Tribunal de Paris : « Si vous recommencez, ce sera la prison. Pas de pitié »
Adeline était jugée mercredi 4 décembre pour le vol d’une tablette, dans un restaurant, où elle a pénétré par effraction dans la nuit du 2 au 3 février. Déférée en comparution immédiate, cette femme toxicomane de 42 ans, en état de grande précarité et de récidive légale, espère éviter la prison.

Avec ses cheveux sales, sa veste noire et son air peu commode, Adeline a une allure de rockeuse, mais elle n’est qu’une toxicomane minuscule de 42 ans, tassée dans un coin du box, qui jette des regards apeurés vers un soutien dans le public.
« Souhaitez-vous être jugée aujourd’hui ? », demande le juge. D’une voix éraillée et pâteuse, Adeline demande : « Sinon, je suis libérée ?
— Je ne peux pas répondre à cette question, on en décidera après les débats.
— Désolée d’avoir posé cette question.
— C’est très courant.
— Je veux être jugée aujourd’hui. »
« Les faits, on en débattra rapidement, mais on débattra surtout de votre personnalité », annonce le juge. Le gérant d’un restaurant a constaté un matin que la porte de son établissement avait été forcée, qu’une tablette et la recette avaient disparu, mais que la caméra de vidéosurveillance avait immortalisé la voleuse imprudente qui avait ôté sa capuche. Quand ils visionnent les images, les policiers du IIIe arrondissement de Paris la reconnaissent tout de suite : c’est Adeline, une habituée de leurs services, condamnée par ce même tribunal le 5 décembre 2025 pour des faits de vols. Ils partent en patrouille dans le secteur où elle fait la manche et ne tardent pas à la cueillir.
Le président égrène : « Dans votre sac, une véritable boîte à outils : pied de biche, tenaille, pince coupante, cutter, 4-5 tournevis, une béquille de vélo, une clef à molette, une… pour faire de l’enduit, comment on appelle ça ?
— Une spatule », intervient l’assesseur.
Adeline est schizophrène
Ils retrouvent la tablette endommagée dont elle escomptait tirer 10 euros place Stalingrad pour s’acheter du crack, mais aucune trace des 1 200 euros en espèces de la recette. Le président précise que si l’on voit Adeline s’emparer de la tablette, la vidéosurveillance ne la montre pas en train de voler l’argent. Elle est donc poursuivie pour le seul vol de la tablette.
Elle a spontanément admis avoir commis trois vols depuis un an, pour des motifs évidents de précarité et de polytoxicomanie (crack, amphétamines, alcool), mais aussi pour une raison que le président demande à Adeline d’expliquer de vive voix. « Eh bien, je prends un médicament assez fort qui me permet de ne plus entendre de voix, et quand je ne le prends pas, cette voix me pousse à faire certains actes. » Ce médicament, c’est l’Haldol, un antipsychotique administré par voie orale. Adeline est schizophrène.
Alors, le président demande : « Vous êtes déjà allée en prison, Madame ?
— Non, Monsieur le juge.
— Qu’est-ce qu’on peut faire, Madame, pour que ça s’arrête ?
— J’aimerais que tout recommence à zéro. » Elle se reprend, et dit un peu moins faiblement : « C’est pas que j’aimerais, je vais le faire. Des gens sont là autour de moi pour m’»
Depuis deux ans, Adeline est prise en charge par une association dénommée « groupe SOS ». Elle dort dans un centre d’hébergement dans le quartier de République, et fait l’objet d’un suivi médico-psychologique et social. Ces aidants l’ont récemment épaulée dans sa démarche de refaire une carte d’identité, document obligatoire pour faire une demande de RSA. Depuis des années, elle ne vit que de la mendicité.
Son casier judiciaire est jalonné de condamnations pour violences, d’abord (sur sa fille, son conjoint), puis pour vols, quand le crack s’ajouta à l’alcool. Sa seule famille, deux filles de 20 ans et 5 ans, elle ne les voit plus. Aucun projet professionnel, la toxicomanie et la récidive semblent tracer pour Adeline un chemin direct vers la détention.
Un peu gêné, son avocat demande : « Monsieur le président, vous accepteriez de faire témoigner les personnes du centre d’hébergement ?
— Le format de la comparution immédiate ne le permet habituellement pas, bougonne le juge.
— Ce serait très utile. »
Le président consulte ses assesseurs à voix basse, qui paraissent ne pas y voir d’inconvénient. « Bon, entendons-le. Bonjour, Monsieur.
— Bonjour, je suis le chef de service du centre d’hébergement.
— (Avocat) Pouvez détailler la prise en charge de Madame ?
— Je la connais depuis un an et demi. C’est une personne qui fait face à beaucoup de précarité, de stigmatisation, et à des troubles psychiques complexes. Dans le centre, on a une équipe pluridisciplinaire. On l’a accompagnée à un rendez-vous devant le service d’insertion et de probation, il n’y a pas une semaine.
— Son hébergement est pérenne ?
— Tout à fait.
— Elle pourrait y exécuter une peine ?
— Tout à fait. Notre but est d’accueillir des personnes dans sa situation. »
« C’est vraiment le dernier moment avant le grand saut »
Ce témoignage est un sauvetage, un poids qui fait pencher la balance du côté de la liberté. « Je ne vois pas l’intérêt de détruire tout cet édifice social fragile pour une incarcération », dit le procureur, avant de requérir 12 mois de détention à domicile sous surveillance électronique avec exécution provisoire. « Ce sont des réquisitions de faveur pour une personne en état de récidive légale, c’est vraiment le dernier moment avant le grand saut, j’espère que ça sera entendu. » La défense n’avait plus qu’à redire ce qu’elle avait déjà dit et à remercier le parquet pour sa mansuétude. À l’issue du délibéré, Adeline a reçu 6 mois de prison sous surveillance avec un soulagement palpable et un regard plein de reconnaissance vers le directeur du centre d’hébergement. Elle répond pleine d’entrain au président : « Je suis d’accord avec vous !
— Vous n’avez pas le choix. C’est la seule chose qu’on a pu trouver pour vous éviter d’aller en prison.
— Merci !
— Il n’y a pas de merci », répond le juge grommelant. « C’est la dernière sortie avant l’autoroute de la prison. Si vous recommencez, ce sera la prison. Pas de pitié. »
Référence : AJU503604