« Les avocats sous-exploitent l’intelligence artificielle »

Publié le 30/12/2019 - mis à jour le 03/01/2020 à 1H28

Le 16 octobre dernier, six avocats parisiens spécialistes du droit social lançaient un nouveau cabinet, Factorhy avocats. Leur ambition ? « Réinventer l’accompagnement en droit social », en s’appuyant sur les nouvelles technologies et en misant sur l’interprofessionnalité et l’internationalisation. Deux de ses fondateurs, Alexandre Roumieu et Uriel Sansy, nous ont présenté les grandes lignes de ce nouveau projet.

Les Petites Affiches : Comment est né votre cabinet, Facthory avocats ?

Alexandre Roumieu : Nous étions cinq associés à nous connaître de longue date, puisque nous venons tous du même cabinet. Nous avons fondé ce nouveau cabinet ensemble. Notre grande satisfaction, en lançant ce projet, est de constater que nos équipes, collaborateurs et assistants, ont souhaité nous suivre. Encore mieux : 95 % des entreprises que nous accompagnions ont souhaité voir leurs dossiers transférés dans notre nouveau cabinet. Globalement nous avons de très bons retours, nos clients sont aussi enthousiastes que nous ! Nous sommes aujourd’hui, dans cette nouvelle structure, 35 avocats et 10 assistants et nous sommes sur le point d’accueillir un nouvel associé venu d’un grand cabinet avec son équipe.

LPA : Quel est votre état d’esprit ?

Uriel Sansy : Nous avons une vision prospective du marché. Nous pensons que celui-ci va évoluer dans les années à venir autour de trois axes majeurs : la digitalisation, l’interprofessionnalité et l’internationalisation.

A. R. : Nous nous présentons comme un cabinet d’« avocat augmenté ». Le terme ne vient pas de nous mais on s’y associe totalement. L’avocat de notre cabinet est augmenté car il s’appuie sur les nouvelles technologies à dose maximum et sur des partenaires extérieurs au cabinet d’avocats. Ces moyens technologiques et humains augmentent sa capacité d’intervention.

LPA : Comment vous positionnez-vous sur l’intelligence artificielle ?

A. R. : La digitalisation est au cœur de notre projet. Nous estimons que les avocats en font aujourd’hui un usage sous exploité. Chez nous, tout le monde, dès son embauche, sera équipé d’un ordinateur et d’un téléphone portable très haut de gamme pour pouvoir travailler de partout. Nos bases de données seront, elles aussi, totalement mobiles. Au cabinet, chacun a un bureau avec un double écran et le meilleur matériel possible pour pouvoir bénéficier des nouvelles technologies. Notre vision va cependant bien au-delà du matériel : nous pensons en effet que cela ne sert à rien de lutter contre l’automatisation de toute une strate du droit. La couche à plus basse valeur ajoutée, qui peut être automatisée, va l’être. Cela ne sert donc à rien de se réfugier derrière le périmètre du droit face aux legaltechs. Il faut, à notre sens, rentrer dans la danse, et laisser au marché le rôle de décider si les avocats sont meilleurs que les autres. En attendant, nous devons jouer notre carte. Nous entendons, nous, rentrer à 100 % sur ce marché-là.

LPA : Comment allez-vous vous y intégrer ?

U. S. : En plus du conseil et du contentieux, nous travaillons sur le développement d’un logiciel qui permettra à nos clients de se passer de nous pour certains services. On ne va pas remplacer l’avocat sur tous les métiers du droit social, mais pour des actes répétitifs, comme une procédure de rupture conventionnelle, l’automatisation est intéressante et peut permettre de gagner en coût et en productivité.

LPA : Vous dites également miser sur l’interprofessionnalité. En quoi cela consiste-t-il ?

U. S. : La communication des informations lorsqu’il y a plusieurs prestataires et intervenants est un sujet qui inquiète les entreprises. L’interprofessionnalité que nous souhaitons présenter peut répondre à cette problématique. C’est également un gain de temps. Cela permet de mener un projet de A à Z sans avoir besoin de solliciter de nouveaux prestataires auxquels il faut refaire tout l’historique du sujet.

