Guillaume Wicker : « Il ne faut pas craindre de contredire ce que d’autres ont écrit »

Publié le 15/07/2025

Professeur de droit privé à l’université de Bordeaux, Guillaume Wicker dirige la bibliothèque de droit privé de la LGDJ au sein du groupe Lextenso. Pour Actu-Juridique, il explique comment s’élabore cette collection très sélective qui, depuis 1957, publie les thèses les plus novatrices et les plus marquantes en la matière. Entretien.

Actu-Juridique : Quel est votre parcours ?

Guillaume Wicker : Professeur à l’université de Bordeaux depuis 1999, je partage mes activités d’enseignement et de recherche entre le droit civil et le droit des affaires. Ces deux disciplines pourraient sembler étrangères l’une à l’autre, alors qu’elles mettent en œuvre des notions et des mécanismes juridiques très largement communs. Leur confrontation est souvent assez féconde pour leur compréhension mutuelle. Ainsi, mes travaux et mes enseignements portent principalement sur le droit des obligations, et spécialement le droit des contrats, et le droit des sociétés, mais aussi sur le droit patrimonial de la famille, le droit des biens, le droit des procédures collectives, et la procédure civile.

AJ : Depuis quand dirigez-vous la bibliothèque de droit privé de la LGDJ et quel est son périmètre ?

Guillaume Wicker : Je dirige la bibliothèque de droit privé depuis 2019. La bibliothèque de droit privé est la première à avoir été créée en 1957 au sein de la LGDJ et nous en sommes au tome 660. C’est une collection dont l’objet est la publication des meilleures thèses de droit privé. Elle couvre assez largement la matière : on y trouve des thèses de droit civil, de droit des affaires, de droit international privé, y compris de droit du commerce international, de droit processuel et de droit des propriétés intellectuelles.

AJ : Comment et pourquoi cette collection a-t-elle été créée ?

Guillaume Wicker : Avant sa création, très peu de thèses étaient publiées et qui plus est de façon dispersée. La recherche en matière juridique était en effet peu diffusée. La création de cette bibliothèque a donc permis d’accroître considérablement le nombre de thèses accessibles au plus large public. Quand une thèse n’est pas publiée, il faut passer par des prêts interuniversitaires, se déplacer ou consulter la thèse sur microfiches. C’est très fastidieux. À l’inverse, les thèses de la collection de droit privé se trouvent dans toutes les bibliothèques universitaires et dans certains cabinets d’avocats. Grâce à cette publication systématique et régulière de thèses, on peut constater, au fil du temps, un renforcement de l’appareil bibliographique du fait de cette documentation devenue plus accessible. La meilleure diffusion des travaux de recherche doctoraux a eu un effet d’entraînement sur l’ensemble de la recherche juridique. Après la bibliothèque de droit privé, Lextenso en a créé d’autres, par exemple la bibliothèque de droit social, plus spécialisée, qui concerne notamment le droit du travail. D’autres éditeurs ont ensuite à leur tour créé des collections de thèses, toutes n’ont pas survécu, et la bibliothèque de droit privé reste sans doute la plus prestigieuse. Pour accroître encore l’accessibilité de ces thèses, Lextenso a créé le pack Thèses sur La Base Lextenso, une sélection de thèses déjà publiées, qui retient celles qui sont les plus immédiatement utiles aux praticiens. Les thèses qui ont une vocation plus fondamentale n’ont dans l’immédiat pas été retenues car elles intéressent surtout les chercheurs, qui ont accès aux bibliothèques universitaires. La publication des thèses est un travail très généreux de la part des éditeurs. Au-delà de l’aspect économique, c’est avant tout une contribution essentielle à la diffusion de la recherche. Soutenir cet effort depuis 1957 est une chose remarquable.

AJ : Vous avez vous-même été publié dans cette bibliothèque. Sur quoi portait votre thèse ?

Guillaume Wicker : J’ai rédigé une thèse sur les fictions juridiques. En deux mots, cela correspond aux situations dans lesquelles une notion juridique est appliquée sans que toutes ses conditions d’applications normales soient réunies, ou dans lesquelles on fait produire des effets à une notion juridique alors que ce ne sont pas normalement les siens. Je m’étais inspiré, pour traiter cette question, de la pensée de Thomas Kuhn sur la structure des révolutions scientifiques. Il explique qu’un paradigme scientifique va être remis en question par une anomalie, et que l’examen de cette anomalie permettra de tracer les lignes du nouveau paradigme. L’anomalie est donc d’après lui une étape vers une avancée et un perfectionnement de la connaissance. J’ai essayé de montrer que cette idée s’applique aussi au droit.

AJ : Pouvez-vous nous citer quelques exemples de thèses emblématiques de cette collection ?

Guillaume Wicker : Certaines thèses, anciennes, ont été très marquantes et le sont encore. Ainsi, la thèse qui constitue le tome 1 de la collection portait sur l’entreprise et le droit. Elle appréhende cet objet concret pour en faire une notion juridique dont peuvent se saisir les chercheurs mais aussi la pratique. Un certain nombre de grandes thèses ont ensuite été publiées : celle de François Terré, grand privatiste, portait sur le rôle de la volonté individuelle sur les qualifications. Celle de Bernard Teyssié a fait apparaître une nouvelle notion juridique, celle des « groupes de contrat ». D’autres thèses ont conduit à renouveler la conception d’une notion ancienne. C’est le cas de la thèse d’Alain Viandier sur la notion d’associé. Il existe également de grandes thèses qui, tout en ayant une portée théorique et une réflexion doctrinale, portent sur des mécanismes techniques. Ainsi la thèse de Denis Mazeaud – ancien directeur de cette bibliothèque de thèses – sur la clause pénale intéresse tout autant les chercheurs que les praticiens. Eu égard au nombre et à la qualité des thèses publiées depuis l’origine, il est difficile d’en distinguer certaines plus que d’autres. En effet, depuis sa création, la grande majorité des thèses importantes a été publiée dans cette collection.

