FACE 94, club d’entreprises engagées pour l’insertion

Publié le 21/10/2019

L’emploi comme meilleure voie d’insertion, voilà la vaste mission que se donne la fondation FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion), qui se décline dans plus de cinquante clubs locaux sur l’ensemble du territoire français. S’adaptant aux besoins des entreprises locales et aux spécificités des candidats à l’emploi dans le Val-de-Marne (94), le club d’entreprises FACE 94 s’engage pour faire des populations les plus vulnérables, les employés de demain. Entretien avec Sylvie Melnikoff, directrice de FACE 94. Elle revient sur les actions menées par la fondation.

Les Petites Affiches

Quelles sont les missions de FACE 94 ?

Sylvie Melnikoff

FACE 94 est avant tout un club d’entreprises qui a un agrément de la fondation nationale FACE, reconnue d’utilité publique. Son objet est la lutte contre l’exclusion, les discriminations et la pauvreté. La fondation nationale représente pas loin de 6 000 entreprises basées sur tout le territoire français, dont des TPE, des PME, des grands groupes. Ces dernières sont réparties dans environ 50 clubs sur toute la France. FACE 94 est l’un de ces clubs, qui compte ses propres membres. Pour qu’un club FACE local voie le jour – puisque nous avons un agrément –, il nous faut une impulsion donnée par une collectivité locale, en l’occurrence le conseil départemental. En 2010, dans le cadre d’une vaste consultation réalisée sur la reconduction du plan département pour l’emploi et l’insertion, un peu plus de 300 acteurs se sont exprimés, notamment des personnes concernées de près ou de loin par la question de l’emploi et des entreprises consultées, connues du département, majoritairement dans le secteur du BTP et impliquées dans la clause d’insertion (qui stipule qu’une entreprise qui remporte un marché public s’engage à employer des personnes vulnérables, comme des demandeurs d’emploi longue durée, des allocataires du RSA, pour un certain nombre pourcentage d’heures) Ces entreprises ont exprimé le souhait de devenir de véritables « entreprises citoyennes ». De cette consultation est sorti un second plan départemental pour l’emploi et l’insertion. Le département s’est rapproché de la fondation, comme acteur public, avec des valeurs qui correspondaient bien aux nôtres. FACE 94 a donc vu le jour en avril 2012, et a commencé avec 38 entreprises. Aujourd’hui, nous comptons 85 soutiens, dont environ 60 adhérents, certains étant des donateurs (qui peuvent verser la taxe d’apprentissage via la fondation).

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Comment se prennent les décisions au sein de FACE 94 ?

S. M.

La gouvernance revient aux entreprises. Elles sont décisionnaires. Il existe un conseil d’administration, dans lequel un système de représentativité, en fonction de la taille des entreprises, est mis en place. La fondation et le conseil départemental représentent également une voix, chacune ayant un rôle à jouer, dans le domaine des valeurs ou comme acteur de terrain. L’important étant que les actions soient cohérentes avec les besoins du public visé. À cet instant, on enclenche la procédure. Nous travaillons sur cinq axes principaux. Sur l’éducation, nous abordons la problématique du stage de 3e, avec un accompagnement spécifique pour les jeunes. Nous nous rendons dans les collèges, avec des offres de stage, mais nous les sensibilisons également au savoir être en entreprise. Le volet numéro 2, l’emploi, se traduit par des dispositifs d’accompagnement sur une période de six mois, avec des temps collectifs, des ateliers, des parrainages, le tout destiné à un public allocataire du RSA, avec également de nombreux ateliers animés dans les structures qui veulent bien nous accueillir,

Nous nous intéressons aussi à ce que nous appelons la « consommation » : nous avons la chance d’avoir de grands groupes qui nous soutiennent, comme ERDF (Enedis), la Poste, la RATP… La fondation se rend au cœur des quartiers, au sein des structures d’insertion par l’emploi, pour expliquer des gestes du quotidien qui permettent de réaliser des économies (transport, consommation énergétique, envoi d’argent au pays…). Ainsi, les publics visés peuvent voir concrètement les économies réalisables. Ces rencontres sont très populaires.

