Procès du Canard enchaîné : « Quand on monte au cocotier, il faut avoir les fesses propres »

Publié le 11/07/2025 à 9h34

Deux anciens dirigeants du Canard enchaîné comparaissent pour abus de biens sociaux. Ce jeudi 10 juillet, témoins et parties civiles ont défilé à la barre de la 11ᵉ chambre correctionnelle du tribunal, afin de répondre à une seule et unique question : l’emploi pour lequel Édith V. était rémunérée était-il fictif ?

Procès du Canard enchaîné : « Quand on monte au cocotier, il faut avoir les fesses propres »
Tribunal de Paris (Photo : ©P. Cabaret)

Quand Christophe Nobili se présente à la barre, la présidente l’avertit : « c’est une audience pénale, non prud’homale », car elle craint que cette déposition, encore plus que les autres, vire au canardage en règle, mais Nobili est déjà parti : « Fictive pendant 25 ans, fictive devant votre tribunal, fictive pour toujours », déclame-t-il en parlant d’Edith V., la compagne du dessinateur André Escaro. « On ne peut pas travailler pendant 25 ans sans laisser de trace. Cette dame est une profiteuse sans vergogne du travail des vrais journalistes. »

Tête rentrée dans les épaules et bras gesticulants, Nobili en verve exige une « réparation financière d’abord, car nous voulons retrouver ce million et demi qui a été détourné, l’argent des gens qui travaillent, des pigistes et des dessinateurs. » Une réparation morale, ensuite : « L’image du Canard a été atteinte, alors qu’on passe notre temps à faire la morale au monde entier. Quand on monte au cocotier, il faut avoir les fesses propres. » Christophe Nobili en a gros sur la patate.

Edith V. a-t-elle été payée pour assister son mari dans la réalisation des « cabochons » ? « Le lundi matin, je les voyais absorbés par leur travail. Quand j’allais les voir, ils travaillaient sur la presse », témoigne l’ex-mari d’Édith V., qui les a visités pendant des années. Pierre-Emmanuel P., pour qui Édith V. est « une sorte de tante », venait chaque année, 15 jours, pour la cueillette des olives. « Je suis là pour témoigner du fait que Mme V. a effectivement travaillé, contrairement aux dires de Monsieur Nobili », récite-t-il. « Elle était capable de faire une synthèse de toute la presse fournie par le Canard. Ils regardaient On n’est pas couchés le samedi soir et puis faisaient un débriefing », continue-t-il à décrire. D’ailleurs, il se souvient de « deux armoires colossales » dans lesquelles les revues de presse étaient rangées, mais hélas, Édith V. a dit aux enquêteurs qu’elle n’avait gardé aucune trace de ce travail.

« Je vois ce retournement comme une profonde amertume »

Elle a d’abord posé sa petite valise à roulettes, puis Dominique Simonnot est venue s’exclamer à la barre : « Très peu de gens au Canard ignoraient qu’Édith travaillait avec Escaro. J’étais stupéfaite qu’il dise découvrir son existence », explique-t-elle.

L’ancienne journaliste qui est aujourd’hui contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) a tenu à témoigner car elle trouve cette histoire « cruelle » et Christophe Nobili « méchant ». « Un excellent journaliste, un homme drôle, mais quand j’ai entendu qu’il était envisagé de le nommer à la rédaction en chef (suite au départ de Louis-Marie Horeau en 2017, ndlr), je suis allé voir les patrons et j’ai dit : s’il est nommé, je m’en vais. »

Pour l’ancienne rédactrice du « coup de barre », Nobili n’avait pas l’étoffe. Il n’a pas été nommé, et c’est pour ça qu’il a tenté « d’abîmer » le Canard, pense-t-elle. Elle martèle : « Je trouve cette histoire horrible ». Elle pense : « Je vois ce retournement comme une profonde amertume ».

« Est-ce que vous pensez que Michel Gaillard pouvait avoir un intérêt personnel ? », demande Frédérique Beaulieu, son avocate. Dominique Simonnot « ne voit pas », mais Christophe Nobili a sa petite idée : en mettant en œuvre ce « montage acrobatique » au bénéfice de son épouse, les deux patrons s’assuraient sa voix au conseil d’administration, et donc une majorité absolue, car Escaro avait conservé son siège après sa retraite et donné procuration à Brimo et Gaillard.

« J’étais stupéfait que le Canard enchaîné pratique ce genre de combine »

Les éminences du Canard, Erik Emptaz (directeur de la rédaction), Jean-François Julliard (rédacteur en chef), ont tous deux assuré, comme Dominique Simonnot, connaître le travail d’Édith V. Ils étaient témoins des coups de fils hebdomadaire entre Michel Gaillard et Escaro ou sa femme ; tous deux ont la conviction qu’elle « assistait son mari » dans la production des Cabochons.

Claude Angeli, qui est presque aussi vieux qu’André Escaro (bientôt 94 ans, dont 54 ans au Canard), a néanmoins su exprimer d’une voix forte et sans trémolo que, lorsqu’il a appris la nouvelle de la voix de Christophe Nobili, il est « tombé de l’armoire ». « J’étais complètement stupéfait que le Canard enchaîné pratique ce genre de combine », affirme-t-il. Or, il était rédacteur en chef jusqu’en 2012, ce qui démontre qu’à part les deux têtes dirigeantes de la boîte, personne ne connaissait la réalité du statut de Mme Escaro.

Claude Angeli est d’autant plus effaré qu’il trouve les cabochons « ringards et vieillots », et faisait partie de ceux qui auraient bien aimé que l’identité graphique du journal évolue, au contraire de Nicolas Brimo, pour qui, des Cabochons, dépendait la survie de la page 2.

« Ils n’ont apporté aucune preuve »

Me Jérémie Assous, avocat de Michel Brimo, interroge Claude Angeli : « Quel est le montant de votre retraite ?

— Deux cent mille euros.

— Et vous avez continué à écrire des papiers que beaucoup considèrent comme ringards.

— Les rédacteurs en chef m’ont toujours publié !

— Et Escaro ? Il y a bien un travail qui a été effectué. »

Puis, l’avocat l’entreprend au sujet de sa femme, Stéphanie M., pigiste depuis plusieurs décennies au canard, dont Monsieur Angeli est le référent, laissant penser que le vénérable journaliste a bon dos, puisqu’il fait lui-même piger sa femme, pour des revenus supérieurs à 3 000 euros mensuels.

Pour Christophe Nobili, ça n’a rien à voir : les pigistes, comme Stéphanie M., sont des professionnels rigoureux qui, au besoin, peuvent justifier les informations contenues dans leur article, avec qui il existe des échanges écrits et, bien entendu, des articles qui engagent le journal, alors qu’Édith V. n’a laissé aucune trace. Me Assous lui demande : « Comment vous savez qu’Edith n’a pas travaillé ?

— Y’a pas le début d’une preuve.

— Qu’est-ce que vous avez pensé des témoignages ?

— Qu’ils n’ont pas apporté de preuve.

— Tous ces gens mentent ?

— Ils n’ont apporté aucune preuve. »

Me Assous s’est tu, Nobili a demandé : « Vous avez fini, Maître ?

— Je crois, oui.

— Très bien ». Tout sourire, il a tourné les talons.

 

 

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