Rendre la robe : le témoignage plein d’amour d’un ex-avocat

Publié le 17/02/2026

Ténor du barreau pendant plus de vingt ans avant de remiser sa robe au placard, Éric Morain signe un témoignage rempli d’amour avec Il était un avocat, qui vient de paraître aux éditions des Arènes. Rencontre.

Comment raccrocher sa robe d’avocat quand on a plaidé pendant plus de vingt ans avec passion et amour sur des affaires anonymes comme spectaculaires ? Bien avant de devenir – dans la région tourangelle – un spécialiste du vin naturel et un cadre dans un grand groupe immobilier, Éric Morain avait prêté serment en 1997, au barreau de Paris. Après avoir été collaborateur du célèbre avocat, Jean-Marc Varaut (qui a notamment défendu Maurice Papon), il a cofondé son propre cabinet spécialisé en droit pénal. Entre autres dossiers, il a travaillé sur l’affaire Clearstream, l’attentat ayant visé le prêtre Jacques Hamel, l’affaire de pédocriminalité dite de L’école en bateau. Il a également fait rouvrir le dossier du plus ancien détenu français, Michel Cardon, gracié en 2018 après 40 ans de détention.

À l’été 2022, il rédige un courrier expliquant la raison de son retrait. « ­J’ai profondément aimé ce métier pendant vingt-­six ans. Le temps ­d’une génération en somme. ­J’y ai connu des joies immenses, intenses, à nulle autre pareille. ­J’y ai connu des échecs, des doutes, des souffrances et des envies ­d’abandon comme tous ceux qui côtoient ­l’âme et la souffrance des hommes », dit-il avant de se confier sur le coût personnel que cette vocation implique, la crainte de vieillir dans une profession en crise, dans un système en crise. « C’est épuisant déjà ­d’être appelé à ­l’aide – ad vocatus – jour et nuit mais ça ­l’est encore plus de se battre face à une chaîne toujours plus grippée, rouillée, bloquée. ­D’autres maillons fatigués de cette chaîne ont déjà fait avant moi ce même constat : confrères, magistrats, greffiers, CPIP1 , policiers, gendarmes… Audiences renvoyées à un an ou plus, délais de convocation toujours plus longs notamment en matière familiale, commissions rogatoires ­qu’on attend parfois des années, erreurs matérielles exponentielles, prorogation des délibérés, multiplication des dépôts de dossiers et de la visio, etc. Le temps consacré à ne serait-­ce ­qu’à obtenir des réponses ou des informations qui sont dues à nos clients justiciables, a décuplé en cinq ans, et je ­n’ai pas choisi ce métier pour cet effondrement qui vient. Avoir prêté serment ­d’humanité ­c’est avoir promis de prendre la peine et les coups à la place de nos clients, pas de colmater un système gangrené et en rien, rien de rien, réparé. Pas non plus, il faut aussi le reconnaître, de faire sans cesse la course à la rentabilité, aux classements, à ­l’actualité, et au premier rang sur la photo qui sont autant ­d’ego des Danaïdes. Et comme nous ne sommes pas des héros, et comme notre robe ­n’est ni une cape ni une battle dress, nos combats nous collent, chaque jour, un peu plus, à la peau. Et un jour on veut moins. Puis un autre on ne veut plus », écrit-il alors sur le vif.

Ce courrier – qui figure en intégralité dans son livre : Il était un avocat – circula ensuite et lui valut de recevoir une douzaine de confidences de confrères et consœurs touchés par les mêmes doutes.  Près de 30% des avocates abandonnent la profession avant d’atteindre leur dixième année de carrière. Aujourd’hui, dans son livre, l’ex-avocat nous fait le cadeau du récit des histoires qui l’ont le plus marqué dans sa carrière. Ensemble, ces affaires de violences sexuelles, de scandale financier, d’erreurs judiciaires ou d’esclavage moderne, donnent à la justice un visage multiple et une profondeur de champs rare. De 1997 à aujourd’hui, des transformations sociales majeures ont changé notre quotidien. Le travail des magistrats et des avocats, des policiers et de la Chancellerie a radicalement changé. Au-delà de cette approche discrètement sociologique, Éric Morain apporte à chacun des récits une tendresse et une générosité qui fait de ces anti-« mémoires d’une robe noire » une lecture agréable et tendre. Il nous confie ainsi : « Mon fils aîné, après avoir lu mon livre, m’a dit : « Tu as exercé une justice de cœur », j’ai trouvé l’expression très belle ! » Éric Morain a donc accepté de répondre aux questions d’Actu-Juridique et nous raconte la genèse de ce livre et ce qui l’a toujours motivé dans sa profession. Entretien.