La partie « entreprises » cible les politiques RH des entreprises. Notre but est de réfléchir sur la politique d’accueil des entreprises, de revenir sur la diversité, l’égalité, les violences faites aux femmes, dont on a beaucoup parlé dernièrement. Ce sont des questions où l’entreprise a un rôle à jouer, notamment par rapport à ces femmes en souffrance, qui ne déclarent pas leur situation à leurs collègues. L’intérêt d’être rattaché à la fondation nationale, c’est qu’elle met des outils à disposition des clubs. À nous, ensuite, de sensibiliser nos entreprises. Nos actions peuvent aussi porter sur la RSE des entreprises : mais si on les mobilise, il faut aussi qu’on puisse leur apporter quelque chose. Dans le Val-de-Marne, nous avons monté 14 modules sur la responsabilité sociétale des entreprises. Par exemple, un chargé de communication a des rapports à faire, alors nous avons créé un module sur la valorisation des actions de l’entreprise. Pour un responsable des achats, le module portera sur les moyens pour acheter « responsable ». Dans le Val-de-Marne, nous avons 99 % de PME, donc on est très loin du grand compte ! Il faut s’y adapter.

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Pouvez-vous revenir sur la clause d’insertion ? Que met-elle en place ?

S. M.

Quand on parle de la clause d’insertion, il existe des entreprises qui embauchent des personnes dans le cadre des contrats de marché et s’engagent aux 1 500 heures d’insertion. Mais nous souhaitons aller plus loin et nous voulons du qualitatif : nous souhaitons qu’une entreprise recrute via un contrat durable, et ce n’est pas à la portée de toutes. Nous voulons donc aider à mettre en place une politique pour que l’entreprise contribue réellement au parcours d’insertion de la personne. Nous avons développé deux ateliers dans ce sens : l’un destiné aux encadrants de chantier, afin de leur faire comprendre en quoi l’accueil de la personne en insertion fait partie de la politique RSE de leur entreprise et en quoi ils sont les acteurs de cette politique. Nous les aidons à mettre en place une politique bienveillante envers les personnes en insertion, malgré des contraintes de temps et d’argent. De l’autre côté, nous allons aussi au-devant des publics concernés par la clause, pour leur en expliquer les enjeux et que rien ne soit « subi ». Dans le Val-de-Marne, le secteur du BTP est sous tension (avec les grands projets d’aménagement dont celui du Grand Paris).

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Vous travaillez avec des publics très vulnérables. Quels efforts particuliers sont-ils nécessaires ?

S. M.

Nous participons à des opérations de recrutement. Pour les personnes les plus vulnérables, c’est une vraie philosophie politique et solidaire, du conseil départemental, en partenariat avec Pôle emploi, et une agrégation d’entreprises, afin de ne laisser personne sur la touche. Il revient à FACE 94 d’accompagner ces publics, à la carte, en fonction de leurs problématiques et attentes, le tout avec bienveillance. Dès que leur projet professionnel est mieux défini, on les met dans une situation semi-réelle avec une entreprise, en posture de candidat. Par exemple, l’entreprise DSI est en train de mener une expérimentation sur la formation sur-mesure et le handicap, avec des contrats à la clé. Il y a donc des entreprises qui montent des initiatives de leur côté. FACE 94 va pouvoir s’en inspirer, notamment sur la question du Grand Paris, pour essayer de monter des passerelles sur la question du handicap.

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Et comment travaillez-vous auprès du public réfugié ?

