de contenir. Quand la menace évolue, les outils doivent s’adapter, dans le cadre de l’État de droit.
AJ : Quels sont vos chantiers prioritaires pour les prochains mois ?
Vanessa Perrée : Plusieurs fronts s’ouvrent simultanément. Le premier, c’est la corruption. Nous nous intéressons aux phénomènes corruptifs à basse intensité : des personnes au sein d’administrations qui transmettent des renseignements, rendent de petits services, facilitent le trafic, sans qu’il y ait nécessairement des sommes astronomiques en jeu. C’est discret, diffus, mais nous en mesurons la portée dans nos dossiers. Nous allons travailler en lien avec l’Agence française anticorruption pour mieux détecter ces situations en amont. Le deuxième chantier, central, concerne l’entraide pénale internationale. La criminalité organisée n’ayant pas de frontières, notre action ne doit pas en avoir non plus. J’ai rencontré récemment des procureurs latino-américains et européens pour renforcer les canaux de communication sur les localisations et les liens entre nos enquêtes. Récupérer des fugitifs à l’étranger suppose des négociations d’entraide avec des pays pour lesquels la coopération doit se renforcer et se fluidifier. Enfin, nous devons nous concentrer sur la surveillance des investissements financiers et être attentifs aux façons dont les profits du crime s’infiltrent dans l’économie légale. Nous menons tous ces chantiers en veillant à ce que les atteintes aux institutions – menaces contre des magistrats et contre l’administration pénitentiaire – ne se renouvellent pas. C’est une ligne rouge.
AJ : Risque-t-il d’y avoir des rivalités entre le PNACO et les JIRS ?
Vanessa Perrée : Non. Nous ne sommes pas un FBI à la française ! Nous ne sommes pas un parquet qui viendrait prendre les dossiers des autres, qui déposséderait les JIRS de leurs affaires. Nous sommes un parquet national qui joue collectif, qui coordonne, analyse, fait les liens, et prend en charge les dossiers d’une très grande complexité quand cela s’avère nécessaire, et le cas échéant en saisine conjointe. Nos 16 magistrats ne sont pas seuls face à la criminalité organisée : ils sont en contact permanent avec ceux des huit JIRS ainsi qu’avec les services d’enquête de tout le territoire. La force du PNACO, c’est d’être une force de frappe nationale qui se décline au niveau interrégional grâce notamment à des magistrats spécialisés et particulièrement investis partout en France.
Référence : AJU018s0