Actu-Juridique : Vous avez décidé de changer de vie en 2022, qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Éric Morain : C’est quelque chose de très mystérieux : j’ai eu comme une épiphanie. En août 2022, quand j’ai annoncé que j’allais raccroché, j’ai eu l’impression d’être mort de mon vivant. Tout le monde est venu me rendre hommage, s’enquérir. Et des éditeurs m’ont approché pour me faire raconter les histoires que j’avais pu emmagasiner. J’avais déjà fait la préface du livre de Maître Mô (le surnom de Maître Jean-Yves Moyart, décédé en 2021). Laurent Beccaria m’avait approché et je lui avais expliqué qu’écrire sur le long était compliqué : les plaidoiries, les chroniques sur France Inter, les éditoriaux, oui, mais un livre me semblait compliqué. Et surtout, à cette époque-là, je voulais disparaître de l’arène publique. Cela m’a rattrapé dans ma nouvelle vie tourangelle alors que je racontais une anecdote lors d’un déjeuner et qu’on m’invita à rassembler des textes « à la manière de Maître Mô », cela a été la révélation. Je me suis mis à la table et chaque histoire, comme sur un collier de perle, est venue naturellement. De petites affaires, des anecdotes, des analyses et de gros morceaux. Comme l’affaire Clearstream, le Père Hamel et L’école en bateau. Chaque fois, il fallait écrire sur une corde raide : je ne suis plus avocat mais je suis membre honoraire du barreau, toujours très attaché au code et à la déontologie : je dois respecter la confiance reçue et le secret professionnel.

AJ : À qui s’adresse votre livre ?

Éric Morain : C’est une question qui est venue très vite lors du travail passionnant mené avec le correcteur des Arènes, le chercheur en médecine André Baruchel. En lieu et place de correcteurs de formation, Laurent Beccaria s’entoure en effet d’un collège de passionnés de lecture pour accompagner certains travaux. Il m’a tout de suite prévenu : si tu veux écrire un livre pour les avocats et les magistrats, dans l’allusion et le quant à soi, cela n’aura pas d’intérêt ! Il se trouve que j’écoute beaucoup la radio et l’on n’a jamais autant parlé d’affaires judiciaires qu’aujourd’hui. Il y a 100 ans, il y avait les rubricards qui s’occupaient des faits divers. Quand c’était exceptionnel en evergure, ces affaires étaient traitées par Paris. Mais depuis que la justice s’intéresse aux puissants, il n’y a pas un jour où une information judiciaire ne devient pas une information. Et cela alors même que les Français ignorent encore la façon dont la justice se rend, il ne vont pas aux audiences pourtant publiques mais sont devenus familiers de tout un tas de vocabulaire. C’est important de s’adresser à eux, tout en n’oubliant pas l’endroit d’où l’on parle.

AJ : Vous commencez votre livre par deux récits très forts, celui d’une victime de violences conjugales, qui s’ouvre à vous dans votre bureau, et celui d’Henriette, en situation d’esclavage moderne. Pourquoi ce choix de commencer par des femmes ? Pensez-vous que la justice leur a trop longtemps tourné le dos ?

Éric Morain : L’histoire d’Henriette, je l’ai placée là par choix chronologique : c’est mon premier procès dit médiatique. Quand je la défends, on ne parle que très peu des situations de traites d’êtres humains et d’esclavage moderne et son témoignage, son courage et sa force touchent le pays.

Concernant la femme victime de violences conjugales, cette rencontre m’avait beaucoup marqué et m’a permis de matérialiser la relation de confiance qui se noue avec un avocat dans son bureau. On tombe le masque. Nous sommes parfois des accoucheurs, nous devons mettre parfois toute une technique de psychologie et d’empathie pour permettre aux victimes de se comprendre comme telles. Nous ne sommes pas juste des passeurs ou des perroquets, nous avons une grande responsabilité humaine qui se joue dans des instants-clés comme celui que je raconte avec cette femme.

AJ : En plusieurs décennies passées dans les chambres d’instructions et les salles d’audiences, vous avez assisté à une véritable mutation de la justice et du quotidien de ceux qui la rendent. Qu’en pensez-vous à présent que vous en êtes sorti ?

