Tribunal de Pontoise : « Je pense qu’il voulait s’accaparer ma personne »

Publié le 23/04/2024

Faïza, au parcours de vie chaotique, comparaît à Pontoise pour avoir commis des violences contre Daniel, qui l’hébergeait alors qu’elle était à la rue. Si les faits sont établis, les circonstances ne sont pas claires, mais la juge ne s’éternise pas, et Daniel a l’air d’un petit homme inoffensif, le cœur sur la main.

Tribunal de Pontoise : « Je pense qu’il voulait s’accaparer ma personne »
Palais de justice de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

Dans cette pièce qui tient plus du placard à balais que de la salle d’audience, se déroulent les audiences à juge unique du tribunal correctionnel de Pontoise. Même assis au dernier rang, on distingue les expressions du visage de la juge – ennui, agacement, perplexité – et on entendrait sans problème les chuchotements de la greffière, si l’acoustique n’était pas déplorable, et si un brouhaha constant venant de la salle des pas perdus ne parasitaient l’écoute.

Jeudi 3 avril, la salle est bondée comme à son habitude. Un petit homme discret est installé tout au fond de la salle, et il compte bien y rester alors que la juge appelle l’affaire qui l’intéresse ; comme il est victime, il en a le droit. Et c’est une femme de 35 ans engoncée dans sa doudoune qui s’avance à la barre et se présente : Faïza H., je suis non coupable. « Très bien, répond la juge, je vais résumer les faits, vous pouvez vous asseoir. »

Champ de bataille dans le salon

Le 12 octobre 2023, les policiers du commissariat de Gonesse sont requis pour une femme qui aurait tenté d’agresser son colocataire, à Goussainville. Lorsqu’ils arrivent dans ce petit lotissement, les policiers découvrent Faïza « à même le sol » juste devant le bâtiment, vociférant des propos incohérents et répondant avec difficulté aux injonctions. Le requérant les attend à l’entrée de son appartement, au 1er étage. Les meubles sont retournés, les tiroirs de la kitchenette ont volé et leur contenu jonche le sol. La table basse est renversée et des écrans d’ordinateur mal en point sont éparpillés dans la pièce à vivre.

Tandis que Faïza est placée en garde à vue, Daniel, le requérant, explique, « qu’il vous héberge à son domicile à titre gratuit, que ce soir-là vous aviez consommé de l’alcool et écouté de la musique trop fort, et qu’en réponse il a reçu un coup de poing au visage ». Puis Faïza a renversé des meubles, le tiroir, a saisi un couteau et tenté de le planter. Heureusement, Daniel s’est protégé avec une chaise en appelant son voisin à l’aide. Tandis qu’elle se déchaînait en titubant, les deux hommes sont parvenus à la maîtriser, et après un échange de coups, l’ont mis dehors et ont appelé la police.

Avec 1,9 gramme par litre de sang plusieurs heures après les faits, Faïza était indéniablement ivre. Une fois tiré d’affaire, Daniel refuse de déposer plainte et de se faire examiner à l’unité médico-judiciaire. Le voisin n’a pas donné suite aux appels des enquêteurs.

Tout d’abord, la présidente interroge la prévenue, dont le banc est tellement près de la barre qu’elle a juste à se lever pour s’appuyer au pupitre.

« Il est devenu tout rouge ! »

« — Que souhaitez-vous nous dire aujourd’hui ?

— Je vais laisser la parole à mon avocate », son élocution est hésitante, la voix est un peu pâteuse.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai une autre convocation.

— Ça s’est passé comment, selon vous ?

— En fait, y’avait la table basse qui m’empêchait de sortir, j’étouffais j’ai balancé la table, j’ai cassé les écrans et je voulais partir et il m’en a empêchée, il m’a enfermée dans la chambre.

— Est-ce que vous lui avez porté des coups ?

— Des coups de poing. Lui, il m’a mis un coup de tête.

— Mais pas ce jour-là. On ne s’occupe que des faits de ce jour-là*. Pourquoi avez-vous mis un coup de poing ?

— Parce qu’il est devenu tout rouge ! Et j’ai peur qu’il me remette un coup de tête. Il arrive à la retraite et je pense qu’il voulait s’accaparer ma personne. Mais moi je suis jeune, j’ai une vie et je travaille.

