Violences lors de la fête de la musique : « On peut tuer des gens comme ça, Monsieur »
Jeudi 11 septembre, trois hommes ont été condamnés par la chambre 23-4 du tribunal correctionnel de Paris pour des violences commises le 21 juin durant la fête de la musique. La vidéo de la scène, diffusée sur les réseaux sociaux, avait choqué par sa sauvagerie. Le principal prévenu, Antoine N., a admis devant les juges avoir porté un coup de pied dans la tête d’une jeune femme à terre.

« À la base », dit Ahmed* aux policiers qui reçoivent sa plainte, « on se trouvait sur les quais avec ma copine et une copine à elle, il était 23 h 30 et un groupe de cinq hommes est venu s’asseoir à côté de nous. Ils nous ont proposé du shit, j’ai dit non poliment et on s’est levés pour partir, et là j’entends ‘nique ta mère’. Je me suis retourné. »
« En fait, ils m’ont peut-être mal entendu, mais je les aborde pour leur demander s’ils ont un joint à me dépanner, dit Antoine N., 27 ans et principal prévenu, au tribunal correctionnel de Paris. Je n’avais plus rien à fumer.
— Vu ce qu’on retrouve chez vous, je pense que vous avez des réserves, sourit la présidente.
— Pas ce soir-là. Je lui demande et il ne me répond pas, je suis un peu insistant, il se lève et s’en va. Il me dit : ‘bouge de là’. Je l’insulte. ‘Pourquoi tu m’insultes ?’ il me lance. Ça monte vite dans les tours et je lui envoie une gifle.
— Pourquoi vous l’insultez ?
— Sa manière de comment il m’a parlé, ça m’a piqué.
— Peut-être que, du coup, lui va être encore plus piqué.
— Je le reconnais.
— Il vient vers vous.
— Il me dit ‘pourquoi tu m’insultes ?’. Tout part de là. J’aurais dû bouger quand il me l’a dit.
— Une fois que vous mettez une gifle ?
— On s’empoigne au niveau du col. Je reçois le coup de gazeuse. Je ne vois plus grand-chose, et je sens que je suis en train de perdre ma sacoche dans l’empoignade. Et je vois une des deux filles qui essaie de me tirer la sacoche. Je crie ‘Ma sacoche, ma sacoche !’ »
« Mon copain s’est retourné en disant ‘pourquoi vous m’insultez ?’ », explique Emma* aux policiers qui recueillent sa plainte. « Ils commencent à se battre, celui avec le t-shirt bleu (‘vous, Monsieur N., dit la présidente en désignant Antoine’) met un coup à mon copain, les autres nous traitent de pute, et alors là, j’asperge avec ma bombe au poivre. »
« Je n’ai pas réussi à me contrôler »
À ce moment, la confusion règne sur les quais de seine. Antoine N. ne voit plus rien, la gazeuse tombe à terre.
« Leur culot nous a surpris, qu’ils nous proposent de la drogue comme ça », dit Tara* aux mêmes policiers de la sûreté départementale qui tentent de démêler ce qui a été qualifié « d’agression sauvage » par les médias. J’ai ramassé une sacoche et le téléphone d’Ahmed, car je pensais que c’était sa sacoche, je me suis trompé, et là quelqu’un a tiré la sacoche, on m’a fait tomber avec une balayette et j’ai reçu un coup de pied dans la tête. »
À l’audience, la présidente interroge Antoine N., qui s’explique : « La fille tombe par terre. La gazeuse, le fait qu’elle essaie de me prendre ma sacoche, je disjoncte et je lui mets un coup de pied.
— Où, Monsieur ?
— Au niveau de la tête.
— Vous en pensez quoi de mettre un coup de pied dans la tête de quelqu’un ?
— C’est honteux, surtout que c’est une fille.
— On peut tuer des gens comme ça, Monsieur. Des gens en sont morts, dans des histoires comme ça. Si tous les gens qui se faisaient voler leurs sacoches allaient mettre des coups dans la tête … je ne sais pas dans quel monde vous vivez, Monsieur ».
Antoine N. reste penaud et silencieux, admet que oui, c’est terrible, la vidéo en atteste, tout le monde a pu la voir sur les réseaux social X (ex-Twitter). Sa mère, sa sœur l’ont visionnée et, depuis, ne lui parlent plus. Ses amis, qui disent de lui qu’il n’est pas violent, ont reconnu qu’à la vision du coup de pied, ils ont été saisis d’effroi.