S. M.

Les publics que nous visons peuvent effectivement être des jeunes de l’ASE (Aide sociale à l’enfance). Parmi eux, on compte jeunes réfugiés, notamment issus du Mali. Certains sont tous seuls ou séparés de leur famille. Nous avons aussi de jeunes majeurs, sous « contrat jeunes majeurs ». Dans le Val-de-Marne, les jeunes majeurs sont accompagnés jusqu’à leurs 21 ans (contrairement à la majorité des départements). Paradoxalement, tant qu’ils sont mineurs, ils sont sous contrats d’apprentissage, vont à l’école, et cela leur permet de régulariser leur situation. Mais dès leurs 21 ans révolus, cela devient problématique : avec le département, nous avons pu faire notre travail : ils vont à l’école, travaillent dans une entreprise, ou sont sur le point de signer un contrat… mais apparaît alors le souci des papiers. Dans ces cas-là, il faut monter jusqu’à la préfecture ou négocier avec l’entreprise pour suspendre le contrat mais ne pas rejeter le jeune. Pour un club comme nous, il y a le temps économique, le temps administratif, et le temps de la survie… qui ne sont clairement pas les mêmes.

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De quoi ont le plus besoin des réfugiés candidats à un emploi ?

S. M.

En partenariat avec le PLIE (Plan d’insertion pour l’insertion et l’emploi), nous avons lancé le projet « 180 jours pour un emploi », à destination d’un public de réfugiés, qui ont le statut et qui peuvent travailler. Nous avons mis en place un dispositif de formation de 900 heures, sans compter les heures de renforcements en français, sur deux métiers en particulier : maçon CRD, et coffreur brancheur. C’est l’occasion pour FACE 94 d’aborder ce qu’est le savoir être sur un chantier, quelle est l’organisation de l’entreprise… Nous organisons des rencontres avec des dirigeants, proposons aux réfugiés des mises en situation pour leur permettre apprécier ce qu’est le secteur du BTP avant qu’ils ne le rejoignent… Enfin, nous proposons des heures de conversations avec des collaborateurs de l’entreprise, pour parler de l’entreprise, bien saisir ses codes, sans qu’il y ait un enjeu pressant de recrutement ou de jugement. Pour le BTP, par exemple, c’est une nécessité de comprendre le français, pour saisir les consignes de sécurité, afin de ne pas se mettre soi, ou son équipe, en danger. Ce n’est pas évident, mais l’on est parti d’un constat de l’entreprise. D’où l’importance des heures de conversations, qui, de plus, en mettant en contact des collaborateurs des entreprises avec des personnes d’autres pays, d’autres cultures, permettent aussi de faire tomber des préjugés.

Du côté des entreprises, quand elles répondent à un appel à projets, elles doivent se poser les bonnes questions : est-ce utile dans le contexte val-de-marnais pour les bénéficiaires et les habitants ? Est-ce que, en tant qu’entreprise, je peux apporter une plus-value dans mon secteur d’activité, que ce soit sur l’ancrage territorial ou le développement économique ? Je précise que tout ce que nous faisons : ateliers ou rencontres, se fait toujours avec un représentant de l’entreprise ! C’est notre plus-value.

LPA

Que vous comptiez parmi vos forces vives des grands groupes comme des TPE a-t-il renforcé le maillage économique ?

S. M.

Oui ! GRDF a planché sur comment travailler avec une structure d’insertion et comment trouver des « ambassadeurs ». Des grands comptes envisagent de sous-traiter à une PME… ou encore des associations peuvent bénéficier du renouvellement du parc de téléphonie mobile d’un autre groupe.

LPA

Sur le papier, tout le monde – chercheur d’emploi, entreprise et collectivité – est content. Est-ce simple dans la réalité ?

S. M.

Tout n’est pas rose pour autant ! Sur la RSE, ce n’est pas évident. Imaginez, aller voir une entreprise qui n’adhère à aucun club, qui n’a pas d’ancrage local, et leur demander qu’ils ouvrent leurs portes et qu’ils acceptent nos outils pour leur parler de leur politique de recrutement ! Ils ne voient pas forcément le retour sur investissement. Pour les artisans, ce n’est pas simple non plus. Ils sont petits, ont peur que ce soit chronophage… Alors, il vaut mieux arriver en leur demandant : « Voilà ce qu’on fait, sur quoi voulez vous intervenir ? », et chacun se positionne sur sa zone de confort… Ce qui est intéressant, c’est de réussir à amener certaines entreprises hors de leur zone de confort, en les rassurant et les accompagnant.

 

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Référence : LPA 21 Oct. 2019, n° 148y4, p.3

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