Corinne Lepage, la pionnière de l’environnement

Publié le 05/10/2018

Corinne Lepage a commencé à travailler sur des dossiers concernant l’environnement alors que le droit du même nom n’existait pas encore. En 2018, le cabinet Huglo-Lepage, qu’elle a co-fondé avec son époux, a fêté ses quarante ans. L’occasion de revenir sur une carrière menée tambour battant, au nom de l’écologie.

C’est une toute petite femme, qui vous ouvre la porte d’un air décidé. Vous invite à vous asseoir et plante dans les vôtres ses yeux bleus. « Pour combien de temps allons-nous en avoir ? », demande-t-elle en jetant un œil à sa montre. Le ton est donné, courtois et efficace.

Elle prend place devant la fenêtre d’un grand bureau, moulures au mur et parquet de chêne, à quelques encablures du parc Monceau. C’est dans ce quartier qu’elle a effectué toute sa carrière. Elle n’a pas encore vingt-cinq ans lorsqu’elle pousse la porte du cabinet de Christian Huglo. Elle vient alors de prêter serment, cherche un bureau à louer pour préparer sa thèse de doctorat en droit public. Christian Huglo, qui a prêté serment quelques années plus tôt, travaille seul avec une secrétaire. Corinne Lepage commence à collaborer avec lui, en plus de ses missions pour des avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation. « On a pris l’habitude de travailler ensemble, le reste a suivi », dit-elle, laconique.

Le reste, c’est « une aventure à la fois professionnelle et personnelle », qui dure depuis plus de 40 ans. Le couple a aujourd’hui 4 enfants, 7 petits-enfants, un cabinet qui compte 15 avocats, et mène un combat commun pour l’écologie. « Christian Huglo est le premier avocat à avoir traité des questions de pollution, avec, en 1969, l’affaire de la pollution de la Mediterrannée par les boues rouges de la Montedison », resitue l’avocate. En 1978, tous deux s’associent et fondent le cabinet Huglo-Lepage, spécialisé dans le droit public. « À l’époque, cela n’existait pas. Seuls les avocats à la Cour de cassation et au Conseil d’État faisaient du droit public », souligne-t-elle. Le droit de l’environnement existait encore moins. « Dans le droit public, il y avait des dossiers de droit de l’environnement, mais pas beaucoup. Nous détenons tous les deux un doctorat d’État de droit public et sommes des publicistes avant d’être des environnementalistes ».

Rien ne prédestinait Corinne Lepage à devenir une figure de la lutte pour l’écologie. Fille d’un père nez chez Rochas, et d’une mère au foyer, elle évolue dans un environnement bourgeois. « J’aimais bien la nature, mais sans plus. Je suis une Parisienne pur sucre, d’une famille qui ne s’intéressait pas à ces sujets ». Elle arrive à la défense de l’environnement par le droit et l’économie. Étudiante à Sciences-Po, elle s’intéresse aux économies externes, puis, quelques années plus tard, entame une thèse de droit sur les coûts sociaux en droit public. « Dans les coûts sociaux, il y a les coûts externes, et donc évidemment les questions de pollution », explicite-t-elle.

Elle porte une manucure rouge vif impeccable, de classiques bijoux de perles, et, à l’auriculaire, une chevalière en or. L’habit ne fait pas le moine, revenir sur son parcours permet de le vérifier. Sous des dehors très BCBG, Corinne Lepage est le petit caillou dans la chaussure des lobbys industriels et nucléaires. Elle récuse le qualificatif de « militante », lui préfère celui de « professionnelle de l’environnement ». En terme de combativité, cela revient à peu près au même. En quatre décennies, elle a énormément défendu le monde associatif, particulièrement celui qui s’oppose au nucléaire. « J’ai fait à peu près toutes les centrales nucléaires de France. La première, ça a été à Flamanville, ensuite il y a eu la Hague, Belleville, Cattenom, Chooz. Cattenom, c’était intéressant parce que je défendais le land de Sarre, et une centaine de communes allemandes et luxembourgeoises. J’ai gagné à la Cour de justice des Communautés européennes en 1988 ». Un combat qu’elle poursuit de plus belle. « Aujourd’hui, je défends une association transationale qui regrpoupe des collectivités publiques et des associations allemandes, françaises et suisses contre Fessenheim ».