Mais la scène n’est pas finie. Antoine N. ajoute : « Puis je récupère la sacoche et je retourne me bagarrer avec Monsieur.
— Vous y allez pour quoi ?
— Je n’ai pas réussi à me contrôler. »
Alexandre C., 26 ans, « regrette amèrement ». Il aurait arraché la gazeuse des mains d’Emma, l’aurait bousculée, mais ce qui chiffonne le plus la juge, c’est son inaction. « Vous êtes juste à côté de Monsieur N., on n’en voit pas un en train de retenir Monsieur N. Il y a quatre personnes autour de lui, et personne ne va tenter le ceinturer. Après le coup de pied, on vous voit regarder ailleurs.
— J’ai honte et je regrette de ne pas être intervenu », dit Alexandre, qui ne cherche pas plus longtemps à se justifier.
« On n’a pas eu le temps de réfléchir »
« J’étais assis sur le quai de Seine, à l’écart, en train de fumer une cigarette », dit Erwan W., 22 ans et 3e prévenu – il aurait tiré la sacoche des mains de Tara et l’aurait bousculée. Il permute avec Alexandre pour parler dans le micro, qu’il relève nettement, étant bien plus grand que son ami. « J’ai vu qu’Antoine parlait avec le Monsieur, je suis venu, il m’a dit ‘on parle juste’, j’ai fait demi-tour et j’ai entendu le bruit de gaz lacrymogène. » Il constate la bagarre et lance : « V’nez, on taille ! » Il le répète quatre fois au tribunal.
« Est-ce que vous voyez madame prendre la sacoche ?
— Non, quand je suis revenu, elle l’avait déjà dans les mains.
— Et comment faites-vous pour la récupérer ?
— J’ai pris la sacoche et je l’ai tirée.
— Pourquoi vous ne la lui demandez pas ?
— De base, elle l’a volée.
— On a tous agi rapidement, on n’a pas eu le temps de réfléchir » précise Erwan.
Des trois, seul Antoine N. est en état de récidive légale. Trois condamnations, dont l’une de 10 mois avec sursis, en 2024, pour un trafic de stupéfiants, qui pourrait être révoqué. Sa situation professionnelle est stable et il a arrêté de consommer du cannabis – tests à l’appui que brandit son avocat.
Après avoir réclamé la condamnation in solidum des trois prévenus, l’avocate des trois victimes a demandé un renvoi sur intérêts civils, le préjudice n’étant pas encore consolidé. La procureure a alors requis 5 mois de prison avec sursis contre Erwan W. et Alexandre C., et 10 mois de prison, dont six mois avec sursis probatoire, contre Antoine N. la partie ferme étant aménagée en DDSE (Détention à domicile sous surveillance électronique).
« Quand on est capable de devenir une machine à tuer, il faut vite trouver une solution »
La défense d’Alexandre C. se satisfait de la peine demandée, tandis que celle d’Erwan W. demande la relaxe. Celle d’Antoine C., enfin, déplore un « emballement médiatique » qui a assurément valu à son client, pense l’avocat, ce traitement judiciaire sévère (comparution immédiate). Ce n’est pas un groupe de jeunes de banlieues venus commettre en bande des violences gratuites, dit-il en substance. De son client, il dit : « Le poivre lui monte à la tête et il se trouve désemparé », ce n’est pas une excuse, mais c’est la seule explication qu’il a pu donner à ce geste terrible.
Après en avoir délibéré, le tribunal, a condamné Alexandre C. à 800 euros d’amende, Erwan W. à 2000 euros dont 1000 euros avec sursis, et Alexandre N. à 18 mois dont neuf mois avec sursis probatoire. Son sursis est révoqué à hauteur de trois mois. L’année de prison pourra être effectuée sous la forme d’une DDSE. « Je vous garantis que vous n’êtes jamais passé aussi près d’une cellule de prison, je vous le dis les yeux dans les yeux. Quand on est capable de devenir une machine à tuer pour des raisons que personne ne comprend, il faut vite trouver une solution », a lancé la présidente au jeune homme, avant de lever l’audience, sur les coups de 19 h 30.
* Les prénoms ont été modifiés
Référence : AJU501468