Tribunal de Pontoise : « Bon, les six cocos là, ils sont où les six cocos ! »

Publié le 22/09/2021 - mis à jour le 22/09/2021 à 16H29

Au tribunal correctionnel de Pontoise, mardi 7 septembre, six jeunes sont jugés en comparution immédiate. Goguenards, ils nient toute implication dans des violences en réunion qui leur sont reprochées.

Tribunal de Pontoise : « Bon, les six cocos là, ils sont où les six cocos ! »
Photo : ©AdobeStock/JonhatanStutz

Devant ce grand jeune homme filiforme aux bras ballants, planté à la barre, la présidente est embêtée.

« C’est pas la première fois que vous venez. Le 18 mai, et déjà une fois avant. Reconnaissez-vous les faits ? »

Le prévenu fait non de la tête.

« Et vous les avez toujours niés… »

Un mégot, un briquet et peut-être de l’ADN

Le procès de Malik, pour avoir incendié 14 véhicules sur un parking à Hérouville, a déjà été renvoyé deux fois. Ce mardi 7 septembre, devant les comparutions immédiates de Pontoise, il fait l’objet d’une demande de supplément d’information de la part de la défense, qui devrait occasionner un nouveau report. L’avocate s’en explique : « Un mégot et un briquet ont été retrouvés à côté des véhicules incendiés, des prélèvements ADN ont été effectués, mais pas de recherche de profil génétique. » Or, cet ADN pourrait mener vers un autre suspect qui, s’il s’avérait être l’auteur, disculperait Malik.

La présidente ne voit pas d’autre issue que d’accorder ce supplément d’information, qui va permettre à un juge d’instruction de diligenter cette demande, et à l’ADN retrouvé sur le briquet et le mégot d’être comparé au fichier des empreintes génétiques. « Je ne l’aurais pas demandé spontanément, mais maintenant j’aurais du mal à m’y opposer, car ça aurait effectivement dû être fait », explique la procureure. La présidente ne laisse aucune place au suspense, mais remarque : « C’est juste pour la beauté du geste, maître, parce qu’on est quand même sur un parking public », et que ce mégot, ce briquet peuvent avoir été abandonnés par n’importe qui d’étranger aux faits commis ce jour-là. Nouveau renvoi, et Malik s’en va d’un pas nonchalant, sans avoir prononcé un seul mot.

« C’est la cité qui est venue ? »

« Bon, les six cocos là, ils sont où les six cocos ! » Les bancs du public sont vides. « Mais ils étaient là ! » s’exclame la présidente. Un policier sort de la salle et appelle six jeunes hommes. Casquettes, baskets et sourire narquois, ils entrent d’un pas lent et s’effondrent sur le banc. « Ben venez, la bande des six, là ! » enjoint une présidente gouailleuse. Les prévenus se positionnent en rang d’oignon, occupant ainsi toute la largeur du prétoire. D’autres sont restés dans le public. « Mais qui c’est tout ça ? C’est la cité qui est venue ? Non, vous êtes prévenu ? Bah venez Monsieur »

Âgés de 18 à 19 ans, les six prévenus ont été placés sous contrôle judiciaire le 3 juin dernier, suite au renvoi de cette affaire. Ils comparaissent aujourd’hui pour des violences en réunion, commises à l’encontre d’un ancien camarade de lycée qui venait de prendre sa commande de « trois super chicken » à 29 euros, dans un restaurant de Deuil-la-Barre. Des individus lui sont tout simplement « tombés dessus » à sa sortie du restaurant. Il a pu en reconnaître certains, interpellés dans la foulée par une patrouille de police qui passait par là.

« Faut l’finir ! »

L’ambiance est bon enfant. La présidente toise la bande des six, et en avise deux : « Pourquoi vous avez tous les deux la même coiffure ? Un blond, un brun ? C’est pas mal, remarquez, comme ça on vous perd pas. » Les deux se regardent interloqués en se frottant les cheveux. « Bon, est-ce que vous reconnaissez les faits ? ». S’en suivent six « non » prononcés à  mi-voix. « Voilà : c’est unanime ! » s’exclame la présidente.

Elle décrit la scène de violences, pour mieux ancrer les prévenus dans la réalité des faits jugés. « La victime décrit une balayette qui l’a fait chuter, des cris “faut le finir !”, et une pluie de coups. Il vous désigne aussi vous, Monsieur, oui vous, tout à droite, comme détenteur d’un couteau. » L’intéressé secoue calmement la tête de gauche à droite.

L’analyse des relevés téléphoniques des prévenus, pour quatre d’entre eux, les localise à plus ou moins un kilomètre au moment de l’agression. Problème : ils habitent tous le secteur, et traînent quotidiennement dans le quartier. Chacun leur tour, ils donnent leurs explications :

« —  Je suis passé au mauvais endroit, au mauvais moment », dit l’un.

« — C’est une erreur », déclare son voisin.

« — J’étais pas là, j’étais chez mon père », assure un troisième.

« — Mais votre père dit que vous êtes rentré à 20h30 », soit juste après les faits.

« — Non, il s’est trompé, je suis rentré à 19h30 », soutient-il.

Un témoin en aurait reconnu deux sur les six. Un prévenu, pragmatique, répond : « C’est ce qu’ils disent eux.

— Et là, c’est ce que vous dites, vous », répond la présidente.

« — Mais c’est trop facile ! » proteste le prévenu.

La parole « sacralisée » de la victime

La procureure estime que la reconnaissance des auteurs par la victime, dont elle regrette l’absence, suffit à établir la culpabilité des six prévenus au casier vierge pour quatre d’entre eux, elle requiert à leur encontre 4 mois de prison avec sursis. Les deux derniers sont gratifiés  de travaux d’intérêt général.

Seuls deux prévenus ont un avocat. Le premier se lève : « Je vais vous plaider une relaxe, et je vais vous la plaider avec conviction. » Il invoque l’article 430 du code de procédure pénale, qui dispose que les procès-verbaux, sur lesquels toute cette procédure s’appuie, ne valent qu’à titre de renseignement, et qu’il ne s’agit donc nullement d’une preuve de culpabilité. Il déplore une parole de la victime « sacralisée », et regrette de ne pas avoir pu lui poser des questions. Le deuxième avocat ne dit pas autre chose, mais doit composer avec un autre délit : il a été retrouvé une petite quantité de résine de cannabis au domicile de son client, ce qu’il ne peut nier. Les quatre autres prévenus n’ont rien à ajouter pour leur défense, ce qui semble arranger le tribunal.

Pendant la suspension d’audience, les jeunes se sont éparpillés un peu partout autour du palais de justice. Le policier les rabat vers la salle lorsque l’huissière annonce : « Le tribunal ! » La présidence annonce une relaxe générale. Le prévenu poursuivi pour détention de produits stupéfiants est cependant condamné à 3 mois de prison avec sursis.

Grand sourire aux lèvres, les jeunes quittent la salle en vitesse, et fanfaronnent sans tapage dans la salle des pas perdus.

Plan
X