AJ : Qu’est ce qui fait la qualité d’une thèse ?

Guillaume Wicker : Il y a deux types de thèses. Celles qui correspondent à la définition du chef-d’œuvre, au sens des Compagnons. Elles témoignent de la maîtrise de la matière juridique par l’auteur, montrent une capacité de synthèse et d’analyse, une maîtrise technique. Elles font le tour du sujet sans être nécessairement innovantes mais proposent une compréhension d’ensemble de la matière. D’autres thèses, au contraire, présentent un élément d’originalité et permettent de mieux comprendre les mécanismes et ressorts de la matière juridique et de ses enjeux. Ces deux types de thèses sont très différents. Celles qui sont de l’ordre du « chef-d’œuvre » peuvent être des grandes thèses car elles rendent accessibles un phénomène jusque-là peu connu. Celles qui sont originales allient qualité technique et réflexion de fond.

AJ : Comment les thèses qui constituent cette bibliothèque sont-elles sélectionnées ?

Guillaume Wicker : Depuis une quinzaine d’années, la sélection est réalisée par un comité de sélection, mis en place par le professeur Jacques Ghestin lorsqu’il était directeur de la collection. Ce comité, que je préside, a pour mission de distinguer les thèses retenues pour publication. Il est composé de spécialistes reconnus représentant toutes les matières du droit privé, à savoir les professeurs Mireille Bacache, Cécile Chainais, Louis d’Avout, Dominique Fenouillet, Laurence Idot, Thierry Revet et Pierre Sirinelli. Ce comité se réunit deux fois par an pour expertiser les thèses qui lui sont soumises. Sont retenues les thèses qui paraissent constituer l’apport le plus significatif. Huit à neuf thèses par an sont ainsi sélectionnées. C’est une forte sélection au regard du nombre de candidatures. Certains candidats, non publiés, prennent parfois leur non-sélection pour une forme de désaveu. Ce n’est pas du tout l’idée. Ne pas être publié signifie simplement qu’on n’est pas dans les huit meilleures thèses de l’année. C’est comme candidater à un prix : ne pas l’obtenir signifie juste que d’autres ont été jugés meilleurs. Certaines thèses non publiées sont de très bonne qualité. Des candidats craignent qu’il existe une prime aux thèses parisienne. Ils peuvent être rassurés : ce n’est absolument pas le cas. L’ensemble des thèses publiées montre qu’un équilibre se crée assez naturellement et sans discrimination positive entre les thèses soutenues en province et à Paris.

AJ : Que vous apporte cette activité au sein du comité de sélection ?

Guillaume Wicker : L’avantage premier est que cela me permet de voir passer les meilleures thèses de l’année. Cela m’apporte beaucoup à titre professionnel et universitaire en me permettant de ne pas être victime de l’obsolescence de mes connaissances et de voir comment la matière ne cesse de se renouveler. Je peux ainsi en faire profiter mes propres doctorants et étudiants en diffusant auprès d’eux ce qui se fait de mieux en termes de doctrine. Il m’arrive de leur recommander certaines thèses non publiées car, comme je le disais, certaines sont très intéressantes et pourront leur être utiles dans le cadre de leur recherche.

AJ : Que représente, pour un docteur, la publication de sa thèse dans cette collection ?

Guillaume Wicker : C’est bien sûr avant tout une reconnaissance de son travail. Comme je le disais, cette sélection doit être comprise comme l’équivalent d’un prix. À l’approche du concours de l’agrégation, nous avons un afflux de candidatures pour la publication. Beaucoup de doctorants ont en tête que la publication de leur thèse permettra de la distinguer auprès des jurys des différents concours auxquels ils vont se présenter. Il y a aussi la satisfaction de savoir que leur thèse bénéficiera d’une large diffusion et qu’elle s’inscrira dans le courant des thèses qui a nourri la recherche et conduit au renouvellement de la doctrine juridique depuis 1957. Cela revient souvent dans les lettres de motivation. Les candidats disent avoir travaillé beaucoup à partir des thèses publiées dans la bibliothèque de droit privé. Je les comprends car cela a été mon cas également. Quand j’ai commencé ma thèse, le meilleur aboutissement pour moi était qu’elle soit un jour publiée et rejoigne, dans cette bibliothèque de droit privé, toutes ces grandes thèses qui m’avaient précédé.

AJ : Quels conseils donneriez-vous aux candidats qui souhaitent être publiés ?

Guillaume Wicker : Les grandes thèses ne sont pas un exercice de style mais le fruit d’un travail intense qui traduit un véritable investissement personnel. Le premier conseil que je donnerais, c’est d’oser. Souvent les doctorants se rendent compte, en développant leurs idées, qu’ils se trouvent en opposition avec les conceptions majoritaires. Cela leur inspire de la crainte. Pourtant, si on part de l’idée qu’une grande thèse apporte quelque chose de nouveau, il ne faut pas redouter d’aller à l’encontre de ce que d’autres ont écrit avant. C’est comme cela que la pensée avance.

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