« Pourquoi tant de haine ? » s’écrie Alex Ursulet lors de son interrogatoire

Publié le 15/11/2025 à 8h26

Après la partie civile, l’accusé a livré son récit des faits, une version parfaitement incompatible avec celle de la stagiaire avocate qui l’accuse de l’avoir violée, mardi 30 janvier 2018, à son cabinet.

Palais de justice de Paris
Palais de justice de Paris (Photo : @P. Cluzeau)

Alex Ursulet est sur le grill depuis plus de trois heures, c’est l’avocat général qui a pris le relai de la présidente dans le questionnement, quand l’accusé s’écrie : « Pourquoi tant de haine ? Qu’ai-je donc fait pour mériter tant de haine ? »

La veille, la partie civile a livré d’une traite et pendant près de deux heures un récit construit, précis, soutenu, sans jamais défaillir. Ce vendredi, juste après le déjeuner, Alex Ursulet indique, d’un filet de voix, qu’il décline la déclaration spontanée. Il dit préférer être interrogé, et choisit ainsi de subir le feu roulant des questions de la présidente, dont il semblera ne jamais pouvoir se dépêtrer. On l’imaginait, enfiévré, plaider sa cause pendant des heures, il fera des phrases courtes, d’une petite voix étouffée qu’on peine à entendre depuis le banc de la presse.

Comme avec la partie civile la veille, il faut reprendre depuis le début, là où tout commence : à la cour d’assises d’Alençon. Alors que Margaux* soutient qu’il lui a fait des clins d’oeil et lui a proposé un stage, en installant une connivence, l’accusé assure n’avoir eu aucune interaction, à part un déjeuner avec elle et son maitre de stage, avec qui il partageait la défense de l’accusé. Sans vraiment lui parler.

Il reçoit sa lettre de candidature au mois de mai alors qu’il est en déplacement à Caracas. « J’avais trouvé le ton un peu exubérant », dit-il. Il se rappelle qu’à Alençon, en pleine salle des pas perdus, il l’avait vue avec ce qu’il croyait être un verre d’alcool, rire avec la partie civile. Personne d’autre n’en atteste.

Pourquoi la recrute-t-il alors ? « J’avais beaucoup de demandes. Ce qui m’a incité à signer, c’est le nom de Revel », l’avocat de Caen, pour qui il a visiblement de l’estime. Avec Margaux, aucun contact jusqu’au mois d’octobre, lorsqu’elle lui demande de décaler le début de son stage. « Comment refuser une demande si bien tournée. Vous avez du talent et vous savez me parler ! No problem Margaux », répond-il.

« Vous aviez débuté un jeu de séduction avec cette stagiaire ? »

La veille, l’élève-avocate avait expliqué que la tournure étrange des SMS, pouvant laisser penser à un jeu de séduction, avait été instaurée par Alex Ursulet. Elle l’avait adopté pour donner le change, ne pas le contrarier. « Elle joue son jeu pour ne pas le contrarier, en somme, ce jeu du dominant et de la dominée », expliquait une avocate de partie civile. « Pour moi c’est une façon de montrer que je manie les double-sens. »

Elle répond (la présidente lit) : « La splendeur de l’amitié antillo-basquaise n’a donc d’égal que notre inébranlable bienveillance. Merci. » L’avocat : « Inébranlable … ? Comme vous y allez … ! » La présidente réagit : « Et là, il n’y a pas de sous-entendu ? Et en admettons que non, elle ne pourrait pas le supposer ? » Margaux répond : « Merci encore. » Me Ursulet : « Merci qui ? » La présidente : « Est-ce qu’on doit comprendre que vous aviez débuté un jeu de séduction avec cette stagiaire ?

— Jamais, je ne la connais pas plus que ça. »

Le stage débute le 8 janvier, Alex Ursulet rentre le 21 à Paris et se rend le lundi 22 au matin à son cabinet, qu’il trouve dans un désordre qu’il n’apprécie pas : poubelles pleines, atmosphère enfumée (Mes Ursulet, Margaux et le collaborateur Joaquim L. sont tous fumeurs, ndlr). « Je vois Joaquim et quelqu’un que je ne connais pas à côté. Je le vois dans une tenue dans laquelle je n’ai pas l’habitude de le voir. Des canettes de bière (ce que Joaquim L. et Margaux nient), des cendriers pleins. Margaux se lève. Je suis focus sur Joaquim. ‘Je ne vous reconnais pas’, je lui dis. »

Le 25 janvier, Margaux informe son maitre de stage par SMS qu’elle a fini un travail en vue de l’audience « Air France » qui doit se tenir quelques jours plus tard au tribunal de Bobigny. Il lui répond d’un simple « Merci ». « Au doigt et à l’oeil, maître », rétorque-t-elle. L’avocat : « J’adore ». La présidente rebondit : « Vous reprochez à Margaux un problème de positionnement, mais je vous avoue que, quand j’ai lu le dossier, je me suis interrogé sur votre positionnement à vous.

