Procès d’Alex Ursulet : « Il exprimait une perception grandiose de lui-même » raconte la plaignante

Publié le 14/11/2025 à 9h27

Jeudi 13 novembre, Margaux*, 32 ans, a livré un récit très solide des faits de viols dont elle accuse le célèbre pénaliste Alex Ursulet. Elle est revenue sur le contexte ayant mené à l’agression et les mois qui ont suivis, donnant une vue d’ensemble à la cour criminelle, qui interrogera l’accusé ce vendredi.

Procès d’Alex Ursulet : « Il exprimait une perception grandiose de lui-même » raconte la plaignante
Palais de justice de Paris (Photo : ©AdbeStock/neiezhmakov)

Quand Margaux a été violée dans une ruelle sombre de Caen, le 29 octobre 2017, l’auteur a été appréhendé immédiatement. Les faits ont été correctionnalisés, l’agresseur, un marginal d’une vingtaine d’année, a été déféré en comparution immédiate, condamné à 4 ans de prison, et Margaux est passée à autre chose. « Pas d’avant ni d’après, juste deux jours de choc à encaisser », confie son ami Benoit.

Après le 30 janvier 2018, le jour où, selon Margaux, son maitre de stage, l’avocat Alex Ursulet, l’aurait violée à son cabinet, celle dont Benoit était devenu le compagnon, et qui l’a soutenue, choyée, portée, n’avait rien à voir avec la femme insubmersible qui avait digérée l’agression de Caen. « Margaux était dans un état émotionnel que je n’avais jamais vu avant, c’était un état de vide absolument terrifiant. Parce qu’elle ne voulait plus vivre. »

« Comment expliquer la différence d’impact entre les deux agressions ? »

La question est posée mercredi 12 novembre à la psychologue ayant examiné Margaux. Elle émet une hypothèse : « Ce ne sont pas les mêmes enjeux. Il y a d’un côté une situation violente qui surgit d’un coup, et de l’autre, un phénomène diffus et insidieux. Et un abus de confiance. » La question est également posée à Julie F., amie de Margaux. La réponse est plus sèche : « Son premier agresseur avait eu la dignité de reconnaitre les faits et de s’en excuser. »

Amenée à relater les faits de Caen à la cour criminelle de Paris, Margaux l’a fait avec sérieux et précision, mais aussi avec une légèreté sereine. Une agression soudaine, une lutte physique, une situation confuse et un agresseur désorienté qui s’excuse, avant de la plaquer au sol et de lui « mettre un doigt dans les fesses, très vite fait », « de manière furtive », ce sont les mots qu’elle utilise, elle emploie même une métaphore de rugby franchement triviale. La dimension sexuelle du geste ne l’a pas marquée, elle se souvient davantage de la violence physique.

La personnalité de l’agresseur semble jouer un rôle déterminant. Elle l’explique à la cour criminelle : « À l’audience, j’ai vu une personne visiblement dépassée par les évènements que j’aurais pu avoir envie de défendre en tant qu’avocate. » Un pénitent bousillé par le système, que la société broie et recrache à sa marge, et non un dominant faisant usage de son pouvoir pour exercer une domination sur ceux qu’il croit pouvoir écraser, pour son plaisir.

« La façon qu’Ursulet avait de se mettre en scène me paraissait tellement spectaculaire »

Comme elle l’explique à la barre de la cour criminelle, avec un langage aussi fleuri que précis, Margaux n’était pas « le cheval sur lequel on aurait parié ». Avec son amie Joana, au lycée de Bayonne, elles songeaient à devenir avocates sans y croire vraiment, doux rêve flottant d’adolescente, avant de s’engager dans des études de droit. En Master 1, Joana a changé de région, mais pas de rêve. Elle propose à Margaux de passer l’examen d’accès au barreau, « et on l’a eu toutes les deux », en 2016.

Margaux s’inscrit à l’école des avocats de Bordeaux, mais poursuit ses études à Caen, où elle obtient son premier stage d’observation de trois semaines chez l’avocat Sébastien Revel. Il se passe assez bien. « C’est mon premier contact avec un avocat pénaliste et la pratique du pénal » se souvient-elle.

