Tribunal de Pontoise : « Nous, on se dit que vous n’avez aucune limite »

Publié le 21/10/2022

Lundi 11 octobre, Nicolas est jugé en comparution immédiate pour des menaces et appels malveillants contre son ex-compagne. Dans le box, le prévenu est un homme torturé qui admet les faits, mais prétend qu’on l’empêche de voir son fils.

Tribunal de Pontoise : « Nous, on se dit que vous n’avez aucune limite »
Palais de justice de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

Assis dans le public de la salle d’audience, une famille soudée autour d’une femme impassible, qui regarde droit devant elle. Dans le box, un homme au visage dur et osseux présente un masque de souffrance à ses juges. Nicolas, 28 ans, est jugé par le tribunal de Pontoise pour des menaces de mort et des appels malveillants contre Julie, 30 ans, qui fut sa compagne et demeure la mère de leur fils.

Julie quitte sa famille pour s’asseoir au premier rang, réservé aux parties civiles et aux témoins. La juge lit les menaces qu’il lui a envoyées : « Je vous brûle tous avec ta famille, je vais vous brûler, vous saigner comme une truie ». Elle dénombre ses appels : 6651 entre le 26 décembre 2021 et le 12 septembre 2022. Pour les menaces, la période de prévention est comprise entre le 7 et le 23 septembre 2022.

Le tribunal ne prend pas le temps de faire un historique de leur relation, et commence son instruction par la période qui précède immédiatement les faits. On apprend que Julie s’installe chez Nicolas, dans la ville d’Osny, en novembre 2021, et qu’à partir de ce moment, elle comprend vraiment qui il est. Ses colères sont terrifiantes. Ils décident en décembre de quitter leur appartement pour trouver plus grand. En attendant, ils vivent chez les parents de Julie, mais la relation déjà périclite. Leur fils naît le 24 décembre, et Julie met fin à leur relation le 26. À l’audience, la présidente choisit de relater une scène du 4 janvier : ils s’expliquent dans leur voiture, Nicolas lui hurle dessus, l’insulte, éclate un pot de crème sur le pare-brise, sort du véhicule et explose un rétroviseur. La magistrate prend un air inquiet et demande à Nicolas. « C’est une réalité dans votre vie, ces colères, n’est-ce pas Monsieur ? – C’est vrai, j’ai du mal à gérer ma frustration », répond-il. Au dossier, figurent également des menaces proférées contre leur propriétaire d’Osny, qui rapporte avoir été effrayé par la virulence des propos essuyés.

« Plusieurs tentatives de suicide et de nombreuses dépressions »

Pour Julie, la rupture est claire, mais Nicolas pense qu’ils sont toujours ensemble. À tout le moins, « le statut est ambigu », nuance-t-il. Un des problèmes de Nicolas est qu’il est gravement toxicomane, accro à une « drogue de synthèse très puissante, un dérivé de la cocaïne », dit la présidente sans la nommer. Une drogue qui l’aide à gérer non pas sa colère, mais sa détresse. La présidente lui demande : « À partir de quand avez-vous pris conscience de cette colère ?

— Bien avant de connaître Madame.

— Vous avez cherché à la traiter ? Votre mère a fait état d’un évènement extrêmement traumatique dans votre adolescence.

— Oui en effet, j’ai fait plusieurs tentatives de suicide et de nombreuses dépressions.

— Ce sont des troubles que l’on retrouve souvent chez des personnes qui ont vécu ce genre de choses. » La juge parle « d’évènement », et cet « évènement » dont Nicolas a été victime a donné lieu à un procès, ici même à Pontoise, lorsqu’il avait 13 ans. Nicolas est officiellement « victime », mais on ne saura pas de quoi.

— Aujourd’hui, Nicolas est passé du côté des prévenus, mais il se victimise. Pourtant, c’est lui qui appelle Julie jusqu’à 25 fois par jour – c’était un jour où elle était partie en week-end avec leur fils, et il avait décidé qu’il voulait le voir. Habituellement, Julie répond à ses appels, mais elle était occupée à jouer dans le jardin avec le petit. Nicolas a fait bis et a laissé des tombereaux d’insultes et de menaces.