A. R. : L’avocat en droit social est souvent au centre de tout un tas d’autres intervenants : le cabinet de redressement, le cabinet de conseils en risques psychosociaux, la société qui commercialise le logiciel d’assistance RH… Il y a tout un écosystème dont nous sommes le centre. Actuellement, des entreprises se constituent pour couvrir toute cette matière. Étrangement, aucun cabinet ne s’est posé comme regroupant les différents métiers liés aux ressources humaines. C’est étonnant, car aucune entreprise ne peut faire notre travail d’avocat, puisque le périmètre du droit donne aux avocats l’exclusivité des actes juridiques et du conseil juridique. Les avocats en revanche n’ont pas ce type de limites…

LPA : Votre cabinet intégrera donc d’autres professions ?

A. R. : Nous garderons une structure de cabinet d’avocats classique, avec des avocats associés et leurs assistants, des stagiaires élèves-avocats, des collaborateurs. En revanche, nous allons créer des partenariats avec des coachs, des consultants RH, des managers… L’avocat sera l’interlocuteur unique sur les métiers juridiques mais aussi sur ceux des ressources humaines, un peu comme s’il était chef de projet. Au lieu d’avoir cinq intervenants, l’entreprise n’aura qu’un seul interlocuteur, en charge de toute la tâche. Au sein d’un même groupe composé d’un cabinet d’avocat et d’autres structures connexes au métier d’avocat, le client aura un package « all inclusive » pour mener à bien son projet.

U. S. : Nous avons cela dit pour ambition de constituer des filiales connexes dans certains domaines. Par exemple, dans l’édition de logiciel juridique. En plus de travailler de concert avec nos partenaires, en proposant à nos clients d’avoir un seul interlocuteur, nous souhaitons mettre en place un logiciel qui nous permettra de distiller les informations entre nous, le client et le partenaire. Cela nous permettra d’aller plus vite ; d’avoir un service plus économique et plus sécurisé. Pour créer cette filiale digitalisation, nous allons internaliser des compétences humaines et parmi ces professionnels, il y aura sans doute des non-avocats.

LPA : Vous voulez enfin internationaliser votre activité…

A. R. : Oui, car l’internationalisation va être cruciale dans les années à venir. Même sur le marché du droit social, qui est a priori très franco-français. Il y a peu d’internationalisation des lois, contrairement à l’arbitrage ou aux droits des affaires. Néanmoins, même sur ce marché, les opérations, comme les restructurations, sont de plus en plus multinationales. Il est donc impératif d’avoir des gens qui maîtrisent parfaitement l’anglais autant à l’oral qu’à l’écrit, mais aussi des partenaires stables avec lesquels on a l’habitude de travailler dans l’ensemble des pays. Nous ne sommes évidemment pas les seuls à travailler à l’international, et cette dimension de notre projet est moins novatrice que celles exposées précédemment. Mais nous faisons de cette internationalisation un axe stratégique majeur pour l’avenir.

LPA : En plus de ces trois piliers, que souhaitez-vous développer ?

A. R. : Au-delà de l’aspect business, nous voulons aussi développer un état d’esprit. Nous faisons du bien-être de nos collaborateurs un principe cardinal. Nous avons injecté cette philosophie dans les rapports entre associés. Contrairement à ce qu’on entend souvent, nous pensons que ce n’est pas en mettant les collaborateurs sous pression qu’on en tire le meilleur. Au contraire, plus on est bienveillant et respectueux, plus ils sont productifs. Les 30 collaborateurs qui font partie de l’aventure sont là à 200 %. Ils ont un rythme de croisière humain, ne travaillent pas la nuit et le week-end. Du coup, nous n’avons même pas besoin de leur demander de rester s’il y a une urgence à traiter. Ils le font d’eux-mêmes, par solidarité.

U. S. : J’ai 30 ans. L’ensemble des associés de Facthory a entre 30 et 45 ans. Les associés n’ont plus la même manière de voir que par le passé, et les collaborateurs, qui sont encore plus jeunes, encore moins. Aujourd’hui, on reste dans un cabinet parce que l’on s’y sent bien et qu’on peut y avoir la carrière que l’on souhaite sans que l’on nous oblige à choisir une voie en particulier.

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Référence : LPA 30 Déc. 2019, n° 149k8, p.3

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