Tribunal de Créteil : « Ça fait trois semaines que je suis obligé de dormir sur une chaise ! »

Publié le 17/07/2026 à 14h11

La 12e chambre correctionnelle du tribunal de Créteil a ouvert son audience du mercredi 15 juillet sur deux demandes de mise en liberté. Les prévenus ont souligné les conditions inhumaines de leur détention, à la maison d’arrêt de Fresnes.

TJ de Créteil 1 - Photo Pierre Anquetin
P. Anquetin

La salle est allumée, mais silencieuse. La procureure range ses papiers, l’avocate regarde ses dossiers, la commissaire de justice regarde ses pieds. La salle est allumée, mais à cause de la moquette gris foncé, elle demeure sombre.

Trois juges surgissent par la porte de derrière : « Le tribunal s’excuse pour ce retard indépendant de sa volonté », entonne la présidente. Elle jette un œil à l’homme qui vient d’être conduit dans le box : « Asseyez-vous, je vous en prie.

— Je préfère rester debout, si ça ne vous dérange pas. »

Alexandre a le bras en écharpe ; une vilaine blessure à l’épaule le fait souffrir. La position debout est la moins douloureuse pour lui.

Pendant quelques minutes encore, la présidente regarde son ordinateur en silence, comme si elle attendait qu’il s’allume. « Merci d’avoir patienté », reprend-elle enfin.

Alexandre a déposé une demande de mise en liberté (DML), en attendant l’audience au fond, qui se tiendra le 3 septembre, au cours de laquelle il sera jugé pour des violences sans ITT sur sa conjointe, en récidive légale.

« Cest pas moi qui ai parjuré mon contrôle judiciaire »

À 43 ans, Alexandre a sept mentions sur son casier, ce qui est dessous de la moyenne des prévenus jugés ce jour en comparution immédiate. La Rochelle, Créteil, Paris, Toulouse ; stupéfiants et violences, voici son passif judiciaire.

« C’est pas moi qui ai parjuré mon contrôle judiciaire ! »

Avant que son avocat ne plaide la DML, la présidente demande à Alexandre s’il souhaite s’exprimer, et le prévenu répond que oui. « J’étais avec un ami dans la rue, c’est elle qui est venue me voir, c’est pas moi qui ai parjuré mon contrôle judiciaire ! » On comprend qu’il avait été placé sous contrôle judiciaire, qu’il avait une interdiction de contact et que, ayant violé cette interdiction, la mesure a été révoquée.

« Depuis que vous avez été placé en détention, vous avez vu un médecin pour votre épaule ?

— Il n’y a pas de place avant deux mois à l’hôpital, je ne peux pas m’allonger, je dors debout, je me fais dévorer pas les punaises de lit, je ne peux même pas me gratter. »

Alexandre est détenu à Fresnes depuis fin juin. Il fait 45 degrés dans la cellule où ils sont enfermés à trois, et les vermines les assaillent.

« Cette obligation, ne pas entrer en contact avec la victime, elle vous incombe à vous.

— Mais c’est elle qui est venue à moi, je ne savais pas moi qu’elle allait venir.

— Je sais, mais le tribunal est tenu de vous le dire.

— La prison, c’est trop dur pour moi, y’a des gens à Fresnes qui savent que mon papa est policier.

— Vous avez déjà été condamné trois fois pour des faits de violence. Des questions ? »

Elle dit ça en regardant autour d’elle dans la salle.

« Non, dit la procureure, mais je vais peut-être prendre mes réquisitions.

— Ça vous convient, Maître ? demande la présidente à l’avocat de la défense qui opine.

La procureure dit qu’elle n’a pas grand-chose à ajouter, puisqu’aucun élément nouveau ne viendrait selon elle justifier une mise en liberté. Elle souligne principalement le risque de réitération des faits.

« C’est une question de désespoir humain »

« Il y a un élément nouveau, dit l’avocat. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle : madame est en détention provisoire. » Or, rappelle-t-il, l’ordonnance de placement en détention de son client ne vise qu’un seul critère de l’article 144 du Code de procédure pénalE : le risque de réitération des faits. Risque écarté en l’espèce. « Madame le président, mesdames du tribunal, je vais vous demander un placement sous contrôle judiciaire, car c’est une question de désespoir humain. »

Dernier mot en forme de supplication : « Ça fait quatre semaines que je suis obligé de dormir sur une chaise, il n’y en a qu’une par cellule, je me suis fait dévorer par des punaises de lit, je suis chef de rang et j’espère garder ma dignité », implore Alexandre, le visage baigné de larmes.

Arrive une grande tige blonde, jeune homme sec comme une planche, prénommé Yassine. L’air renfrogné, les bras croisés. Il est également là pour présenter une DML.

À 24 ans, il affiche 14 condamnations, dont 5 avant sa majorité, ce qui est plus que la moyenne du jour. Il sera jugé le 19 août pour une tentative d’extorsion et des menaces : il a pris le portable d’un garçon avec lequel il a appelé le grand frère de ce dernier afin de lui soutirer de l’argent, « sinon je fume ton petit frère. » Outrage et détention de cannabis complètent la fiche de prévention.

À l’audience, Yassine présente une garantie de logement chez sa compagne dans le Val-d’Oise, loin du Val-de-Marne où les faits reprochés se sont déroulés. Il a également une promesse de CDI, comme agent de main-d’œuvre dans le bâtiment.

« J’ai appris à mettre mes démons dans des boîtes »

Cette fois-ci, c’est la défense qui plaide en premier. Elle dit que le plaignant a retiré sa plainte et qu’il ne se sent pas menacé par Yassine, qui serait incarcéré du seul fait de son casier. Elle demande qu’on laisse son client se réinsérer, ou plutôt s’insérer : le 30 mars 2026, il est sorti après six ans de prison. Majeur, il a passé trois mois libre.

La présidente imprime un mail du juge d’application et lit : favorable à la révocation du sursis. Le prévenu s’anime enfin : « Ça veut dire quoi, ça, Madame ?

— C’est un avis du juge d’application des peines.

— Mais pour ça faut que je sois condamné, et moi je demande la relaxe, j’ai rien fait. »

Tout cela agace la procureure : « J’ai l’impression qu’on plaide le fond. Vous avez zéro élément nouveau, à un moment je veux bien qu’on fasse une nouvelle DML chaque semaine, mais bon… » Elle demande le rejet.

C’est Yassine qui lui répond : « Vous voulez me renvoyer à Fresnes dans ces conditions-là ? Ce matin, un rat a essayé de rentrer dans ma cellule. L’eau qu’on nous donne à boire est chaude. Il fait plus de 40 degrés. On est trois en cellule. Si je suis relaxé le 19 août, ça veut dire que j’aurais vécu ça pour rien ? Comme ça, gratuit ? On est trois en cellule, on se marche dessus et ensuite je dois sortir m’insérer ? On veut vraiment pas de moi, en fait. Pendant six ans, j’ai appris à mettre mes démons dans des boîtes. Je vais serrer les dents, mais j’espère du plus profond de mon cœur que vous allez me faire sortir. Sinon, je continuerai à faire des DML. »

Le tribunal rejette sa demande, mais libère Alexandre : « Merci de votre confiance », dit-il avec effervescence. Yassine a le visage fermé.

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