« Elle m’empêche de voir mon fils ! » C’est la ligne de Nicolas, qui prend un air ombrageux quand il prononce cette phrase. Julie ne sait pas quoi dire. Elle ne l’empêche pas de le voir, mais parfois ce n’est pas possible, et il ne sait pas se montrer patient. Et puis ses colères, les insultes et menaces, ce n’est plus supportable. Alors, Julie fuit.

Le problème de toxicomanie est en cours de résolution, car Nicolas est en sevrage depuis le mois d’avril. C’est un effort de sa part, mais il rage toujours de ne pas voir son fils, alors il continue à insulter et menacer. La juge en lit une partie. C’est glaçant. « Ça n’arrête pas », témoigne Julie. La juge demande au prévenu ce qu’il en pense.

« — Ces propos, ils sont horribles, convient-il.

—Vous comprenez que ça peut lui faire peur ?

— Bien sûr.

— Dans un premier temps, vous aviez déclaré qu’elle était une comédienne.

— C’était pendant ma garde à vue, mais après réflexion, je reconnais. »

La garde à vue intervient le 6 octobre, sur son lieu de travail. Nicolas est employé dans une entreprise de pompes funèbres, c’est pour cette raison qu’il comparaît dans son habit de maître de cérémonie, un austère gilet gris sans manches, un pantalon noir un peu bouffant et une chemise blanche.

La plainte de Julie date du 23 septembre, à 10 h 06. Ce jour-là, il est venu à sa rencontre dans la rue, elle était en voiture. Il a voulu lui parler, mais il l’a surtout insultée. Il a cassé un rétroviseur et a tenté de l’empêcher de partir. Elle a appelé le 17 et il a pris la fuite. Il la rappelle peu après pour l’intimider et lui reprocher de ne pas le laisser voir son fils. « Elle vient d’appeler la police et vous vous permettez de la menacer, dit la juge, nous, on se dit que vous n’avez aucune limite. »

« Monsieur, vous n’êtes pas qu’une victime ! »

Il n’y a pas de débat sur les faits : Nicolas admet tout. Son avocat lui demande de parler un peu de lui, il explique alors qu’il est arbitre de foot, et qu’il passe cette année le concours pour arbitrer au niveau professionnel.

 «—  C’est surprenant, pour quelqu’un qui n’arrive pas à se contrôler, réagit la présidente.

— Sur un terrain de foot, mon fils n’entre pas en ligne de compte. Je dois juste remplir ma mission. Aujourd’hui c’est un papa malheureux que vous avez devant vous. »

Julie secoue la tête de dépit.

Son avocate décrit une femme courageuse, qui a tout fait pour ne pas nuire aux droits parentaux de son ex-compagnon, mais qui a dû se résoudre à saisir le juge aux affaires familiales. « Madame se sent menacée, elle bénéficie d’un téléphone grave danger. »

Le procureur l’admet : « J’ai énormément de mal à cerner sa personnalité. Vous avez tendance à vous victimiser. Monsieur, vous n’êtes pas qu’une victime ! » Il requiert une peine de prison de 8 mois assortie du sursis probatoire, d’une interdiction d’entrer en contact avec Julie et de paraître au domicile, ainsi que d’une obligation de soins et de travail.

Arbitre de foot et « ancien légionnaire », explique son avocat, Nicolas a un domicile et un travail dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée. Autrement dit, contrairement à nombre de prévenus en comparution immédiate, il a une vie stable qu’il ne faut pas bouleverser par une condamnation trop sévère. L’avocat est d’accord avec les réquisitions et abrège son propos, tout comme, en fin de compte, le tribunal sera d’accord avec les réquisitions et condamnera Nicolas à 8 mois de prison avec sursis probatoire, peine assortie des obligations requises.

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