Éric Morain : Loin de moi l’intention de faire de ce livre un livre nostalgique, même si des propos peuvent prêter à y penser. Mais une grande partie du livre se déroule à une époque révolue. Oui je regarde avec tendresse cette époque où l’on se faufilait dans la buvette de l’ancien Palais, mais ce n’est pas le sujet. Aujourd’hui, je ne retirerais pas un mot de ce que j’ai écrit en 2022 quand j’ai décidé de quitter la robe. Rien ne s’est arrangé depuis, et d’ailleurs si j’avais eu un espoir que les choses changent, je serais resté. J’ai récemment rencontré une femme qui s’était déplacée aux greffes d’un grand tribunal de région parisienne pour avoir accès à son jugement… On lui a dit d’attendre la prescription. J’ai vu passer récemment une note d’un procureur de région parisienne qui avait donné pour instruction au commissariat de classer toutes les plaintes de petits délits financiers, d’abus de confiance, de petites escroqueries. Selon moi, c’est le début de la fin : on a laissé se créer un monstre…

Le sentiment de justice et d’injustice, c’est l’un des premiers sentiments moraux du petit enfant. Être touché du doigt par l’injustice, c’est structurant. Pour moi, que la justice française se trouve dans cette situation est une faillite morale. Les avocats disent il n’y a pas de petits ou de gros dossiers, c’est vrai. Pour beaucoup de personnes qui viennent voir un avocat, c’est le dossier de leur vie. Aujourd’hui, on pousse les clients à transiger, faire une médiation, on voit moins le juge. Je ne sais pas si c’est la meilleure solution. En tous cas, je ne pouvais pas attendre de ne pas être en mesure de les aider. Après avoir travaillé sur le dossier du Père Hamel, j’ai pris ma décision.

AJ : Quelle affaire vous a le plus marqué ?

Éric Morain : Chaque affaire a eu un rôle important dans ma carrière. Henriette c’est une entrée sur scène, Clearstream c’est celle qui m’a fait passer à un autre niveau en terme de reconnaissance par les confrères, c’était un grand challenge. L’école en bateau c’est particulier. Même si je sais que notre métier c’est l’humilité, qu’entre la première instance et l’appel notre travail peut être perfectible, pour ce dossier-là, je suis convaincu d’avoir été le bon avocat pour créer un lien avec d’anciens enfants, leur donner confiance pour affronter ce qui leur était arrivé. Sachant que nous étions entre 2007 et 2012, loin du bouleversement de Metoo, de Mazan. J’ai conservé des liens très forts avec ces anciens clients, j’en suis fier. Pour Michel Cardon, oublié par la justice pendant 40 ans, il y a quelque chose de l’ordre de la réparation. Je n’avais pas voulu médiatiser l’affaire pendant plus de 18 mois, car j’étais persuadé que le traitement de cette erreur judiciaire serait automatique ; quand ça a bloqué, il y a eu un article dans le JDD. J’ai toujours cherché à médiatiser le moins possible, seulement quand c’est au service du dossier et du client. Il y avait pour ces deux dossiers quelque chose de l’ordre de la dette : qu’est-ce qu’il faut comme énergie, pour ces deux dossiers, comme alignement des planètes pour tomber sur les bons magistrats, la bonne juge d’application des peines ! Normalement, ça ne devrait pas être une loterie la justice…

AJ : Vous utilisez aussi ce livre pour rendre hommage à Maître Mô et au juge Renaud Van Ruymbeke, quelle place ont eu ces deux personnes dans votre vie ?

Éric Morain : Je ne sais pas s’ils se connaissaient ou s’ils s’étaient même jamais croisés, mais je trouvais cet attelage juge/avocat très intéressant. Ce sont deux personnes qui ont beaucoup compté pour moi en tant que personne et professionnel. Le premier je l’ai connu pendant 10 ans, le deuxième pendant 20 ans. Renaud Van Ruymbeke avait la foi du Palais, malgré les conflits de loyauté qu’il a pu subir lors de l’affaire Clearstream, il incarnait cette foi. Il était juge et moi avocat, et on avait une confiance inébranlable l’un en l’autre.

Maître Mô, c’est une rencontre inattendue qui coïncide avec l’arrivée des juristes au sens large sur les réseaux sociaux. Quand je suis monté sur le dossier de Maître Eolas (jugé pour un tweet scatophile visant l’IPJ, en 2011), on s’est rencontrés et ce fut extraordinaire jusqu’à la fin.

Ces personnes font partie de moi comme ils appartiennent à notre histoire collective.

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