« Le tribunal trouve que vous mangez énormément de pavots »

Publié le 11/07/2022 - mis à jour le 11/07/2022 à 17H09

Singh, ressortissant indien résident à Argenteuil, comparaît le 27 avril devant le tribunal de Pontoise pour avoir été le destinataire de nombreux colis en provenance d’Angleterre et contenant des bulbes de pavot à opium. Le parquet pense être en présence de l’un des maillons du trafic d’un stupéfiant, le prévenu jure qu’il ne fait que manger les pavots.

"Le tribunal trouve que vous mangez énormément de pavots"
Palais de justice de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

Quand la présidente demande à M. Singh s’il souhaite être jugé le jour même ou disposer d’un délai pour préparer sa défense, il répond : « plus tard », ce qui n’était semble-t-il pas la réponse convenue avec son avocat. « Alors là je ne comprends pas, il vient de me dire qu’il voulait être jugé aujourd’hui », s’étonne le conseil. « Bon, je veux que vous rediscutiez ensemble », tranche la présidente qui entend visiblement éviter toute ambiguïté.

Monsieur Singh paraît confus parce qu’il ne parle pas français. Un interprète au sourire rassérénant se penche vers le box et, d’une voix claire teintée d’un pimpant accent British, procède à une traduction impeccable des échanges. L’avocat vient troubler cette harmonie : « Today ? » L’interprète fait une phrase, et Monsieur Singh répond : « Today ». « Aujourd’hui ! » traduit l’avocat triomphant au tribunal. Le procès de Monsieur Singh peut commencer.

« Il y a de la part de Fedex, parfois, des découvertes étonnantes, dit la présidente. Le 19 janvier 2022, ils trouvent dans un colis 955 grammes de bulbes de pavots à opium. » Les douanes sont prévenues et notent que le colis, provenant du Royaume-Uni, est à destination de Monsieur Singh, résidant à Argenteuil. On dénombre 110 bulbes. Analysés, ceux-ci contiennent de la morphine, substance constitutive de l’opium. Leur valeur de revente est estimée à plus de 10 000 euros.

Un total de 39 commandes, soit 18 kg de bulbes de pavot à opium

« Les douanes n’ont aucun mal à vous trouver, Monsieur, ils vous interpellent à votre domicile » relève la présidente qui débute l’effarante liste de commandes passées par l’intéressé sur le site expéditeur, mypoppy.com(Poppy signifie « pavot » en anglais) :  « 240 g le 13 juin 2021, 240 g en juillet, 200 g en septembre, etc. ». Au total, la liste contient 39 commandes de 200 g chacune environ, jusqu’à ce colis du 24 avril 2022. « Par conséquent, poursuit la présidente, on s’aperçoit que vous commandez 18 kg de bulbe de pavot à opium. En garde à vue, vous avez expliqué quelque chose que je n’ai pas très bien compris : vous avez dit que c’était pour assaisonner votre nourriture. Puis, vous avez dit finalement que c’était pour manger, et enfin, que vous pensiez que c’était légal. Qu’avez-vous à indiquer ? »

L’interprète finit de traduire, et Monsieur Singh répond : « — J’ai bien passé les commandes, je mange les fleurs, mais pas les graines.

— Mais là ce sont des bulbes, une matière sèche et dure, remplie de graines. Les coques, ça ne se mange pas.

— En fait je gratte le bulbe et après je mange cela. »

Singh voit bien qu’il peine à convaincre. Il détaille sa recette et insiste sur son amour culinaire de la fleur de pavot. La présidente est vite agacée. « Mon travail ne consiste pas à poser des questions à quelqu’un jusqu’à ce que sa réponse me convienne. Aucune réponse ne me convient, le tribunal se contente de les apprécier. Le tribunal trouve que vous mangez énormément de pavots. »

Le procureur interroge à son tour le prévenu : « — Pourquoi commander en si petites quantités alors que les frais de port s’élèvent à 20 euros ?

— Comment expliquer. Je consomme ce que j’ai commandé, puis quand c’est fini je commande à nouveau.

— Ces bulbes de pavot ne sont pas destinés à d’autres personnes ?

— Non !

— Vous savez que l’opium est interdit en France. En Grande-Bretagne aussi, d’ailleurs.

— Je ne consomme pas l’opium, mais le bulbe. Ça a du goût ! »

« En Inde, beaucoup de gens font ça. Avec du pain c’est très bon. »

Le procureur livre le fond de sa pensée : « — Monsieur est une nourrice qui reçoit et stocke les bulbes pour le compte de trafiquants. « Vous restez dans cette posture de défense, ou vous dites ce qu’il en est ?

— J’ai dit la vérité !

— Pourquoi, Monsieur, mangez-vous des bulbes ?

— En Inde, beaucoup de gens font ça. Avec du pain c’est très bon.

— Mais ça coûte extrêmement cher ! »

Le procureur détaille le procédé dans son réquisitoire : des trafiquants organisés payent Monsieur Singh pour réceptionner les colis, et ainsi prendre les risques à leur place. Il estime que si Monsieur Singh ne veut pas l’admettre, il doit en payer les conséquences : il requiert 12 mois de prison, dont 4 mois ferme avec mandat de dépôt pour cet homme au casier vierge.

L’avocat de la défense plaide la naïveté : « Mon client pensait que ce n’était pas interdit de consommer les bulbes de pavot, eu égard à la tradition. Si le Ministère public pense que c’est un trafic, pourquoi n’ouvre-t-il pas une enquête préliminaire ? » Il estime que, compte tenu de son absence d’antécédent, Monsieur Singh ne peut pas être incarcéré.

Non seulement le tribunal a condamné Monsieur Singh à 6 mois de prison assortis d’un mandat de dépôt et d’une amende douanière de 14 325 euros, mais il a également prononcé une interdiction définitive du territoire français. « Si le tribunal a prononcé cette peine, Monsieur, c’est qu’il ne vous croit pas du tout. Voilà ! »

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