En janvier 2017 :  première session d’assises. Son maitre de stage partage les bancs de la défense avec un pénaliste parisien. « Je rencontre Alex Ursulet. Je ne le connaissais pas, même de nom. On me dit que c’est l’avocat de Guy Georges. Lui, par contre, je connaissais. » Dans l’antre des assises, le jeune avocat et la stagiaire contemplent le ténor s’adonner à une technique de défense consistant à enchaîner les incidents, avec une force de conviction qui paraît à la jeune femme, irréelle. « J’avais demandé à Revel s’il était impressionné par Ursulet, il m’avait dit qu’effectivement, il l’était. Moi aussi. »

Par sa posture, son langage corporel, dit-elle, « il exprimait une perception grandiose de lui-même. J’avais trouvé ça étonnant. La façon qu’Ursulet avait de se mettre en scène me paraissait tellement spectaculaire que j’étais persuadé qu’il était dans la fabrication d’un alter ego pour les besoins de la représentation, qu’il était ‘second degré’ sur lui-même », détaille-t-elle à la barre. Pendant cette représentation, il lance des clins d’œil à la stagiaire.

Lors d’un déjeuner au restaurant, « au cours duquel il m’a posé des questions personnelles mais pas inappropriées, avec un ton tout à fait normal, notamment sur mes aspirations à court terme, il me dit qu’il serait intéressant de passer par un cabinet parisien pour y faire mes armes ». Il lui propose un stage à son cabinet.

La jeune femme envoie une candidature formelle. À la fin août 2017, Me Ursulet lui propose un déjeuner, qu’elle décline. Un peu plus tard, elle demande à ce que le début de son stage soit décalé de quelques jours, ce qu’il accepte. Elle arrive au 53, rue Saint-André des arts, le 8 janvier 2018. Joaquim L., le collaborateur de Me Ursulet, est seul à l’accueillir. Le patron est en voyage à la Martinique, on ne sait pas quand il doit rentrer. « J’avais l’impression d’avoir atterri chez quelqu’un de loufoque. Ça me plaisait », commente-t-elle.

« Il m’a fait comprendre qu’il devrait castrer Joaquim »

Il revient le 21 janvier. « Il n’a pas du tout le même ton. Il est dans un mélange d’étonnement, d’agacement, d’énervement ; il répétait sans cesse ‘qu’est-ce que vous avez fait, dans quel état est mon cabinet, vous n’avez pas vidé les poubelles, Joaquim, je ne vous reconnais plus’. »

Alex Ursulet convoque sa stagiaire au café et « redevient hyper sympa ». Il lui dit : « qu’est-ce que t’as fait à Joaquim, tu l’as complètement coup de foudré ! »  Margaux comprend qu’il s’est mis en tête que Joaquim et elle avaient eu une relation dans son cabinet. « Et il commence à me parler de mon énergie de séduction, et qu’il faudrait que je la maîtrise un peu. ‘Si vous vouliez faire miss France, il fallait faire miss France’ ».

Ces réunions au café consistent en réalité en de « gros monologues » d’Alex Ursulet. « Progressivement, il essaie de nous monter, Joaquim et moi, l’un contre l’autre. » Il dénigre son collaborateur devant elle et souligne l’intelligence de Margaux. « À ce moment-là, je me dis qu’il est fou, mais que c’est un gentil fou. Je ne me dis pas qu’il a un pouvoir véritable de nuisance, mais qu’il est dans une sorte de roman de lui-même, de réalité altérée. » Elle pense quand même que ce stage risque de lui paraître un peu long.

« Là où j’ai commencé à me sentir en danger, c’est lorsque dans un autre café, dans une espèce de flot ininterrompu de paroles, il me raconte une anecdote sur ses chiens. Il avait deux mâles qui s’entendaient très bien, il décide de prendre une femelle. Les mâles commencent à se battre et la femelle était toute contente de les voir se battre, elle se pavanait. ‘A ton avis, qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu les as castrés ?

— Oui, lequel ?

— Le plus jeune.’

