Quelle politique de sécurité après la dissolution de l’Assemblée nationale ?

Publié le 11/06/2024

Après la défaite de la majorité gouvernementale aux élections européennes du 9 juin 2024, la dissolution de l’Assemblée nationale et les élections législatives annoncées pour le 30 juin et le 7 juillet prochain, le paradigme politique se retrouve totalement bouleversé. Peut-on, d’ores et déjà, envisager quelles en seront les conséquences en matière de politique de sécurité ?

Quelle politique de sécurité après la dissolution de l’Assemblée nationale ?
Entrée du ministère de l’intérieur place Beauvau (Photo : ©AdobeStock/kovalenkovpetr)

« Après les Jeux Olympiques, un cycle au ministère de l’Intérieur sera atteint » [1]

Le renouvellement des personnes à la tête de l’appareil répressif français était déjà dans l’air du temps avant le séisme politique du 9 juin 2024. Le panorama qui paraissait se dessiner, envisageait le départ de M. Darmanin du ministère de l’Intérieur après les Jeux Olympiques, hypothèse annoncée par l’intéressé lui-même dans une interview au Figaro. Le successeur le plus probable paraissait être le Préfet de Police Laurent Nunez, qui n’est pas seulement un haut fonctionnaire, mais aussi un « politique », ayant été de 2018 à 2020 Secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur Christopher Castaner. Des rumeurs au sein de la « grande maison » faisaient aussi état de l’éventuel remplacement de l’actuel Directeur Général de la Police Nationale, M. Frédéric Veaux (atteint par la limite d’âge) par M. Michel Gardon, l’actuel directeur de la Police Judiciaire parisienne, précédemment directeur de la Police aux Frontières.

Ce jeu de chaises musicales paraissait minutieusement réglé et réservant peu de surprises. Or, on peut parier qu’en réalité il sera fortement perturbé, et il est même fort probable que certains de ses protagonistes (sinon tous) se retrouveront sans fauteuil. Mais au-delà des personnes, il est légitime de s’interroger sur les éventuels changements d’orientation de la politique sécuritaire française. Ce questionnement peut paraître hasardeux alors qu’il est impossible, au moment où j’écris ces lignes, de savoir quels partis composeront le gouvernement qui sera nommé en juillet prochain, mais on ne peut pas passer sa vie à réfléchir uniquement sur les responsabilités des uns et des autres dans l’enlèvement du duc d’Enghien. Donc, réfléchissons…

Politique sécuritaire : cherche élus disposant de compétences

Je ne pense pas qu’on puisse me contredire si j’affirme qu’actuellement aucune personnalité politique n’émerge par ses connaissances et ses réflexions en matière de politique sécuritaire. Les propos que nos élus tiennent sur le sujet sont à la fois parfaitement prévisibles (dictés par leur appartenance politique) et d’une banalité affligeante. Ce ne fut pas toujours le cas, à droite comme à gauche les partis politiques disposant, autrefois, d’élus dont la carrière politique était axée sur les problématiques sécuritaires, qu’il s’agisse d’un Chevènement, d’un Joxe ou d’un Pasqua. On pouvait ne pas être d’accord avec leurs choix, mais, incontestablement, ces « poids lourds » savaient de quoi ils parlaient. Par ailleurs, la France disposait à l’époque d’une institution dont la vocation était de « réunir des responsables de haut niveau, magistrat et cadres appartenant à la fonction publique civile et militaire ainsi qu’aux différents secteurs d’activité de la Nation (…) en vue d’approfondir en commun leurs connaissances des questions de sécurité et de justice » : il s’agissait de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), créé en 2009 et héritier de l’Institut national des hautes études de sécurité (INHES) fondé en 1989 par Pierre Joxe. Or l’INHESJ a été supprimé en 2019.

L’émotion nous égare

À défaut de spécialistes, l’élaboration de la politique sécuritaire est donc fondée sur le « ressenti » de l’opinion publique : c’est-à-dire sur l’émotion. Magistrats et policiers apprennent (ou sont censés apprendre) que la pratique de leur métier est généralement incompatible avec l’émotion, qui trouble la lucidité du jugement qu’un professionnel se doit de toujours conserver, y compris dans des circonstances dramatiques. L’opinion publique, par contre, valorise la démarche inverse : « l’émotion nous égare : c’est son principal mérite », écrivait Oscar Wilde. Marches blanches, prolifération lexicale du terme « résilience », devoir de mémoire, justice « réparatrice », tout est fait à notre époque pour valoriser l’émotion et discréditer la réflexion. Est-il utile de rappeler que la frontière entre « émotion » et « magie » est, souvent, extrêmement floue… ?

