Tribunal de Paris : « J’ai dit qu’on ne pouvait pas me couper la parole ! »
Tandis que des dizaines de médias s’entassent dans la salle qui juge les harceleurs de Brigitte Macron, la 23ᵉ chambre correctionnelle fait défiler son lot quotidien d’hommes en souffrance psychique, perclus d’addictions et ultra-précaires, à qui la justice ne fait aucun cadeau.

Jocelyne, maman outrée qui déjeunait en famille à la terrasse d’un restaurant de l’avenue Victor Hugo, fait une déposition aux policiers du commissariat du 8ᵉ arrondissement. Elle dit avoir vu « un homme dans la rue faisant beaucoup de bruit, qui s’est rapproché à proximité de notre table, a sorti son sexe, et alors ma fille de 10 ans s’est mise à hurler ». Face au débraillé Moustapha, né à Sousse (Tunisie) ou à Agadir (Maroc), c’est un point que le tribunal n’a pu éclaircir, la maman fonce mettre sa progéniture à l’abri de ce SDF en état d’ébriété, qui braille le sexe à la main.
« Pendant un temps très long, peut-être une heure, l’homme remontait, baissait son pantalon, agitant son sexe », témoigne la mère de deux filles, 7 ans et 9 ans, assises à la même terrasse. Les témoignages sont nombreux (touristes, bourgeois, flâneurs) et accablent le même homme, tout comme une vidéosurveillance le montre s’exhiber sur la voie publique.
C’était le 15 août, Moustapha, 38 ans, avait bu deux bouteilles de vin rouge et le soleil tapait. Il avait été déféré en comparution immédiate. Le tribunal avait décidé d’un renvoi pour expertise psychiatrique, que Moustapha allait attendre en détention. Le 27 octobre, dans le même box il entend le juge lui demander ce dont il se souvient, et s’il admet les faits.
« J’étais fortement alcoolisé, je n’ai rien fait.
— Il n’a rien fait ou il ne se rappelle rien ? »
C’est à l’interprète en langue arabe que le président s’adresse.
« J’étais fortement alcoolisé.
— Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ? On vous a lu les témoignages et montré les vidéos.
— Je ne sais pas, j’étais alcoolisé.
— Mais aujourd’hui, vous n’êtes pas alcoolisé. »
Il est vrai que ce jour-là, à 15h38, quand les touristes effarés l’ont vu sortir son sexe de son caleçon en se caressant les testicules, Moustapha était titubant, vacillant, à la limite de s’étaler sur le pavé.
« Qu’est-ce qui le fait rester en France, alors ? »
Les deux mois en détention ont permis à un expert psychiatre d’établir que le mis en cause souffre d’un alcoolisme chronique et évolutif, on le note, mais d’aucune anomalie mentale, c’est important de le souligner, car désormais le tribunal sait que Moustapha est accessible à une sanction pénale.
Le président a l’air autant agacé qu’inquiet : « Qu’est-ce qu’il compte faire au niveau médical ? Il est vraiment en grande difficulté par rapport à sa santé. Il n’y a pas de soins, pas de travail, pas beaucoup de liens avec la France.
— Je n’ai pas de logement, je vis dehors.
— Il est en France depuis 2014, il n’a toujours pas trouvé de travail ? Il faut chercher, Monsieur.
— C’est difficile, j’ai pas de papier.
— Qu’est-ce qui le fait rester en France, alors ? »
Malgré l’expertise sans appel, son avocate tente le coup. « Il me dit qu’il est à l’hôpital.
— Moi je vous dis qu’il est en prison, il en a été extrait. Entre lui et moi, vous choisissez qui ?
— Est-il cohérent ? C’est la question.
— Ah, ben ça.
— (avocate) Est-ce que vous êtes sous traitement ? Comment vous vous sentez ? Vous avez l’air apathique, c’est normal pour vous ?
— Ouais, c’est mon état. »
La procureure s’étonne que le prévenu présente encore un casier vierge, un exploit après 10 ans de déshérence alcoolisée ; constate qu’il fait l’objet d’une OQTF et présente peu de garanties d’insertion ; demande 8 mois de prison ferme avec maintien en détention ; son inscription au FIJAIS et son inéligibilité (ce qui est une demande singulière pour une personne frappée par une OQTF).
« C’est pas que je cherche un trouble, c’est que j’essaie de comprendre qui on juge et dans quel état, la justice va passer, mais je ne sais pas si elle va servir à quelque chose », plaide une avocate lucide.
On apprendra après la suspension que Moustapha a fait deux mois et demi de détention provisoire pour rien : le tribunal l’a condamné à 12 mois avec sursis.