Pour célébrer les quarante ans de leur cabinet, Corinne Lepage et Christian Huglo ont mis en ligne sur leur site internet les quarante procès les plus importants. « Vous avez de la pollution marine, du bruit des avions, des autoroutes, de la santé environnementale, des OGM, du nucléaire… plein de choses ! On a mis notre nom sur pratiquement tous les grands dossiers environnementaux de notre époque ». Chaque mois, ils décortiquent une décision obtenue, expliquent en quoi elle a fait évoluer le droit de l’environnement.

Au début des années quatre-vingts, l’avocate se mue en femme politique. « La politique m’a beaucoup aidé à avoir une voix dans le domaine de l’environnement », analyse-t-elle.

En 1981, elle défend les couleurs des écologistes aux législatives dans le septième arrondissement de Paris, tandis que son associé de mari est en lice dans le huitième. Sous la présidence de Jacques Chirac, elle est nommée ministre de l’Environnement et sera, après le remaniement de 1995, la « jupette rescapée », à rester ministre de plein exercice. « Il n’y avait à cette époque que 12 % de femmes au Parlement. J’ai des souvenirs vraiment violents, notamment au moment du vote sur la loi sur l’air, où j’ai fait voter l’article selon lequel chacun a le droit de respirer un air qui ne nuise pas à sa santé. Pierre Mazaud, qui était le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, m’a mené une guerre d’une violence incroyable. Il détestait les femmes, les avocats et l’écologie » ! L’expérience européenne, de 2009 à 2014, sera plus apaisée. « Quand vous avez une grosse minorité de femmes, cela change tout. Quand j’ai été députée européenne, nous étions 45 % de femmes. Au Parlement européen, je n’ai jamais entendu une seule fois parler d’une question de misogynie. Cela n’existe pas »…

À cette vie déjà bien remplie s’ajoutent des heures de cours donnés dans plusieurs facultés d’Ile-de-France et à l’école de Sciences politiques de Paris. « J’ai enseigné le droit des collectivités locales, le droit des risques industriels, le droit du développement durable… plein de type d’enseignement différents ». Elle a également écrit une trentaine d’ouvrages, qui dénoncent avec force le manque de morale de la vie politique ou les compromissions de l’État français avec le lobby nucléaire. Elle a des responsabilités dans pas moins de six associations, visant à soutenir la recherche contre les OGM, à créer une banque de données de décisions de justice rendues au sujet des pesticides ou à promouvoir une nouvelle économie, « ni fossile ni fissile ». « De l’extérieur, je comprends que cela puisse paraître foisonnant. Mais dans ma tête, tout se tient ».

Se réclamant depuis plusieurs décennies au-delà du clivage gauche-droite, « un concept du XIXe siècle et du XXe siècle », elle a soutenu la campagne d’Emmanuel Macron. Elle milite pour « une transition économique et humaine ». Son plus grand combat aujourd’hui ? La Déclaration universelle des droits de l’humanité. Un texte simple, comprenant six droits et six devoirs, commandé par François Hollande au moment de la COP 21.

Elle a fondé une ultime association, les Amis de la DDHU, afin de la faire signer par le plus grand nombre d’États, villes, ONG, collectivités publiques. « Je suis une femme humaniste, profondément convaincue des responsabilités qui sont les nôtres », déclare-t-elle en guise de conclusion.

 

LPA 05 Oct. 2018, n° 138g3, p.4

Référence : LPA 05 Oct. 2018, n° 138g3, p.4

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