Seine-Saint-Denis (93)

Réchauffement climatique, espèces invasives : quand la nature change en Île-de-France

Publié le 23/09/2022 - mis à jour le 23/09/2022 à 10H16
Perruche
Douwe/AdobeStock

Chaque année, l’Office national de la biodiversité ajoute une nouvelle espèce à sa liste des espèces exotiques envahissantes. Si l’on affirme souvent que ces espèces sont nuisibles, elles s’adaptent souvent sans créer de grands dommages.

C’est devenu une habituée du Parc des Beaumonts à Montreuil (93), ou des cimes du Jardin des Plantes : la perruche à colliers, avec son cri de perroquet, son bec rose et ses plumes vert anis (la même qui figure sur les sachets de sucre roux). Originaires des forêts tropicales d’Afrique subsaharienne, du nord de l’Inde et du Pakistan, cet oiseau non migrateur et au demeurant fort sympathique (elle imite parfaitement les sirènes des pompiers), n’aurait jamais dû se trouver en région parisienne, à frayer avec nos corneilles ou nos moineaux. Il faut remonter le temps pour trouver les traces des premiers spécimens sauvages découverts à Paris et comprendre cette bizarrerie. Plusieurs histoires circulent et se répondent : en 1976, alors qu’explose la mode des oiseaux en cage, une centaine de volatiles se seraient échappés d’une cargaison, suite à un accident de Fenwick. Ils venaient de débarquer à Orly pour rejoindre les animaleries de la région. Vingt ans plus tard, une évasion massive se serait également produite à la volière de Roissy, plusieurs volatiles malins comme des perroquets auraient profité de filets trop lâches pour se faire la malle. Mais si les oiseaux sont épris de libertés, leurs maîtres aussi. Comme la perruche peut vivre jusqu’à 40 ans, nombreux sont les amateurs qui, lassés, ouvrent la cage aux oiseaux. Interrogé par France 3 sur la véracité de l’épisode de Roissy, un douanier à la retraite a une anecdote : « Dans les années 1990, un vieil homme, résidant à Gonesse (Val-d’Oise), se serait épris de ces animaux exotiques. Il en éleva une dizaine en semi-liberté. À sa mort, les perruches se seraient définitivement envolées »…

Fuyards ou libérés, les oiseaux se sont en tout cas plu en Île-de-France. Cet animal sociable est friand d’activités (et d’alimentation) humaine. La LPO (Ligue pour la protection des oiseaux) n’a pu que constater combien l’espèce s’était vite faite à son nouvel environnement : elle comptabilise aujourd’hui plus de 10 000 individus en France, dont la moitié en Île-de-France, principalement en Seine-et-Marne et dans l’Oise, avec des espaces de nidifications proches des aéroports, à Wissous (en Essonne) et Roissy-en-France (Val d’Oise). Comme bien des espèces exotiques prenant ses aises dans sa région d’adoption, la perruche s’est trouvée suspecte numéro 1 de la mauvaise santé des espèces locales. Peu habiles pour faire des nids, elles voleraient ceux des autres, délogeraient les écureuils… Des accusations balayées par LPO : « Les passereaux de nos jardins l’ont compris et cohabitent pacifiquement avec cette espèce. Ils profitent régulièrement des miettes de cacahuètes ou de graines de tournesol dont les perruches raffolent. Les études réalisées sur son éventuel impact sur les espèces locales ne montrent pas d’effet significatif sur les autres espèces d’oiseaux ni d’agressivité forte », tempère l’association sur son site. Certains humains craignent également que ces bavardes à plumes ne s’attaquent à leurs propres nids : au Plessis-Robinson et à Antony (Hauts-de-Seine), des perruches auraient déjà creusé des nids dans les plaques isolantes de façades d’immeubles récemment ravalés. Certains maires de la grande couronne s’inquiètent même pour les cultures céréalières : en Israël par exemple, jusqu’à 70 % des récoltes de tournesol ont parfois été perdues. De quoi préoccuper certains maires franciliens. Mais comme souvent dans ce genre de cas, les craintes ne sont souvent pas liées à la réalité du terrain : si l’espèce est bien catégorisée comme espèce exotique envahissante (ce qui engendre des restrictions sur le commerce, les échanges des espèces), aucune campagne d’éradication ou de contrôle des populations n’a été mise en place en France : étant donné que l’oiseau est bien installé dans plusieurs autres endroits du continent, il s’agirait de mesures inutiles.

