Tribunal de Pontoise : Nacera, 30 ans, insultée, battue et séquestrée par son mari

Publié le 04/11/2022

Mourad est jugé en comparution immédiate pour le calvaire qu’il a infligé à son épouse, Nacera, qui a finalement réussi à prévenir la police des violences dont elle était victime. Il nie tout en bloc.

Tribunal de Pontoise : Nacera, 30 ans, insultée, battue et séquestrée par son mari
Tribunal de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

L’interprète est immense et très baraqué, ainsi son corps offre-t-il un rempart naturel à Nacera, 30 ans, terrorisée à l’idée de se retrouver dans la salle d’audience à quelques mètres de son agresseur. Son mari Mourad, 35 ans, est pourtant enfermé dans le box, mais rien n’y fait, Nacera est pétrifiée. Alors, elle s’abrite derrière l’interprète qui lui traduit les débats en arabe.

Alors que la présidente rapporte les faits qui lui sont reprochés, Mourad prend l’air offusqué de celui qui pense qu’il ne devrait pas être là.

Le 10 octobre, il rentre du travail et jette une veste au sol, énervé. À Nacera qui lui demande pourquoi, il répond : « Tu l’as mise sur toi, elle est sale », car Mourad se plaît à qualifier sa femme de « pute » et à lui dire combien elle le dégoûte. Ce jour-là, elle lui répond, alors il l’attrape à la gorge et la frappe. Quand elle le menace de se plaindre, Mourad la provoque en riant : « eh bien vas-y, appelle ton frère ». Il sait qu’elle n’a jamais osé prévenir sa famille proche, qui vit en Tunisie (où ils se sont mariés). Mais cette fois Nacera attrape le téléphone, son bébé de 18 mois et appelle son frère au secours.

Il la prend au sérieux et prévient un cousin éloigné qui vit à Saint-Denis (93). Celui-ci ne connaît Nacera que de nom, mais il comprend que c’est grave alors il appelle la police, puis les attend au pied de l’immeuble où vivent Nacera et Mourad, à Argenteuil. Les policiers entrent dans leur appartement et trouvent la femme enfermée dans la chambre, son bébé dans les bras. La télévision hurle, il a monté le son pour ne pas entendre ses plaintes. Elle leur montre une bosse au-dessus de l’arcade. Tandis que Mourad est emmené dans une autre pièce, elle sort de son soutien-gorge son passeport qu’elle cache pour qu’il ne lui confisque pas comme il l’a fait avec celui de l’enfant.

Séquestration et humiliation

Mourad est placé en garde à vue et Nacera, auditionnée, raconte son calvaire conjugal. Elle l’a épousée en Tunisie le 29 janvier 2021, puis rejoint en France où Mourad, établi de longue date, est informaticien à la mairie d’Argenteuil. Elle tombe enceinte rapidement, et son ventre est à peine arrondi que déjà elle prend des coups régulièrement. Elle a d’ailleurs pris des photos des marques sur son corps, mais Mourad a cassé son téléphone. Il l’insulte, la rabaisse, invente mille brimades. Par exemple il l’empêche de prendre des douches et même d’utiliser l’électricité, ou bien il l’enferme dans leur chambre parfois pendant qu’il est au travail, parfois le soir ; alors Mourad il augmente le son de la télévision pour ne pas l’entendre s’égosiller. Un jour, elle a hélé des passants dans la rue pour leur demander d’intervenir, mais ils n’ont pas réagi.

Nacera n’a pas le droit de sortir (sauf pour faire les courses avec l’argent qu’il lui remet), pas le droit d’avoir des amis, ne touche pas directement les aides sociales qui lui reviennent, faute de compte en banque. Pour offrir des cadeaux à ses enfants, elle fait les poubelles. Il l’a déjà menacé avec un couteau. « Il lui est arrivé de mettre du liquide vaisselle dans sa nourriture », déclare-t-elle aussi.

Contactée, l’ex-compagne de Mourad confie avoir subi un traitement semblable. Comme Nacera elle a été victime de violences, de séquestration. Comme Nacera, elle est victime de vertiges. Il y a 10 ans, elle a réussi à s’enfuir.

« Je n’ai pas fait exprès »

Nacera est toujours recroquevillée sur son banc, sous la protection de l’interprète, quand Mourad est invité à s’expliquer. Il fixe la présidente d’un œil noir.

« — Qu’est-ce qui est vrai dans ce qu’elle dit, votre épouse ? » lui demande-t-elle.

— On s’est disputés, c’est vrai.

— Et les marques sur l’arcade ?

— Peut-être que je lui ai fait en essayant de lui prendre le petit des mains, mais je n’ai pas fait exprès. »

La présidente énumère la très longue liste de faits reprochés à Mourad ; il les réfute tous. « Et le fait que vous l’ayez frappée ? Ça, vous devriez vous en souvenir, non ? Non ? Très bien, c’est ce que va noter Madame la greffière. » La présidente retire et remet sur son nez des lunettes colorées. « Pourquoi elle ramène des jouets trouvés dans la poubelle ? – Parce qu’elle aime bien », répond le prévenu. La présidente sort des photos du corps de Nacera, et recense les traces de coups : sur le cou, sur la tête, six sur les jambes, huit sur les bras. Mourad ne sait pas quoi répondre. L’assesseur lui demande ce qu’il pense de « tout ça ». « Je suis choqué, c’est horrible.

— Pour qui ?

— Pour nous tous.

— Pour vous, qu’est-ce qui est horrible ?

— Je ne m’y attendais pas du tout. »

« La justice doit lui apporter son aide ! »

Nacera est appelée à la barre. La présidente : « Vous maintenez ?

— Oui.

— Les violences économiques aussi ?

— Oui.

— Les violences psychologiques ,

— Oui.

— Ce que vous avez dit, si c’est vrai, c’est grave, ça peut avoir de graves conséquences. Vous maintenez ?

— Oui.

— Il dit que vous mentez.

— Non, c’est la vérité. »

L’avocate de Nacera demande 2 000 euros au titre du préjudice moral. Le procureur évoque « la captive qui a brisé ses chaînes » en dénonçant les violences à son frère. « Que d’humiliations endurées pendant plus d’une année ! Ravalée au rang d’objet animé, en voie de déshumanisation. « La justice doit lui apporter son aide ! » Il requiert 12 mois de prison avec mandat de dépôt dont 4 mois de sursis probatoire, ainsi que le retrait de l’autorité parentale.

L’avocat regrette que son client ne reconnaisse pas l’évidence, qu’il explique par son incapacité à accepter l’image à laquelle ces faits le renvoient : un homme violent. Il rappelle que le prévenu a un casier vierge, et demande des soins et pas de mandat de dépôt.

Quand elle le condamne au montant des réquisitions, la présidente dit à Mourad : « Monsieur, c’est la façon dont vous avez pris les choses qui a fait que le tribunal a pris cette décision. »

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