Tribunal de Pontoise : « Vous faites peur, Monsieur, vous faites peur ! »

Publié le 09/06/2023

Ivre mort, Christophe a menacé trois collégiennes avec une arme dans son hall d’immeuble, avant d’être interpellé par une unité d’intervention.Alcoolique et malade, le prévenu ne se souvient pas vraiment des faits. Les adolescentes sont traumatisées.

Tribunal de Pontoise : « Vous faites peur, Monsieur, vous faites peur ! »
Tribunal de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

En vieux soûlard blasé, Christophe, la mémoire défaillante et l’élocution traînante, jette un regard sur les trois juges, préparé à rien et s’attendant à tout. Trente cures de désintoxication au compteur, autant d’échecs ; bipolaire et agoraphobe, l’homme de 48 ans a passé quelques semaines en détention provisoire et semble au bout du rouleau.

En temps normal, il vit calfeutré dans son rez-de-chaussée d’un logement social de Bouffémont (Val d’Oise). Le tribunal de Pontoise le juge en comparution immédiate, pour des violences aggravées et en récidive contre trois jeunes adolescentes, Diana, Anna et Clara, qui rentraient de l’école. Contre Anna, les violences auraient été commises avec l’usage ou la menace d’une arme.

« Si tu passes, je te bute »

Cet après-midi du 17 mars, Diana et Clara raccompagnent leur amie Anna à son domicile à la sortie des cours, avant de reprendre le bus en direction du foyer où elles résident. Anna pousse la porte de son immeuble après avoir salué ses camarades et découvre Christophe planté devant sa porte. Il éructe : « Pas de kick dans la porte ! » Il ne supporte pas le moindre bruit et pense que les gamines se sont amusées à ouvrir la porte à coups de pied. Il montre un pistolet qui tire des balles de gomme alors qu’Anna traverse le hall pour rejoindre l’escalier et son logement du 1er étage. Dans son dos, elle entend « si tu passes, je te bute », elle presse le pas et file chez elle en vitesse. Christophe tire, crie, pointe son arme vers les deux copines d’Anna qui se carapatent en vitesse sous les menaces.

La mère d’Anna prévient immédiatement les gendarmes, qui font appel au PSIG (peloton de sécurité et d’intervention de la gendarmerie) pour interpeller Christophe, retranché dans l’appartement d’une amie et voisine aussi alcoolique que lui avec qui il a ses habitudes. Son état d’alcoolémie avancé (2,88 grammes d’alcool par litre de sang en fin d’après-midi) lui a fait perdre toute mesure de la situation. Il était agressif et menaçant vis-à-vis de l’unité d’intervention, au point qu’elle a envisagé d’ouvrir le feu.

Chez lui : des armes. Chez sa voisine : le pistolet à gommes. Elle témoigne : un homme très nerveux, déjà agressif avec une amie de sa fille de 10 ans. Il lui a déjà interdit l’accès à l’immeuble alors qu’elle y habite. Une autre voisine le décrit comme violent et agressif, précisant qu’il a déjà menacé son père. Dans l’immeuble, presque tout le monde aimerait qu’il s’en aille.

Christophe aimerait aussi. Il a fait une demande de relogement. Il n’aime pas son appartement sur rue qu’il trouve trop bruyant. Christophe passe son temps à hurler sur les jeunes qui traînent dans la rue. Pour se venger, dit-il, ces jeunes tambourinent à ses volets toujours fermés – et inventent mille façons de lui faire la misère.

« Vous avez menacé une petite voisine et ses copines »

 La présidente l’interroge sur les faits, qui semblent la choquer autant que les victimes. « Est-ce que vous avez pointé l’arme sur elle, ou pas ?

— Mmmm…

— Vous vous souvenez de quoi ?

— J’étais assis tranquillement chez moi, je regardais la télé, j’ai entendu… un coup de pied dans la porte de l’immeuble, je suis sorti avec mon pistolet, j’ai vu la jeune fille passer.

