Paris (75)

Biérologues au Palais : l’art de déguster de la bière entre professionnels du droit

Publié le 21/10/2021 - mis à jour le 21/10/2021 à 10H19

En 2016, trois avocats du Barreau de Paris décident de créer la première association dédiée à la bière et adressée aux professionnels du droit. Biérologues au Palais réunit quinze à cinquante personnes lors de ses soirées de dégustation. Durant le confinement, un podcast « Beercast au Palais », est venu s’ajouter aux différentes activités proposées. L’occasion de revenir sur ces quatre années écoulées avec ses deux cofondateurs, Me Pierre Galmiche et Me Martin Pichon.

Actu-juridique : Comment est venue l’idée de créer cette association ?

Martin Pichon : Je suis avocat depuis 2016 et j’ai toujours été passionné de bière. Pierre et moi avons prêté serment le même jour. À l’époque, le bâtonnier Frédéric Sicard essayait d’intéresser les prestataires à toute la vie associative du Barreau. À chaque fois il nous disait : « Qu’est-ce que vous aimez dans la vie ? Il y a une association pour ça ! ». Nous nous sommes prêtés au jeu avec Pierre. Il n’existait pas d’association dédiée à la bière. Nous avons décidé d’y remédier. Quelques mois plus tard, on a fondé Biérologues au Palais, fin 2016.

Pierre Galmiche : J’ai commencé mon exercice professionnel en droit de la concurrence, en Belgique. C’est surtout pendant mes stages que j’ai découvert la bière. En revenant à Paris en 2016, j’ai redécouvert la bière puisqu’il y a toutes celles qu’on fait depuis quinze ans en France, avec une ouverture au mouvement craft. C’est le moment où j’ai prêté serment. Nous avons créé un premier événement en janvier 2017.

M.P. : Nous étions trois au départ, avec Me Stephen Chauvet qui exerce maintenant plus souvent à Bordeaux. On rêve de faire un événement entre les barreaux de Bordeaux et Paris.

AJ : Quelles étaient vos motivations ?

P.G. : On se disait que c’était l’occasion de se retrouver entre confrères et consœurs de manière détendue. L’idée était de créer un espace de convivialité au sein du barreau et de le faire sur un sujet qu’on aime bien.

M.P. : Nous n’avons pas de légitimité à faire déguster de la bière. Mais on s’est dit qu’on allait faire le trait d’union entre les gens du droit et notre passion. C’est vrai que ce sont principalement des avocats qui viennent mais nous avons eu des notaires, un agent du fisc, un commissaire-priseur, des magistrats…

AJ : Vous ne vous êtes pas formés à la dégustation ?

P.G. : J’ai tout de même mon « certified beer server » du programme de certification Cicerone. C’est un diplôme très basique avec un examen sur internet. C’est de la culture générale sur la température de service, les différents styles…

M.P. : J’ai été un peu caviste mais je n’ai pas eu de formation. Le monde de la bière est de toute façon composé de beaucoup d’autodidactes.

AJ : Que proposez-vous à vos adhérents ?

P.G. : Nous avons en général deux types d’événements. On fait des dégustations thématiques, selon le type de bière, de la zone géographique… Cela dépend aussi du choix de la cave ou du bar où nous allons. Nous avons à chaque fois cinq bières différentes. Les autres, ce sont des « pairing », accord mets-bières. On avait fait « bière et fromage », « bière et chocolat » ou encore « bière et pâtisserie ». La soirée « bière et chocolat » reste un excellent souvenir.

AJ : Comment réagissent vos collègues face à votre association ?

M.P. : Aujourd’hui on voit l’offre disponible. On n’a plus besoin de se battre pour la faire reconnaître comme une bonne boisson comme c’était le cas il y a dix ans.

P.G. : Ce qui surprend toujours les gens c’est de dire que la palette aromatique de la bière est plus large que le vin. Quand j’en parle, souvent ça fait sourire mais ça déclenche aussi un intérêt.

AJ : Qu’est-ce que Biérologues au Palais vous a apporté ?

P.G. : La gestion d’une communauté. Nous avons plus de 1 000 followers sur Twitter. Je le vois comme un moyen de rencontrer des gens. Cela ne nous a pas rapporté de clients !

M.P. : Grâce à Pierre et au podcast, notamment, j’ai creusé des domaines du droit que je ne connaissais pas du tout.