Donc il m’a fait comprendre qu’il devrait castrer Joaquim. » Elle ajoute : « Je commence à voir le pouvoir de nuisance, mais pas encore l’intention de nuire. »

Vient l’audience de Bobigny dans la très médiatique affaire de la chemise arrachée du DRH d’Air France lors d’une manifestation en 2015. Me Ursulet représente les intérêts de la compagnie aérienne, il est prévu que collaborateur et stagiaire l’accompagnent. À la sortie de l’audience, des syndicalistes venus soutenir les prévenus contre la direction représentée par me Ursulet engagent une conversation avec Margaux qui dure quelques minutes. « Alex Ursulet sort avec la team Air France, vient me voir et me dit que je ne peux pas parler avec les soutiens de la partie adverse », et ça s’arrête là, dit-elle. Cet incident sera amplifié ; il sera dit qu’elle buvait des bières avec les CGTistes sur le parvis du tribunal.

« Il s’approche de moi et commence à me sentir, les cheveux, le cou, en poussant des grognements »

Arrive le mardi 30 janvier. L’invitation à déjeuner au restaurant, le cocktail alcoolisé qui l’attendait, et Me Ursulet qui lui commande un plat sans lui demander son avis. La conversation change de dimension : « Il me demande très rapidement à quel âge j’ai été dépucelée. Il me dit que ça se voit que mon père a manqué d’autorité sur moi, et que c’est pour ça que j’en recherchais un aujourd’hui. Il me dit qu’il a été dépucelé à neuf ans par une nounou, et qu’il a été initié aux pratiques de domination, par une femme plus âgée, quand il avait mon âge. » Ils s’assoient en terrasse pour un café, elle prend la place en contrehaut, il l’interrompt : « ‘Non, ça, c’est la place du maître.’ Là, je commence à me déconnecter. »

Ils prennent un taxi, elle met sa ceinture, il lui dit que c’est à lui de décider si elle peut mettre sa ceinture. Il me dit : « si tu fais ce que je te dis, Paris t’appartiendra, comme à moi, et, en même temps, il me parle de l’affaire Fillon », rapporte-t-elle. Son récit, à la fois fluide et nerveux, s’entrecoupe désormais de silences. Elle reprend son souffle, agrippe la barre, incline la tête. Ils arrivent au cabinet. Alex Ursulet lui tend la main et lui souhaite une bonne après-midi de travail, « et là, je redescends ». Il ajoute : « dites-moi si Joaquim est au cabinet ». Soulagée, elle rentre dans les locaux et l’informe que son collaborateur est absent. « Très peu de temps après, j’entends la porte cochère s’ouvrir, je comprends que c’est lui et là je remonte en flèche », dans cet état de dissociation qui l’a déjà saisie au restaurant.

« Je suis assise sur un fauteuil, blanc, et lui se met sur un fauteuil à roulettes. Il me demande de changer de position, pour qu’une certaine partie de ma jambe soit exposée », le flanc de sa cuisse (elle est en robe et collants). Ensuite, il lâche son chargeur et lui demande de le ramasser. Elle le ramasse. Il lui demande de lui allumer une cigarette, « je le fais mais il me demande de le refaire. Je m’exécute. Il me demande d’aller me rasseoir, ce que je fais. Et là. » Margaux s’arrête.

Elle reprend : « Il s’approche de moi et commence à me sentir, les cheveux, le cou, en poussant des grognements. Il lève ma robe, baisse ma culotte et mes collants » Margaux fait à la cour le récit pointilleux du déroulé des faits de viol qu’elle dénonce, un viol digital en deux temps. D’abord par devant, doucement, puis par derrière, brutalement. Alex Ursulet se lève et ouvre la porte, Joaquim L. rentre au cabinet. Le patron s’en va en lui demandant de toujours être disponible, et pour cela, d’acheter des bas. « Les bas ! » lui envoie-t-il par sms, un peu plus tard.

« Je l’ai trouvée effondrée en bas de mon cabinet »

Joaquim L. d’abord constate un état second, il la croit droguée. Elle boit des verres le soir même avec son amie Julie, également stagiaire avocate. Le lendemain, ses jambes ne la portent plus. Elle manque de s’évanouir dans le métro et comprend qu’elle ne doit pas y retourner. Elle retrouve son amie Julie dans un café en bas du cabinet de cette dernière, et lui raconte. Julie appelle sa maitre de stage. À Ingrid M., parce qu’elle ne la connait pas, Margaux ne fait pas un récit détaillé des faits, mais lui fait comprendre qu’il faut absolument la sortir de là. La présidente demande à Julie : « La question d’une plainte pénale a été évoquée ?