Or, que pense l’opinion publique actuelle en matière de politique sécuritaire ? Un sondage effectué récemment par IPSOS et publié par Le Monde[2] du 4 juin 2024, concernant « les sujets dont vous tiendrez le plus compte dans votre choix pour les élections européennes (3 choix possibles) » place, dans l’ordre : le pouvoir d’achat, l’immigration, le système de santé, et la protection de l’environnement, la sécurité des biens et des personnes ne venant qu’en cinquième position. À la question : « quels sont les sujets dont vous avez le sentiment que les candidats et les médias parlent le plus au cours de cette campagne (3 choix possibles) », la sécurité des biens et des personnes ne figure même pas (les dernières rubriques de la liste étant l’environnement, l’agriculture et la situation à Gaza).

Force est donc de constater que la politique sécuritaire, figurant traditionnellement, depuis des décennies, parmi les trois rubriques les plus sensibles aux yeux de l’opinion publique, a désormais disparu des radars. Ce résultat semble bien être le fruit d’un consensus regroupant électeurs, élus et médias. C’est étrange de constater qu’à l’époque où les statistiques de la délinquance étaient plutôt rassurantes, l’opinion publique ressentait une extrême insécurité tandis qu’actuellement – alors qu’incontestablement la situation se dégrade de manière alarmante, notamment en ce qui concerne les crimes les plus graves, tels que les meurtres et les tentatives de meurtres[3] – la sécurité a quasiment disparu du champ des préoccupations des Français. Le « ressenti » a abouti à un « tour de magie » : le lapin (lire : le criminel) a tout bonnement disparu !

Sauvés par les barbares ?

Tout indique donc que la politique sécuritaire ne changera pas, quel que soit le gouvernement qui sortira des prochaines élections législatives. Pour ce qui concerne plus particulièrement la suppression des services territoriaux de la Police Judiciaire (sujet « technique » s’il en est, par définition pas susceptible de mobiliser l’opinion publique) il me semble peu probable que les nouveaux responsables reviennent sur cette réforme qui, si elle a laissé de marbre la gauche, n’a pas mobilisé pour autant l’extrême droite[4]. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par l’affichage de la priorité donnée à la lutte contre la petite délinquance ayant débuté à la fin du siècle dernier, priorité dictée par des considérations purement électorales. En arrière-fond, impossible de ne pas penser que, depuis cette époque, la classe politique, dans son ensemble, a voulu, aussi, se protéger contre les investigations en matière de corruption et financement des partis politiques, diligentées par les juges d’instruction et la Police Judiciaire : le moyen a été celui d’une complexification à l’extrême de la procédure pénale. Le gagnant de cette situation a été le grand banditisme. L’attaque d’un convoi pénitentiaire le 20 mai 2024 (deux morts chez les agents, un détenu évadé) n’aura pas suffi à placer la problématique sécuritaire au cœur de la campagne, les élections européennes ne portant pas, en principe, sur cette thématique.

Si dans l’immédiat, rien ou très peu changera en matière de politique sécuritaire, peut-on envisager une autre politique sécuritaire dans le long terme ? Je pense qu’on y viendra : impossible de savoir quels partis s’attelleront à cette tâche, mais on peut très bien imaginer le contexte : une déferlante du grand banditisme menaçant directement l’État, comme cela est arrivé dans le passé en Italie avec le terrorisme, et comme cela arrive, actuellement, en Amérique latine.  « Tout n’est pas perdu : restent les barbares » écrivait Cioran. « D’où émergeront-ils ? (…) A nous humilier, à nous piétiner, ils nous prêteront assez d’énergie pour nous aider à mourir ou à renaître » [5].

 

 

[1] Interview de M. Darmanin au Figaro, 14 janvier 2024.

[2] Le Monde, 4 juin 2024, Bardella conforte son avance.

[3] Cf. Délinquance 2023 : un très mauvais bilan résultant de choix stratégiques assumés – Actu-Juridique

[4] Voir notamment Réforme de la police : un danger pour le principe de la séparation des pouvoirs – Actu-Juridique

[5] Cioran, La tentation d’exister, 1956.

 

 

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