Tribunal de Meaux : « Monsieur n’est pas un policier mais un justicier ! »

Publié le 13/10/2021

Des incivilités et la conduite inconséquente d’un gardien de la paix qui a joué au cow-boy sur la route ont provoqué la mort d’un jeune homme de 21 ans. Au tribunal de Meaux (Seine-et-Marne), le policier a présenté une version des faits aussi fantaisiste que la première fut mensongère.

Tribunal de Meaux : « Monsieur n’est pas un policier mais un justicier ! »
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Suspendu de ses fonctions depuis quatre ans et demi, Luc reste persuadé d’avoir « subi une injustice majeure » quand sa hiérarchie l’a sanctionné. Si le policier admet, « avec le recul », qu’il aurait mieux valu « passer [son] chemin ce soir-là », il continue de rejeter la faute sur Arthur*, selon lui à l’origine du drame qui a coûté la vie à David, percuté sur la RN 3 près de Fresnes-sur-Marne le 9 avril 2017. Devant la 3e chambre correctionnelle, il invoque « l’état d’urgence national » pour se justifier d’avoir pourchassé Arthur et ses amis, effectué un dérapage contrôlé pour leur barrer la route et les avoir braqués avec son arme alors qu’il n’était pas en service.

Le 12 octobre 2021, Luc, 47 ans, Arthur, 31 ans, comparaissent côte à côte. Costume bleu sur col roulé blanc, le policier qui a noué ses cheveux noirs en chignon semble sûr de lui. A sa droite, le second prévenu en pull camel et pantalon beige, père et salarié irréprochable, affiche la mine contrite de qui a manqué de prudence au volant et souffre toujours de la perte de son ami David. Ils sont poursuivis pour homicide involontaire, violence, mise en danger de la vie d’autrui.

« On dit que vous vous êtes arrêtés pour me porter secours »

 Le président Guillaume Lespiaucq résume les faits, au départ anodins. En cette nuit d’avril, Arthur, Loïc et David rentrent d’une soirée. Le premier conduit, bien qu’il soit un peu éméché. Il roule à 110 km/h sur une route à quatre voies. Dans la voiture qui suit, Luc le juge « imprudent ». Il se porte à sa hauteur, de la vitre baissée crie « police », montrant son brassard porté au bras gauche, donc invisible par Arthur situé à sa droite. Luc le double, s’immobilise en travers de la RN3. Arthur pile. La femme du policier, qui somnolait près de leur bébé de sept mois sur la banquette arrière, voit Luc quitter l’habitacle arme en main. Pas convaincus qu’il s’agit d’un contrôle, le prenant pour un gangster, les amis sortent de l’auto, rossent l’agresseur pour le désarmer. Et survient l’accident : David, qui cherchait ses lunettes sur la chaussée, est heurté par un chauffeur qui n’a pas pu freiner. Il meurt sur le coup. Les gendarmes sont alertés.

Avant leur arrivée, Luc a réalisé la gravité de la situation, les conséquences et la stupidité d’une intervention qu’il ne pourra jamais légitimer. Affecté à la garde des bâtiments de la Direction générale de la Sécurité intérieure, il n’est rompu ni au terrain ni aux opérations de police routière. Il propose un arrangement aux survivants : « On dit que vous vous êtes arrêtés pour me porter secours car je m’étais fait agresser. » Plausible : Luc a la tête en sang, sa mâchoire s’est fracturée quand il a été jeté en contrebas d’un fossé. Il garde des séquelles après 30 jours d’incapacité de travail.

« A peine je serre le frein qu’il est là, avec son pistolet »

 Sur cette première version mensongère, Arthur reviendra le lendemain. Il refuse d’en être le complice. Luc s’obstinera, avant d’en fournir une autre : les jeunes zigzaguaient, l’ont provoqué d’un bras d’honneur, l’ont obligé à stopper et lui ont sauté dessus.

Arthur répète ses déclarations qui n’ont jamais varié durant l’instruction : « A part conduire en ayant bu et la bagarre quand on était menacés, je n’ai rien fait. Il a bloqué ma voiture et à peine je serre le frein qu’il est là, avec son pistolet. On a eu peur, on a tenté de le calmer. » Dans la précipitation, personne n’a évidemment songé à revêtir un gilet réfléchissant sur la voie non éclairée ni à installer un triangle signalant des véhicules à l’arrêt. Le président veut savoir ce qui est passé par la tête de Luc.

« – C’était une démarche citoyenne ? Vous étiez en mission sacrée ?

