Tribunal de Pontoise : « Vous faites semblant de ne pas comprendre ? »

Publié le 10/08/2023

Un jardinier de la ville d’Argenteuil voit un homme frapper sa compagne dans la rue. Interpellé, l’homme nie. Sa femme ne l’accuse pas. Au tribunal de Pontoise, sa défense ne convainc pas.

Tribunal de Pontoise : « Vous faites semblant de ne pas comprendre ? »
Tribunal de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

Dans la journée du 10 juillet, un jardinier de la commune d’Argenteuil aperçoit un individu torse nu qui se comporte bizarrement. Tout en continuant à travailler, le jardinier observe l’homme faisant des allers-retours compulsifs, se mettant à genoux. Soudainement, une jeune femme apparaît dans son champ de vision. L’homme l’a rattrapé, la met à terre ; la jeune femme se relève et s’enfuit de nouveau, il la rattrape et de nouveau la jette au sol, puis lui met un coup au visage.

Le jardinier se lance pour intervenir, mais les deux s’enfuient. Il les poursuit, les perd de vue, les retrouve et voit l’homme plaquer la femme contre une voiture, puis la secouer violemment.

« Vous inquiétez pas, y’a pas de souci, c’est ma femme, tout va bien, on s’amuse », dit l’homme au jardinier. Ce dernier se demande ce qu’il doit comprendre, car l’homme entraîne la femme par le bras hors de sa vue. La femme crie, le jardinier y retourne, l’homme lui répond que « tout va bien ». Le jardinier tente de raisonner l’homme, la femme intervient pour dire que « tout va bien ». À ce moment-là, il semble au jardinier que la femme est « sous emprise ». Un passant croise le chemin de ces trois-là, et conseille au jardinier d’appeler la police, ce qui est fait.

Femme sous emprise

Les policiers d’Argenteuil débarquent au 5, avenue du muguet. Ils constatent la présence d’un monsieur torse nu qui correspond à la description faite par le témoin. L’homme est avec une femme de 23 ans. Elle a des hématomes sur les deux avant-bras, sur les bras, des plaies saignantes sur les coudes et les genoux. La femme dit qu’elle n’a absolument pas été victime de violences ; en effet, il y a eu un différend entre eux, mais pas de violences, répète-t-elle.

Elle explique aux policiers qu’ils vivent ensemble depuis trois ans. L’homme a une plaie saignante au niveau du bras, et semble particulièrement nerveux. Un autre homme arrive : c’est le jardinier, qui les a appelés. Il raconte alors ce dont il a été témoin. Le suspect est interpellé.

Si la femme, convoquée, a refusé de témoigner, le jardinier a livré un récit détaillé. Bien que se disant « pas rassuré », il est « déterminé » à ce que les comportements dont il a été le témoin soient « réprimés ».

Deux jours plus tard, Ayoub, 26 ans, est dans le box des comparutions immédiates de Pontoise. La présidente dresse un rapide profil du prévenu : sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, connu sous 5 identités différentes, casier néant mais plusieurs antécédents de vente de cigarettes à la sauvette.

« Vous êtes donc à l’audience du tribunal pour rien »

La présidente commence l’exposé des faits. « Vous avez indiqué dans votre audition que vous étiez en train de parler, et que votre copine parlait un peu fort.

— Exactement.

— Que vous étiez tranquillement en train de fumer une cigarette torse nu, et que donc vous êtes en garde à vue sans raison. Vous êtes donc à l’audience du tribunal pour rien, vous êtes innocent ? »

Le prévenu ne semble pas comprendre. « Il n’y a pas besoin d’un interprète ?

— Je me suis posé la question, il m’a dit non, mais je pense qu’il ne comprend pas tout », intervient l’avocate d’Ayoub.

— Bon, vous parlez quelle langue ?

— L’arabe.

— On va faire venir un interprète parce que là c’est pas possible ».

L’huissière part chercher l’interprète. Elle revient : « Il n’est pas sur place.

— Bon, on va renvoyer ce dossier. Monsieur, j’ai l’impression que quand je parle, vous ne me comprenez pas, et quand vous parlez je ne vous comprends pas. Ou alors vous faites semblant de ne pas comprendre ? Donc on va repartir sur de bonnes bases, sinon je renvoie le dossier. » Ayoub acquiesce.

« — Donc vous n’avez pas frappé madame ?

— Je n’ai pas frappé madame.

— C’est formidable, on se comprend maintenant.

— Elle a des problèmes avec sa mère.

— Vous avez dit aux policiers : j’ai juste pris sa main un petit peu, parce qu’elle voulait se faire mal toute seule. Les policiers ont indiqué qu’elle avait des blessures sur les jambes, vous avez dit qu’elle s’était fait ça en se jetant au sol. Comment vous expliquez que le jardinier dit qu’il a vu des violences ?

— C’est pas possible, sinon comment c’est possible que je passe trois ans avec elle.

— Alors ça, je connais, et je pense que Madame la greffière a noté.

— Madame, je vous jure, pas de violence. »

« Nous pensons que vous ne dites pas la vérité »

L’Assesseure pose des questions : « Monsieur, vous voulez retourner au Maroc ?

— Non.

— Donc les mesures d’éloignement, l’obligation de quitter le territoire, vous n’obéissez pas ?

— Je veux rester ici.

— Donc vous n’obéissez pas. »

La procureure ne perd pas son temps : pour elle le témoignage du jardinier est précis, l’attitude de la compagne d’Ayoub fait ressortir la peur et l’emprise, et la défense d’Ayoub n’est pas convaincante. Elle requiert six mois avec sursis.

La défense rebondit : « alors moi je veux bien que tout le monde ait conclu en cinq minutes que madame était sous emprise, mais elle a pu aussi être énervée à la suite d’une conversation avec sa maman. » Elle ajoute : « Les hématomes et les plaies pourraient être des scarifications. Si des violences avaient été commises, elles auraient pu l’être largement avant, puisqu’ils vivent ensemble, or ce n’est pas le cas – a priori », plaide-t-elle.

Ni elle ni son client n’ont convaincu le tribunal : « Monsieur, nous pensons que vous ne dites pas la vérité, par conséquent vous êtes condamné à six mois d’emprisonnement avec sursis. »

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