— Vous aviez consommé des drogues ?

— Non.

— L’alcool, c’est un problème ?

— Je me soigne, car apparemment c’est une maladie.

— Dans le cadre du sursis probatoire ?

— Et je fais du jardinage.

— L’expertise psychiatrique préconise en effet un suivi en alcoologie. »

« Je vous demande juste d’être tolérant avec elle »

La présidente tend le cou vers le fond de la salle. « Monsieur, vous voulez bien vous approcher ? » Daniel le petit homme pose son index sur son torse, surpris, puis s’extirpe difficilement de son banc.

« — Souhaitez-vous réagir ?

— Je n’ai pas l’habitude de parler en public, et je n’y connais rien à la justice. Comment dire, c’est long comme histoire, c’est quoi que vous voulez savoir ?

— Par rapport aux faits.

— Je suis chez moi, assis sur le canapé, elle avait un peu bu. Je lui ai demandé de baisser le son. Elle n’était pas elle-même. Je suis là pour essayer de l’aider avec l’alcool, même si je suis pas toubib. Y’a eu des coups de poing, des petits. Et la première altercation comme j’avais un peu bu, elle m’a mis un coup de tête et j’ai répliqué.

— Oui, mais là on parle que de l’altercation du 12 octobre.

— Bon en tout cas, il faut l’aider.

— Pourquoi vous l’hébergez ?

— Eh bien comme on a un peu d’humanité et qu’il fait froid dehors et qu’elle était dans la rue, qu’elle n’a pas de repère car elle est dans la rue depuis l’âge de 16 ans, il faut lui tendre la perche. Y’aura toujours des petites entorses.

— Vous voulez vous constituer partie civile ?

— Pour l’aider, oui, pour l’enfoncer, non.

— Ça ne va ni l’aider ni l’enfoncer, c’est pour être représenté en tant que partie.

— Je ne connais rien à la justice. Je vous demande juste d’être tolérant avec elle.

— Son avocat va plaider pour elle ! »

Avant cela, la présidente évoque le casier de la prévenue, qui contient 8 condamnations, essentiellement commises en état d’ivresse et sur la voie publique.

«—  Vous dormez où ?

— Concrètement, dans des voitures. J’ai fait une demande de logement social.

— Vous réussissez à travailler ?

— En Intérim. Mes collègues ont remarqué que je n’étais pas très en forme en fin de mission.

— Et que faites-vous ?

— De la préparation de commande, la dernière mission remonte à un mois. »

Placement, foyer, rue, alcool

La procureure reconnaît un « contexte de difficulté sociale et par voie de conséquence, une addiction à alcool, ce qui explique en particulier ce qu’il s’est passé ce jour-là. Les peines précédentes ont donné lieu à une incarcération car elle ne se présentait pas aux audiences. Alors aujourd’hui je vais demander un sursis probatoire avec quantum élevé : 12 mois, assortis d’une obligation de soin (alcool), de travail, une interdiction de se présenter au domicile, mais pas une interdiction de contact. »

L’avocate de Faïza revient sur « ce parcours judiciaire qui est le reflet de son parcours de vie. » Pouponnière de ses 15 jours à ses 18 mois, puis famille d’accueil jusqu’à 15 ans, avant d’aller en foyer puis en internat, et en foyer jeune travailleur jusqu’à ses 20 ans, après quoi échoue à la rue, « et tout ce qui s’ensuit pour une femme. » Elle n’en sortira qu’en 2023, quand Daniel l’héberge. L’avocate estime que le quantum est disproportionné, « eu égard aux circonstances de l’infraction. »

La juge l’estime également : elle ramène la peine à 9 mois de prison avec sursis probatoire, mais en plus des obligations demandées par le parquet, prononce une interdiction de contact avec Daniel, qui était resté pour le délibéré et s’enfuit d’un pas preste à l’énoncé de la décision.

 

 

*4 jours plus tôt, les deux mêmes protagonistes, ivres, se sont battus à coups de tête dans la cuisine, leur valant une convocation au mois de mai devant ce même tribunal pour « violences réciproques ».

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