— On n’en était pas là, l’urgence était de sortir de cette situation. »

Margaux appelle l’école des avocats de Bordeaux. Son interlocutrice croit à un caprice et l’envoie sur les roses. « J’appelle moi-même et je les trouve à côté de leurs pompes », confirme Ingrid M. Elle contacte sa consœur Olfa O.A., qui recherche une stagiaire. « Elle ne m’a pas donné la raison mais j’ai compris, de mémoire, par le biais d’Ingrid, que ça se passait très très mal », témoigne cette dernière, qui rapporte le « souvenir marquant » de ce soir où elle l’a trouvée « effondrée en bas de mon cabinet. » Tous ceux ayant côtoyé Margaux durant cette période témoignent d’une jeune femme « très mal », voire suicidaire. L’ITT psychologique sera évaluée à plus de 30 jours, et l’état de stress post traumatique objectivé par une expertise. Olfa O.A. partage avec la cour le souvenir d’une stagiaire exceptionnelle, qu’elle aurait aimé recruter.

C’est dans les locaux de ce même cabinet, en fin de stage, qu’Emmanuelle Clément débarque un après-midi de juin. Cette fiscaliste est une ancienne membre de l’Union des jeunes avocats de Paris et l’actuelle trésorière de l’École française du barreau (EFB) ; à ce titre, elle participe à des réunions au Conseil national des barreaux. Au cours de l’une d’entre-elles, la présidente de l’EDA Aliénor de Bordeaux, Anne Feidt-Cadiot, l’informe qu’une des élèves de son école a subi des violences sexuelles de la part d’un avocat parisien.

Le 1er mars, elle a rencontré Margaux au tribunal de Paris (l’actuelle cour d’appel). Elles se sont installées à la brasserie des Deux Palais, où la jeune femme a livré le récit de son viol.

« Une démarche pour anéantir en moi toute volonté d’action »

L’intervention de Me Clément irrite presque autant la présidente que la défense. Était-elle dans son rôle ? Avait-elle les compétences requises pour recueillir le récit de faits de nature criminelle ? Olfa O.A. « avait l’impression que Me Clément cherchait à constituer un dossier contre Me Ursulet ». L’entretien a duré quatre heures (presque autant que la déposition, questions comprises, de Margaux à la cour criminelle). Cette démarche aventureuse est vivement critiquée par la défense, et notamment Me Fanny Colin, redoutable dans son questionnement, qui descend en flèche l’initiative de l’avocate. « Officier de police judiciaire, magistrat pénaliste, c’est un métier ! » Si la démarche – maladroite – d’Emmanuelle Clément énerve tant la défense, c’est que c’est elle qui est à l’initiative de la procédure qui s’ensuit. « Après avoir entendu ce que j’avais entendu, j’ai écrit à mon bâtonnier, car je ne pouvais garder de tels faits pour moi. » Une procédure déontologique s’engage.

Peu de temps après, Margaux est contactée : « Je tombe des nues, car j’ai compris qu’on a déclenché une procédure, alors que ma hantise, c’est de provoquer la folie vengeresse d’Alex Ursulet. » La procédure étant évidemment contradictoire, Alex Ursulet est désormais au courant des accusations de son ex-stagiaire. Convoquée à Paris, on lui fait comprendre que le ténor a donné une version « très convaincante ». Elle la lit et sait qu’elle peut tout démonter en leur transmettant le contenu d’échanges téléphoniques. De déontologique, la procédure devient disciplinaire. « Il m’a fallu déposer sur les faits devant des représentants de mon ordre, en présence d’Alex Ursulet – derrière moi – et en face de sept avocats, ce que j’ai perçu comme une intimidation. Comme une démarche pour anéantir en moi toute volonté d’action. »

Le 26 septembre 2019, Margaux décide de porter plainte au pénal pour viol par personne exerçant une autorité, à l’encontre de Me Alex Ursulet.

 

*Le prénom a été changé

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