« Je reste ici ou je rentre chez moi ?
En attendant, Jean-Pierre fait son entrée. Les yeux écarquillés et le regard fixe, la voix pâteuse, ce rwandais de 38 ans est schizophrène. Quatre jours auparavant, gare de Lyon, il a mis des coups de pied et de bouteille à un touriste japonais qui n’avait rien demandé. En ont résulté quatre jours d’ITT pour le touriste et un déferrement pour Jean-Pierre.
« Vous acceptez d’être jugé aujourd’hui ?
— Si je refuse, il va se passer quoi ?
— On renvoie l’affaire.
— Mais je reste ici ou je rentre chez moi ?
— Soit vous êtes libre, soit vous ressortez avec un contrôle judiciaire, soit on vous place en détention provisoire.
— Moi, je vais vous dire la vérité.
— C’est oui ou c’est non ?
— Il est où mon avocat ?
— (avocate assises devant le box) C’est moi !
— Le meilleur conseil, c’est quoi ?
— (président) Monsieur, vous avez pris une décision ?
— Je veux être jugé, tout de suite ! »
Jean-Pierre est hagard et très stressé. Le président lit un papier : « L’expert psychiatre a écrit qu’il ne pouvait pas répondre aux questions », et qu’il n’a donc pas expertisé Jean-Pierre qui, par ailleurs, est sous curatelle. Pas de curateur à l’horizon.
Président : « Bon, eh bien renvoi.
— Bon, est-ce qu’on peut me laisser m’exprimer ?
— Non, taisez-vous monsieur. J’ai dit qu’on ne pouvait pas me couper la parole ! On va renvoyer ce dossier. La loi réserve un sort particulier aux majeurs protégés. Il faut convoquer le curateur et diligenter une expertise psychiatrique.
— Venez, on s’entretient seul, sans personne !
— Ce n’est pas possible, il faut que ce soit un débat public.
— Alors, faut me laisser parler.
— Je vous ai dit que c’est moi qui organise la parole !
— Alors, autorisez-moi à parler !
— Tout à l’heure. »
Diagnostiqué en 2009, auparavant suivi au Centre médico-psychologique du 15e arrondissement, en rupture de traitement depuis le mois d’août, Jean-Pierre est dans une mauvaise passe. « Vous apparaissez confus et incohérent.
— Comment ça ? Déjà, vous prononcez mal les mots, c’est vous ou moi qui est incohérent ?
— Ben, ça ne peut être que vous, Monsieur. »
Son casier porte mention de plusieurs condamnations, mais la dernière date de 2010. Peu importe pour la procureure, qui sollicite son placement en détention – un lieu idéal pour un homme sujet aux crises psychotiques. Son avocate a beau expliqué qu’il s’est toujours présenté à ses procès, qu’une injonction de soin dans le cadre d’un contrôle judiciaire, pour assurer le plus rapidement possible une prise en charge de ses problèmes d’alcool et de santé, serait la solution la plus adaptée, le tribunal ne veut pas prendre le moindre risque, et Jean-Pierre part en détention.
« Je vais aller où ? »
Voix pâteuse – lui aussi – et nasillarde, débit lent, Yassine, né il y a 52 ans à Bab El Oued (Algérie), est aussi sous curatelle. Reconnu handicapé à 80%, il est aussi schizophrène, (diagnostiqué en 2002), alcoolique et dépendant au crack, père de cinq enfants et… SDF.
Son curateur est absent, aucune expertise psychiatrique n’a été diligentée : renvoi.
En ce moment, Yassine vit dans une chambre en foyer, quai d’Austerlitz, dans le cadre d’un programme visant à le délivrer de ses addictions. Un soir, il a brisé les vitres de plusieurs voitures pour les dépouiller ; il a été interpellé.
Il écoute, penché, le coude posé sur le rebord du box, la main calée sous son nez, l’air épuisé, le procureur demander son placement en détention provisoire, son avocat plaide l’inutilité d’une telle détention. Puis, d’une voix lente, empâtée, plaintive qui agace le président, Yassine déclare : « Moi, je préfère le contrôle judiciaire. Comme ça vous êtes tranquille, je suis tranquille, vous êtes sûr que je vais venir : je vais aller où ? »
Renvoi au 18 décembre. Détention provisoire. « Voler, c’est votre activité quotidienne.
Vous sortez de prison ,vous recommettez une infraction, vous retournez en prison, c’est le cycle que vous avez choisi. Arrêtez de voler !
— J’ai pas volé ! » Proteste Yassine.
L’audience est suspendue.
Référence : AJU502312