Tribunal de Pontoise : « Vous avez le profil parfait des auteurs d’homicide involontaire »

Publié le 25/10/2022

Au tribunal de Pontoise, Kevin comparaît pour délit routier. Il a déjà été condamné 19 fois pour ce motif. Ce chef d’entreprise bien inséré évoque une addiction au cannabis comme cause probable de ses récidives, aux yeux du procureur c’est surtout un danger public.

Tribunal de Pontoise : « Vous avez le profil parfait des auteurs d’homicide involontaire »
Palais de justice de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

Kevin est un jeune trentenaire triomphant, entrepreneur à la tête d’une vingtaine d’employés, et pourtant ce lundi 10 octobre le voici dans le box d’un tribunal correctionnel. Il y a un instant encore, il remontait un couloir obscur, menottes aux poignets. Ce n’est pas courant de voir un brillant chef d’entreprise aux comparutions immédiates, note la présidente.

« Ce qui est particulier avec vous, c’est que vous êtes un chauffard de la route » poursuit-elle. Sa dernière suspension de permis date de juillet 2022, et pourtant, Kevin a de nouveau enfourché sa moto.

« Vous allez me foutre en taule »

Pire lorsque la police, à 19 h 20, lui a demandé de s’arrêter, au niveau de Saint-Ouen-l’Aumône, il a pris la fuite. Une course-poursuite débute. Kevin grille des feux, d’abord à Franconville, puis à Taverny, où il prend un rond-point à l’envers et un sens interdit. Un peu plus loin, lors d’une manœuvre périlleuse, il percute un motard de la police nationale lancé à ses trousses. Le policier s’en tirera avec un œdème au genou gauche, une entorse avec épanchement articulaire, et 15 jours d’ITT. Lorsqu’il est enfin appréhendé, Kevin dit immédiatement : « Vous allez me foutre en taule, je suis un multirécidiviste et ça fait une heure que je me dis que je fais une connerie. »

En garde à vue, il ne cherche pas à minimiser son comportement. Il a pris sa moto en raison de la grève des transports, explique-t-il.

On retrouve sur lui un petit morceau de cannabis (1,5 g). Justement, c’est parce qu’il a changé de veste à la va-vite, sans vérifier son contenu. Il n’a pas fumé – le test salivaire est négatif – mais, oui, il est consommateur régulier. « C’est un problème », reconnaît-il.

« J’aurais voulu m’arrêter mais mon cerveau m’a dit : pars ! »

Kevin totalise 15 condamnations sur son casier, exclusivement des infractions routières. « Mais je me suis calmé, seulement trois condamnations depuis… » Il s’arrête. « Trois condamnations en 4 ans », complète la présidente.

« —  J’ai un problème avec la route, Madame.

— C’est vous qui le causez le problème, ce n’est pas la route. Comment fait-on, alors ?

— J’ai un problème de stups, et d’alcool aussi. J’ai besoin d’un suivi.

— Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?

— Eh bien, je le fais maintenant.

— Je remarque que la naissance de vos enfants ne vous a pas empêché de continuer à commettre des infractions.

— Vous avez raison, je cherche des excuses, des prétextes.

— Vous avez le profil parfait des auteurs d’homicide involontaire. Vous auriez pu percuter une famille.

— Je ne m’en serais pas remis.

— Eh bien, la famille non plus.

— J’ai un problème, il faut que j’aille voir un psy. J’ai tout ce dont je pourrais rêver et je me crée des problèmes, et ces problèmes ont des répercussions. Pour ce refus d’obtempérer, j’aurais voulu m’arrêter mais mon cerveau m’a dit : pars ! »

« Il n’y a aucune utilité à travailler avec vous, aucune possibilité de réinsertion »

Le procureur silencieux depuis le début se lève pour son réquisitoire : « Vous êtes tout à fait libre de faire toutes les promesses que vous voulez. On ne va pas perdre trop de temps avec ce genre d’individu. 19 condamnations et non pas 15, corrige-t-il, la 20e arrive, joyeux anniversaire ! »

Il enchaîne : « Il n’y a aucune utilité à travailler avec vous, aucune possibilité de réinsertion. Aujourd’hui, on va demander une sanction et on ne va pas aller plus loin. Vous pouvez consulter un psychiatre, il n’y a pas de maladie. Je pense que vous commettez des infractions tous les jours et que la police vous arrête une fois toutes les 50, 100 fois ? »

Visiblement en colère, le procureur s’acharne : « J’adore la contrition ! ‘J’aurais pas pu faire de mal !’ Non, vous avez fait du mal ! À part essayer de préserver les usagers de la route de votre danger pendant une période donnée, je ne vois pas ce que je peux faire. » Et le magistrat du conclure :  « Je requiers 12 mois ferme ainsi que la révocation des 4 mois avec sursis, et je demande un mandat de dépôt. » Il se rassoit.

« Mon client a un problème avec le cannabis depuis 15 ans, une consommation qui a causé des dégâts irréversibles sur le cerveau », plaide l’avocat de Kevin, c’est la cause de ses refus d’obtempérer. Pour la défense, il y a une « souffrance psychique qui doit être soignée », et surtout pas en prison. L’avocat propose une confusion des peines et un aménagement « avec une obligation de soins sérieuse ».

Dans le box, alors que le tribunal lui demande s’il a un dernier mot à dire pour sa défense, Kevin fond en sanglots : « J’ai passé les 4 jours les pires de ma vie depuis mon interpellation. »

Hélas pour lui, d’autres vont suivre. Le tribunal le condamne à 8 mois de prison, son sursis est révoqué.

Il repart en prison.

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