— Moi, je suis focus sur l’affaire « Air France ».

— Est-ce qu’il y a eu un jeu de séduction ?

— Pas officiellement.

— Ça veut dire quoi pas officiellement ? »

Pas de réponse.

Au cours de l’audience « Air France », Alex Ursulet reproche à Margaux sa proximité et sa familiarité avec des soutiens de la partie civile, et aussi de s’être, en quelque sorte, incrustée au sein d’une audience à laquelle il explique qu’elle n’était pas conviée. Pourtant, à la veille de l’audience, il lui écrit : « À demain, au palais ». À la cour, il explique qu’il pensait écrire à son collaborateur. Moue dubitative de la présidente.

Le déjeuner et le journaliste

Arrive le 30 janvier, jour des faits débattus. Alex Ursulet raconte : « Anne (de Bourbon des deux Siciles, sa compagne, ndlr) m’a déposé au restaurant en voiture avant d’aller déjeuner chez sa sœur. J’avais rendez-vous à l’African Lounge avec le journaliste François-Xavier G. »

Ce correspondant de France-Antilles connait bien Alex Ursulet, une source importante pour lui. Il a affirmé au cours de l’enquête qu’il devait déjeuner avec lui « le lundi » (le 29 janvier), puis s’est repris, après avoir « vérifié son agenda » (qui n’a pas été versé au dossier) pour certifier qu’il s’agissait du mardi (30 janvier). Ce jour-là, Alex Ursulet arrive au restaurant peu après midi et écrit au journaliste pour lui proposer de déjeuner. Celui-ci accepte. L’avocat commande des plats. Le journaliste prévient de son retard. L’avocat mange son plat, rappelle M. G. à 13 h 30. « Il me dit qu’il ne pourra pas arriver avant 14h, je lui dis que ce sera trop tard. À ce moment-là, j’envoie un SMS à Margaux pour lui proposer de déjeuner. Elle est déjà en route, car il avait auparavant appelé le cabinet pour réclamer des documents de travail.

« Mais moi ce que j’ai aussi au dossier c’est un message que vous adressez à Margaux : ’On déjeune’, horodaté à 10 h 29. » Et une réponse de Margaux à 10 h 31 : « ce serait un honneur, maître ». Cette chronologie contredit le récit de l’accusé, qui ne sait quoi répondre d’autre que de soutenir que ce n’est pas possible, le message a été envoyé bien plus tard. À 12 h 38, elle écrit pour prévenir qu’elle sera en retard. « J’espère que vous me pardonnerez. » « Vous serez punie », répond-il à 12 h 57. « Je n’en attendais pas moins », réplique-t-elle dans la foulée.

Quand elle arrive, un cocktail alcoolisé l’attend et un plat qu’elle n’a pas commandé lui est servi. L’accusé raconte qu’il lui dit alors : « On ne va pas y aller par quatre chemins, il y a des problèmes. On va vous trouver un autre stage. » Il explique qu’elle aurait menti en se recommandant de Me Sébastien Revel, puis lui reproche l’état du cabinet à son retour et enfin, son attitude à l’audience Air France. « Donc elle, elle dit c’est un déjeuner au cours duquel il y a une conversation à caractère sexuel, et vous vous dites que c’est un entretien de recadrage.

— Oui.

— Visiblement, ça la fait rigoler. »

Sur son banc, en effet, Margaux rit.

« Je suis innocent des faits qui me sont reprochés »

Au restaurant African Lounge, ce 30 janvier 2018, le déjeuner s’achève. Alex Ursulet sort fumer, seul, dit-il. Margaux le rejoint. « Je me lève et nous prenons un Taxi.

— Elle fait une tête de trois mètres de long ?