AJ : « Beercast au Palais » a été créé pendant le confinement. Contrairement aux événements, il développe beaucoup plus les questions de droit liées à la bière ?

P.G. : On s’est demandé comment continuer à exister et faire du lien malgré le confinement. On a eu l’idée du podcast parce que nous sommes tous les deux consommateurs de ce format. Comment parler de bière de façon légitime de notre côté ? Parce qu’il y a des gens bien plus compétents. Parler du droit de la bière est un moyen de faire du droit et d’aborder des choses assez techniques sur un sujet plus léger.

M.P. : C’est un exercice intéressant parce que c’est à la croisée de tellement de choses. Il y a tellement de droits potentiellement concernés. On entoure ça de nos coups de cœur de bières qu’on a aimé. Ça rend le podcast un peu plus digeste.

P.G. : Ça correspond aux podcasts qu’on aime, conversationnels.

AJ : Quels sont les thèmes abordés ?

P.G. : Nous avons fait tout un épisode sur le houblon. On avait invité un houblonnier qui fait ça en région parisienne. Nous avons parlé de la certification du houblon avant la commercialisation, des équivalences de certification avec les États en dehors de l’Union européenne, notamment avec la question du Brexit. On avait fait un autre épisode sur les contrats-brasseurs et les enjeux de l’exclusivité de manière générale en comparant le système français, pour ne pas dire franco-européen, avec les systèmes anglais et américains qui fonctionnent de manière différente.

M.P. : Nous avons parlé des licences, de la publicité, de l’étiquetage, etc.

AJ : Est-ce que ce sont des questions que vous traitez dans votre travail ?

P.G. : Non, on les a surtout développés pour le podcast. Cela me donne une culture générale intéressante. J’ai parfois des questions sur la loi Evin (L. n° 91-32, 10 janv. 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme) de temps en temps dans mon exercice professionnel. J’ai eu aussi une affaire avec une étiquette qui faisait référence à des psychotropes.

M.P. : Un épisode dont nous avons malheureusement perdu l’enregistrement évoquait une de mes affaires et interrogeait ce qu’on pouvait mettre dans la bière avec la question de l’utilisation de produits issus de la cueillette sauvage.

AJ : Me Martin Pichon, votre spécialité est pourtant le droit de la construction, rien à voir a priori avec la bière ?

M.P. : Non, a priori. Mais il peut y avoir une expertise à faire dans une brasserie. J’ai failli prendre un dossier mais ça s’est réglé avec une mise en demeure sur une embouteilleuse qui ne fonctionnait pas. Le fabricant faisait la sourde oreille.

AJ : Si la notion de bière artisanale est assez claire, quelle en est la définition juridique ?

M.P. : Quand les gens parlent de bière artisanale, francilienne par exemple, les gens ne réfléchissent pas à la définition juridique. C’est vraiment artisanal par opposition aux grosses brasseries. Mais « artisanal » ne veut pas dire grand-chose.

P.G. : Aux États-Unis ils ont créé la notion de « bière indépendante ». L’avantage en France est qu’on a déjà la notion de « brasserie indépendante », avec un taux d’accise inférieur. C’est une indépendance au sens juridique et économique.

AJ : Il existe les « craft beer attorneys » aux États-Unis, donc des avocats spécialistes du droit de la bière artisanale. Est-ce que ça existe en France ?

M.P. : Même s’il y a beaucoup de brasseries en France, ça ne rapporte pas assez d’argent pour que cela ait de l’intérêt. Aux États-Unis, ça existe depuis les années 1970 parce qu’il existe d’énormes brasseries artisanales.

P.G. : Je pense que c’est le moment ou jamais de le faire. Mais, en général, les brasseries ont un avocat qui traite des aspects corporate, création de société et elles demandent à cet avocat s’il y a un problème. Il n’y a pas de culture de mise en concurrence des avocats comme on peut l’avoir dans des entreprises un peu plus « sophistiquées ». J’essaye de le faire et je ne m’en cache pas. Je trouve que c’est une industrie très intéressante avec des questions juridiques complexes. Je pense qu’il y a un besoin de culture générale juridique dans les brasseries qui n’est pas encore acquise. C’est normal parce que ce sont des petites entreprises qui se créent. Aujourd’hui on est dans la phase d’explosion mais il y aurait un moment où tout cela va commencer à se consolider et il y aura un besoin d’acteurs juridiques qui connaissent le secteur suffisamment bien.

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