Procès de l’explosion rue de Trévise : « Je suis enseveli sous les gravats… Je passe par tous les états »
Le deuxième jour d’audience, hier, a été dominé par les témoignages de trois sapeurs-pompiers présents dans le IXe arrondissement parisien le 12 janvier 2019. Deux de leurs collègues ont été tués par la déflagration due à la rupture d’une canalisation de gaz. En dépit du désespoir, ils ont affronté l’horreur de 8 h 59 à 21 h 26. Christian de Rocquigny, le procureur adjoint, les a remerciés : « Vous avez sauvé beaucoup de vies. »

Les mains de Maxime agrippent la barre de la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris. Il vient de se constituer partie civile. Le 12 janvier 2019, il avait 21 ans et exerçait depuis 14 mois son métier à la BSPP, la célèbre Brigade des sapeurs-pompiers de Paris. À 8 h 30, l’équipe dirigée par le sergent Alexandre F. quitte la caserne Château-d’Eau, direction rue de Trévise où « une forte odeur de gaz » leur a été signalée. Ils sont six. Le chef scinde le groupe. Maxime, Valentin et Ludovic l’accompagnent dans l’immeuble situé au numéro 6. Le caporal-chef Simon Cartannaz et le 1re classe Nathanaël Josselin restent au pied de l’édifice, éloignent les passants et attendent l’ordre, encore hypothétique, de fermer la vanne d’arrivée de gaz. Il est 8 h 49. Dans dix minutes, le quartier sera dévasté (1).
« Je sens leur poids, ils me marchent dessus »
Maxime rapporte la suite : « Je monte en reconnaissance jusqu’au 6e étage par l’escalier A, on frappe aux portes. Puis je redescends. J’arrive au rez-de-chaussée, je pose le pied sur la dernière marche, et c’est l’explosion. Je suis projeté au sol, enseveli sous les décombres. Je déclenche mon alarme d’immobilité. Personne ne répond. Les gars ne me trouvent pas avec leurs caméras, il y a trop de gravats. Je passe par tous les états. » Il déglutit : « Je les oriente avec ma voix. Et je sens leur poids, ils me marchent dessus. J’ai compris que j’allais sortir. »
Ses collègues s’acharnent, évacuent les blocs de béton et de débris, mais le buste de Maxime reste coincé. Il est libéré au bout de deux heures, blessé aux chevilles et aux ligaments croisés. « Je ne réalisais pas. Mes collègues ne disaient rien. » Il demande où sont Simon, Nathanaël, et comprend. Le jeune homme est évacué à l’hôpital des Armées de Percy. En août 2019, il reprendra le travail ; il est « toujours dans l’appréhension. Le souvenir de l’intervention ne me quitte pas ». Il a bénéficié de soins psychologiques pendant un an. « Je suis sous antidépresseurs », conclut-il. Le procureur adjoint se dresse : « Je vous remercie. Vous avez sauvé des vies. Je n’ai pas de questions. » Aucun avocat n’en posera. Pour la deuxième fois, Christian de Rocquigny témoigne son respect aux primo-intervenants de ce tragique samedi.
« Je ne reconnais pas Simon. Je l’identifie grâce à son grade »
Au banc des parties civiles, les familles Cartannaz et Josselin, « morts pour la Nation », décorés de la Légion d’honneur, semblent étouffer. « C’est très dur », confiera en fin de journée Océane, la compagne de Nathanaël. Car, avant Maxime, le tribunal a entendu le sergent Alexandre F., rongé par le décès de ses hommes. Ce matin-là, après les avoir dispatchés, il se dirige vers la cave du numéro 6 et s’inquiète : « Déjà, sous le porche, le niveau de concentration de gaz était important. Je descends trois, quatre marches, le détecteur sature, sonne. Je fais demi-tour, ordonne de barrer le gaz [fermer la vanne] et pars vers le camion demander des renforts. À six, nous étions sous-dimensionnés. »
Il s’apprête à rédiger son message « quand ça saute. Je ne suis pas blessé ». Il mesure « l’ampleur des dégâts », alerte la caserne. Il y a déjà trois départs de feu. L’incendie ne sera éteint qu’à 21 h 26.
Pour Nathanaël, il n’y a plus d’espoir. Avec Valentin et Ludovic, le sergent cherche Maxime et Simon. Il voit quelqu’un « sous les gravats. Au premier abord, je ne le reconnais pas. J’identifie Simon grâce à son grade ». Devant l’hôtel Ibis, un employé gît, éventré. « Je n’ai pas pu lui porter secours… » C’est Ameroche, qui sera héliporté et qui a survécu.
« J’ai été soufflé sur le palier du 1er étage, sur deux mètres »
Alexandre a été en arrêt maladie durant un mois, il a souffert de séquelles psychologiques, de troubles du sommeil, son incapacité permanente a été évaluée à 8 %. Il n’intervient plus sur le terrain. Sa culpabilité est palpable.
« En cantonnant les habitants dans les appartements au lieu de les évacuer dans la rue, vous avez sauvé beaucoup de vies », lui dit le procureur.
Ludovic, lui, a quitté la BSPP et le métier qu’il adorait depuis 15 ans. « Être pompier, c’est aider les gens, les sauver, être au service de la population. » Troisième à témoigner, il se rappelle avoir été « soufflé sur le palier du 1er étage, sur deux mètres. J’ai été sonné durant trente secondes. » Il se poste à une fenêtre : « Je découvre une scène de guerre. Des flammes sortaient du trottoir. » Il confine les rescapés et avec Valentin, prodigue les premiers soins « grâce à tout ce qu’on trouve dans les appartements ».
Après un an de soins, il a demandé à travailler dans un bureau, puis il est parti. « Aujourd’hui ça va. » Ludo, comme le surnommait son grand ami Nathanaël Josselin, évoque brièvement, avec pudeur, son « frère d’armes » et « la famille » que forme la BSPP.
À tous, la présidente Nathalie Gavarino a demandé s’il s’agissait « d’une intervention classique » : « Ce genre d’interventions n’est jamais banal », a répondu le chef. « Avez-vous entendu un bruit de fuite de gaz ?
– Non (à l’unanimité).
– Une anomalie, une déformation du trottoir devant le 6, rue de Trévise ?
– Non. Mais ce n’était pas dans nos attributions. »
Les avocats des mis en examen pour homicides et blessures involontaires, la Mairie de Paris et le syndic CIPA, les ont aussi questionnés, créant une fissure nette entre défenseurs, dans le registre du chacun pour soi et sauve-qui-peut. Avec l’objectif, compréhensible, de diluer les responsabilités afin d’éviter une condamnation, comme le redoutent les victimes. En revanche, personne n’a jugé opportun d’interroger les trois pompiers sur la solitude ressentie ce jour-là face à l’attitude du service d’urgence de GRDF : appelé à 9 h 02, et encore à 9 h 24, il mettra 75 minutes à intervenir rue de Trévise, pour enfin couper le gaz.
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Référence : AJU506987