Tribunal de Pontoise : « Si j’ai eu autant d’affaires de violences dans ma vie, c’est parce que j’ai été un enfant maltraité »
Mahmut, schizophrène, souffre de sentiments de persécution. Quand il a vu ce jeune homme dans le train faire un geste avec son doigt, il s’est senti agressé et l’a violemment tabassé. Mahmut est désolé devant le tribunal, d’autant que la victime, qui souffre d’un autisme sévère, est particulièrement vulnérable.

La présidente dit à Mahmut, qui comparait devant le tribunal de Pontoise le 21 juillet, qu’elle va résumer les faits qui lui sont reprochés avant de lui donner la parole afin qu’il explique pourquoi, ce 24 février 2026, il a agressé le jeune Louis*, qu’on a retrouvé en gare de Louvres en « état de choc et avec les yeux qui pleurent », tenant dans ses mains son casque audio bousillé.
« Une vidéosurveillance montre… » Mahmut se tourne vers l’écran de la salle d’audience. « On ne va pas passer la vidéo, Monsieur, je vais vous résumer. On vous voit le pousser, le casque tombe au sol, vous l’aspergez avec un spray lacrymogène, puis on vous voit prendre appui sur les barres pour prendre votre élan et donner un coup de pied dans le ventre, un autre au visage, et un coup de coude. »
— Je reconnais les faits, monsieur a raison, je ne savais pas qu’il était malade. »
Louis est atteint d’un trouble sévère du spectre autistique. Il faisait le trajet en RER D pour aller chez sa mère, son casque audio sur les oreilles « pour se canaliser ». Son père dit que la destruction de son casque est ce qui l’a le plus marqué. Dans sa bulle, il a fait un geste avec le doigt. « Vous avez dit à ce moment-là qu’il fallait que vous fassiez preuve de courage et que vous vous défendiez. Vous avez expliqué que vous vous étiez senti agressé par ces gestes.
— J’ai des sentiments de persécution. »
Mahmut, 44 ans, est schizophrène, bipolaire, et souffre de TOC. Il est reconnu handicapé à 90 %. Il dit : « c’est deux malades qui se sont mal compris. » La présidente dit : « Vous prenez votre élan, c’est extrêmement violent.
— Oui, c’est extrêmement violent.
— Ça aurait pu être bien pire.
— Oui.
— Pourquoi vous vous êtes arrêté ?
— J’ai eu peur. J’ai des croyances erronées qui entrent dans le mécanisme de persécution.
— Comment on fait pour que ça s’arrête ?
— Je prends des médicaments.
— Et ce jour-là ?
— Oui, je les prends tous les jours.
— Donc ça ne marche pas très bien.
— Non, ça permet que de stabiliser, mais ça n’enlève pas les hallucinations, ni les croyances erronées.
« Mon père était alcoolique et ma mère dépressive »
— Vous avez fait l’objet d’une expertise psychiatrique. L’expert dit que vous êtes atteint de troubles schizophrènes, mais que les faits ne sont pas liés à votre trouble. Votre discernement n’est pas aboli.
— Ça veut dire quoi ça ?
— Que vous ne vous en rendiez pas compte.
— Je m’en rends compte mais, je peux pas contrôler.
— Le fait est que ça tombe sur une personne vulnérable.
— Oui, j’aurais préféré que ça tombe sur une personne qui se défende.
— La bonne réponse aurait été : « j’aurais aimé que ça ne tombe sur personne. »
— Ce sont mes croyances erronées.
— C’est pas un peu facile, ça, comme explication ?
— Je vis avec un sentiment de persécution depuis des années. Je suis handicapé depuis 2006. »
Mahmut a un casque audio autour du cou, comme Louis, qui s’avance à la barre. « Bonjour Louis », dit la présidente.
— Bonjour.
— Est-ce qu’aujourd’hui il y a quelque chose qui vous paraît important de dire.
— Non.
— Vous vous en rappelez ?
— Ouais.
— Qu’est-ce que vous attendez de cette audience ?
— Pour mon casque.
— Vous avez dit que ça coûte 63,99 euros. »
La tutrice de Louis demandera, pour réparation de son préjudice, la somme de 63,99 euros.
« J’essaie de ressembler à Jésus »
Mahmut revient à la barre. Il dit spontanément : « Si j’ai eu autant d’affaires de violences dans ma vie, c’est parce que j’ai été un enfant maltraité, mon père était alcoolique et ma mère dépressive, j’ai vécu dans la rue. Le port d’arme c’est parce que je vis dans la 2e France, celle de l’insécurité. Les médicaments ça m’aide beaucoup, mais ce qui m’aide le plus c’est ma croyance en Jésus, ça m’aide à tenir le cap.
— Monsieur, je vous arrête tout de suite : Jésus il n’a jamais dit d’être violent.
— J’essaie de ressembler à Jésus.
— Pour le moment, c’est compliqué. »
Mahmut a été condamné 15 fois. « Vous avez été en prison, Monsieur ?
— Oui, une dizaine de fois depuis 2001.
— Depuis 2020, il n’y a plus rien. Qu’est-ce qui fait que votre situation s’est apaisée ?
— C’est grâce au traitement, mais aussi à Jésus.
— Vous n’avez pas de tutelle ou de curatelle ?
— Je suis isolé.
— Vous percevez l’AAH (Allocation aux adultes handicapés Ndlr), 1 140 euros, et êtes suivi à l’hôpital de Gonesse pour des « troubles psychiques sévères ».
Le procureur lui demande : « la prison, comment vous l’avez vécue ?
— C’était très dur. J’étais indigent.
— Et le jour des faits, c’était quoi la croyance erronée ?
— Les gens qui m’entourent me demandent d’être courageux.
— Et c’est quoi pour vous être courageux ?
— Essayer de me défendre… alors qu’il ne m’a rien fait.
— S’il faut juste retenir une chose de la foi, il y a un commandement, c’est ne fais rien à ton prochain.
— Le message du Christ c’est ‘aime ton prochain’.
— La prochaine fois, pensez juste à cette chose-là. »
Désarçonné par l’homme qui lui fait face, le procureur annonce renoncer au mandat de dépôt à la barre qu’il avait envisagé au départ. « La prison n’est pas une solution », affirme-t-il. « Je vais vous demander un sursis probatoire de 12 mois. »
Mahmut n’a pas d’avocat. Pour sa défense, il dit : « Vu la gravité des faits, je pensais à une sanction plus sévère, mais apparemment les éléments me laissent à dire que vous avez peut-être une conscience. Je demande pardon et je ferai du mieux que je peux pour suivre les charges à mon encontre. »
Après en avoir délibéré, le tribunal le condamne à 18 mois de prison avec sursis probatoire (interdiction de contact et obligation de soins), et à une interdiction de porter une arme pendant 5 ans.
Référence : AJU506019