– On était toujours en alerte attentat, ça pouvait être des terroristes…

– Vous invoquez l’état d’urgence alors que vous suivez trois clampins qui rentrent de soirée, dont un guignol qui roule vite, que votre épouse et un bébé sont dans la voiture ?!

– Les circonstances peuvent effectivement paraître malencontreuses mais je pensais à mes collègues entrés dans le Bataclan le 13 novembre 2015…

– Si c’est le cas, pourquoi mettre en danger votre famille, ne pas seulement relever la plaque d’immatriculation ? Et pourquoi pointer votre arme ?

– Je ne voulais pas faire le cow-boy, l’arme, c’est parce qu’on était dans un contexte particulier…

– Effectivement, les circonstances sont particulières », ironise le juge.

« Je m’excuse d’avoir menti »

En l’écoutant, Arthur a paru étonné. Pris pour des terroristes ? Il n’y croit pas. Il refuse le renversement des rôles. « Et il n’accuse pas David, plus là pour se défendre, de vous avoir frappé », signale le président. « Revenu à moi, j’avais encore un souffle de vie, reprend Luc. Je crie à ma compagne : “Appelle les collègues”. Mais ils la braquent avec l’arme. Je ne l’incrimine pas », ajoute-t-il en direction d’Arthur. Le président ébahi : « Une nouvelle version ! Personne n’a jamais déclaré ça, surtout pas votre compagne qui a ramassé votre pistolet dans le fossé. »

« – Je m’excuse d’avoir menti à la base. Quatre ans après, ça me revient, les faits remontent à la surface.

– Vous avez un curieux rapport à la vérité !

– Je peux me tromper, c’est possible… »

L’enfance de Luc est susceptible d’éclairer l’événement : à 9 ans, il a perdu son père fauché par une voiture. De là est née sa vocation, « faire respecter la loi » : d’abord gendarme, puis policier. Il est fan de Columbo et de Law & Order. Le psychologue a diagnostiqué « une personnalité obsessionnelle et rigide ». Désormais éboueur, ce père de quatre enfants espère reprendre son activité : « Ça dépendra du jugement. Si je ne peux plus exercer mon métier que j’ai espéré toute ma vie, j’ouvrirai une société de sécurité. »

Sacha Straub-Kahn, assesseur : « Votre attachement à la police est à la fois honorable et très inquiétant s’il tourne à l’obsession. Même avec l’insigne, vous ne pouvez pas intervenir n’importe où, n’importe comment ! »

Luc opine et repart pour un tour de digressions et périphrases.

« Les manquements d’un policier auquel on n’avait rien demandé »

 La procureure, Marguerite de Saint-Vincent, insiste sur deux points : sans « les incivilités » d’Arthur sur la route et « les manquements d’un policier se croyant investi d’une mission, auquel on n’avait rien demandé », David serait vivant et on n’assisterait pas à « ce procès de l’inconséquence ». Elle requiert 30 mois de prison avec sursis probatoire de deux ans, l’annulation du permis de conduire d’Arthur et l’interdiction, pour Luc, de détenir une arme pendant 5 ans.

Me Marie-Charlotte Lunay, avocate à Meaux, défend Arthur « sous le choc d’un comportement idiot. Mais sa culpabilité s’arrête là où le gardien de la paix le contraint matériellement à stopper sa voiture ». Elle fustige une « attitude disproportionnée. Monsieur n’est pas policier mais justicier ! » Elle estime enfin que « le dossier n’a pas établi que [son] client ait infligé des blessures » à Luc « qui a chuté dans le fossé sur un bloc de béton ».

Me Nacera Belkacem, venue de Paris, se concentre sur le tempérament de Luc « qui dort policier, se réveille policier. Son interprétation du métier l’a conduit ici. » Les avocates ne convaincront pas les magistrats, qui suivent les réquisitions : 30 mois de prison avec sursis. Arthur pourra repasser son permis annulé dans deux mois, puis indemnisera le fonctionnaire quand ses blessures seront consolidées. Luc est privé du droit d’exercer dans la police et de détenir une arme jusqu’en 2026. Les sanctions sont exécutoires et inscrites au bulletin N°2 du casier judiciaire, ce qui obère leur avenir. Ils sont également priés de se soigner : Arthur contre sa propension à boire, Luc contre sa frénésie sécuritaire qui vire à la monomanie.

*Prénom modifié

Tribunal de Meaux : « Monsieur n’est pas un policier mais un justicier ! »
Me Marie-Charlotte Lunay en attente du délibéré au tribunal de Meaux le 12 octobre (Photo : I. Horlans)

 

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