— Vous la reconnaissez ?

— Non, je ne la connais pas.

— Vous avez vu qu’elle était jeune ? Sa mère dit que vous auriez menacé de la buter.

— Non, même alcoolisé ce n’est pas possible que j’ai dit ça.

— Et après ?

— Après j’ai tiré et m’en suis retourné. » Il dit avoir visé le mur.

« Comment envisagez-vous la suite par rapport à l’immeuble ?

— Ah ! L’immeuble c’est insupportable. Y’a du bruit tout le temps.

— Vous avez conscience que vous ne pouvez pas y retourner ? Vous avez menacé une petite voisine et ses copines. Bon, et c’est quoi cette passion pour les armes ? Quand on est alcoolique, ça fait quoi d’avoir des armes à la maison ? Rien ? Bon, et sinon, pourquoi ce comportement ?

— Je suis quelqu’un d’assez nerveux, j’ai des attaques de panique, je peux réagir. »

Le procureur scrute le prévenu d’un mauvais œil. « On a retrouvé un impact d’un centimètre de profondeur dans la porte (de l’appartement de la jeune fille), Monsieur, et aucun autre impact dans les murs ! » Il en conclut que Christophe a tiré dans la porte et a donc visé Anna. « Vous faites peur, Monsieur, vous faites peur ! »

D’une voix toute douce, la présidente invite Diana, la seule victime présente, à venir témoigner à la barre « si elle veut ». Diana dit qu’elle a toujours peur, « et des fois même le soir j’arrive pas à dormir. Je sais qu’il a pointé son arme sur moi. » Christophe fait non de la tête. L’administratrice ad hoc qui représente les deux jeunes filles placées ajoute que la mère d’Anna a fait une demande de relogement.

« Les victimes sont le visage humain de la répression pénale »

Après les faits, la personnalité : sans emploi depuis 2006, handicapé à 80 %, touche l’allocation adulte handicapé. « Pourquoi vous replongez toujours dans l’alcool ? – Par ennui », lâche-t-il dépité. Il dit très mal vivre son placement en détention.

Le procureur est remonté : « Côté défense pénale, on vous plaidera qu’il faut le soigner, qu’il n’a pas voulu viser, qu’il faut l’aider. Moi je vous dis que ces victimes sont le visage humain de la répression pénale. Le syndrome post-traumatique est un mal invisible, il ronge le quotidien des victimes. Je pense que l’on aurait pu assister à un drame, et je pense aussi que Monsieur a besoin d’un temps de détention, parce que les victimes ne comprendraient pas qu’il sorte tout de suite. » Il requiert deux ans d’emprisonnement, dont six mois de sursis probatoire impliquant une obligation de soins (alcool et un suivi psychologique).

Il n’est pas foncièrement dangereux, son casier ne comporte qu’une seule mention, plaide la défense. On apprend qu’il a été diagnostiqué bipolaire en 1992 et réformé P4 à l’armée (déficience mentale). Pourquoi a-t-il résisté à l’interpellation ? « Il a vu des hommes en noir et a pensé que c’était une équipe qui venait lui régler son compte, il n’a pas pensé que c’était des gendarmes » explique son avocat qui ajoute : « L’alcool n’est pas le problème, c’est la conséquence. » Il propose une détention à domicile chez son frère et présente la lettre d’un psychiatre prêt à le prendre en charge dans sa clinique.

Après en avoir délibéré, le tribunal pense également que Christophe a besoin d’un temps de détention : deux ans dont un an ferme assorti d’un mandat de dépôt. Au titre du sursis probatoire, il devra se soumettre à une obligation de soin ainsi qu’à un suivi psychologique, et indemniser les victimes à hauteur de 7 000 euros au total. Il fait l’objet également d’une interdiction de détenir une arme et de se rendre dans les villes de Bouffémont et de Domont – où se trouve le foyer des jeunes filles.

Les bras ballants de Christophe son rapidement menottés.

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