— Elle est silencieuse. Elle me demande : est-ce que c’est légal ? Nous arrivons au cabinet, je lui dis de finir ce qu’elle a à faire et de demander à Joaquim de m’appeler. Je vais au café Bussy, car je dois prendre un café avec Anne. Je reçois un SMS de Margaux, qui me dit : il n’est pas encore arrivé. J’écris à Joaquim pour lui demander où il est, il me dit qu’il est à Odéon. Je lui dis de me rejoindre au cabinet. »

Alex Ursulet arrive au cabinet. C’est à ce moment que, selon Margaux, il l’aurait violée. « La porte est ouverte, je parle à Margaux, je lui demande s’il y a des mails. Joaquim arrive vers moi, je suis dans l’encadrement de la porte. Je lui demande s’il a déjeuné et il me dit que non, qu’il vient d’acheter un sandwich. » Il est constant dans le dossier que Joaquim L. a déjeuné avec un confrère, à Créteil, après son audience. « Je dis à Margaux que j’ai rendez-vous avec un journaliste, qu’elle lui dise de me rejoindre au café quand il arrive.

François Xavier G. avait convenu de retrouver l’avocat à 16 h pour récupérer les documents de travail qui, dit-il, auraient dû lui être remis au restaurant. Il dit être arrivé au cabinet, s’être fait diriger vers le café par Margaux, y avoir croisé Joaquim L. qui sortait puis avoir rejoint l’avocat. Mais Joaquim L. et Margaux sont formels : ils n’ont pas croisé le journaliste ce jour-là. Seules deux personnes l’affirment : Alex Ursulet et lui-même. François-Xavier G. est l’auteur de plusieurs articles très biaisés, au soutien de Me Ursulet, s’interrogeant ouvertement sur une potentielle cabale raciste au conseil de l’ordre de Paris. Il a rédigé une attestation en janvier 2019, à la demande de son ami, qui décrit le déroulement de cette journée selon cette version. Voilà pour le journaliste.

Avant de partir du cabinet, le maitre convient avec sa stagiaire qu’il va passer des coups de fils pour lui trouver un stage. C’est de cette façon qu’il justifie les coups de fils passés à l’école le lendemain. Ses interlocutrices ont rapporté qu’Alex Ursulet a couvert sa stagiaire de reproches, l’accusant en substance d’être une débauchée, alcoolique et toxicomane – une manière pour lui, pensent l’accusation et la partie civile, de prévenir les accusations de viol qu’il redoute.

On revient aux SMS.

À 16 h 27, Alex Ursulet envoie « Magnifique » à Margaux. Ça interloque la présidente, dont le ton, déjà sec, se durcit au fil de l’interrogatoire. « Alors là, expliquez-moi.

— C’était pour qualifier ma plaidoirie du procès ‘Air France’. Avant de partir, nous discutions et elle avait utilisé un terme que je trouvais impropre.

— Elle est en train de se faire virer et vous avez cette conversation ?

— Oui, et elle me répond ‘redoutable’.

— À cela, vous répondez ‘les bas’. Pourquoi ? »

Margaux avait raconté qu’après l’avoir violée, il avait exigé qu’elle vienne en bas afin d’être « toujours disponible ». Alex Ursulet sert une version tarabiscotée. « C’était une réponse à sa question, orale, sur ce qui était rédhibitoire dans une tenue vestimentaire pour une stagiaire, une avocate, dans le sens où c’était incorrect. » Il fait référence à une avocate qui aurait selon lui porté des bas à l’audience « Air France », fait qu’il aurait trouvé inconvenant et qu’il est, au demeurant, le seul à avoir remarqué (les deux seules avocates présentes ce jour-là ont réfuté avoir porté de tels dessous).

La présidente laisse un silence et décide de conclure. « Qu’est-ce que vous pourriez dire à la cour après toute cette procédure judiciaire ?

— Ce que je dis dès le premier jour, que je suis innocent des faits qui me sont reprochés. »

« Pendant toutes ces années, dit-il à l’avocat général, j’ai généré de la haine. Je l’ai ressenti au cours de cette instruction ordinale. Je ne comprends pas ce que j’ai fait pour mériter tant de haine. »

Lorsque la présidente a demandé à Me Fanny Colin, en défense, si elle avait des questions, celle-ci, pourtant si combative et redoutable dans son questionnement, elle qui a mis au tapis plusieurs témoins au cours de cette audience, a répondu sans même se lever : « pas de questions. »

Après les plaidoiries de la partie civile, prononcées vendredi soir, la cour doit entendre ce samedi l’avocat général et la défense. Le verdict devrait tomber dans la soirée de samedi.

 

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