Un bouc émissaire arrivé dans les bagages, volontairement ou non

L’histoire de la perruche est également celle de l’écrevisse de Louisiane, de la tortue de Floride, du frelon asiatique, du ragondin (qui comme son nom ne l’indique pas, vient d’Amérique du Sud), l’oie bernache du Canada ou l’écureuil de Corée, tous ont pris un aller simple pour l’Île-de-France et ont décidé d’y poser leurs valises. Chaque espèce est accusée de perturber les humains (parce qu’ils font peur, comme le frelon asiatique, ou agacent comme la perruche), ou de menacer la biodiversité locale en lui faisant une concurrence déloyale, ou en adoptant un comportement cannibale. Chaque année, de nouvelles espèces viennent allonger la liste : le nombre d’espèces exotiques envahissantes a augmenté de 70 % dans les 21 pays qui ont présenté des données détaillées depuis 50 ans. Hemminki Johan, chargé d’étude naturaliste, travaille à l’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France et répond au procès adressé aux espèces envahissantes : « Généralement, les espèces envahissantes font les gros titres et on décrit un tableau glauque et menaçant : on entend beaucoup parler du moustique tigre ou du frelon asiatique mais la plupart passent inaperçues et font leur vie sans inquiéter personne ». Le scientifique insiste sur le fait que la moitié des espèces de la liste sont des insectes et des invertébrés menés par les marchandises, les fruits et les légumes : « Sur les dizaines de milliers de bestioles amenées sur notre sol par ce biais-là, elles sont peu nombreuses à trouver les conditions leur permettant de s’installer à demeure, c’est un coup de roulette russe ».

Si la baisse de la biodiversité est criante en Île-de-France, l’Agence régionale de la biodiversité (ARB IDF) a publié un grand nombre d’études à ce sujet (en 2019, elle considère que 39 % des espèces d’oiseaux nicheurs, 30 % des chauves-souris et 27 % des papillons sont désormais menacés sur le territoire), il reste tout de même compliqué de considérer qu’elle est due aux seules espèces exotiques envahissantes. Les spécialistes affirment que la disparition des espèces endémiques à l’Île-de-France est plutôt liée à l’utilisation massive d’intrants agricoles ou domestiques (pesticides, raticides, engrais), entre autres. En 2019, un rapport de l’Agence régionale de la biodiversité dressait un constat alarmant de la conséquence de l’urbanisation sur les espèces animales : les villes couvrent 22 % du territoire de l’Île-de-France, qualifiée de région « la plus artificialisée », note l’ARB IDF. Cet étalement urbain, même s’il a ralenti depuis le milieu des années 2000, est « l’une des principales menaces » pour les habitats naturels. Les perruches n’y sont pour rien. « Dans la plupart des cas, les proportions d’espèces menacées et éteintes régionalement sont un peu plus élevées que dans les régions adjacentes, mettant en évidence l’influence de la métropole sur l’état de la biodiversité, qui tend à s’améliorer à mesure que l’on s’en éloigne », écrivaient les auteurs du rapport. Même dans le cas des forêts, qui couvrent 24 % des territoires, les espèces sont impactées : le réseau routier fragmente les territoires de nombreux mammifères, du mulot sylvestre aux cerfs et aux sangliers.

Et quand bien même les espèces exotiques auraient quelque chose à voir dans la menace d’une espèce : l’humain est forcément responsable. La tortue de Floride pullule dans les zones humides d’Île-de-France parce que des propriétaires lassés, leur ont rendu leur liberté (il s’agissait d’un animal de compagnie populaire dans les années 1990). Pour le cas des coccinelles asiatiques, par exemple, accusées d’avoir des comportements cannibales et de porter des champignons néfastes aux espèces locales, elles ne se sont trouvées en nombre dans les champs franciliens qu’après des campagnes de lâchages de coccinelles voraces venues de Chine pour contrôler biologiquement les populations de pucerons. Elles se sont particulièrement plu dans le Nord-Est de la France et le bassin parisien où elles se sont reproduites en masse.

Les flux migratoires naturels, dopés par le changement climatique

Selon Hemminki Johan, la particularité de l’Île-de-France, c’est que la région est le premier port d’entrée des marchandises mais aussi le centre du maillage de transports en France. « Dès que les espèces débarquent en France, elles partent sur tout le territoire. Il est très compliqué de suivre les espèces (surtout les insectes), de faire des estimations pour limiter les populations ». Le scientifique se souvient d’un cas qui a fait exception à la règle : l’Agence a pu constater à temps l’arrivée sur son territoire de la grenouille taureau (originaire d’Amérique du Nord) et a pu lancer des programmes de régulation.

Selon le scientifique, le risque avec les espèces invasives est de réagir au quart de tour et de façon systématique, alors que la nature ne fonctionne pas ainsi : « Il faut juger de la manière la plus individuelle possible. Par exemple, pour les écrevisses, nous avons trois espèces d’écrevisses américaines en Île-de-France qui, en effet, ont un impact sur les espèces indigènes, il y a conflit d’un point de vue écologique. Mais rien à voir avec d’autres espèces qui n’ont aucune incidence sur la biodiversité comme les perruches ou bien les frelons asiatiques : ils ont exactement le même régime alimentaire que les frelons européens qui n’ont mauvaise presse que parce qu’ils s’attaquent – comme ces derniers – aux ruches des apiculteurs ». Le scientifique va même plus loin : selon lui, les campagnes d’éradication « maison » des apiculteurs représentent, quant à elles, une vraie menace : « Pour 5 frelons capturés, des centaines de bestioles qui forment un triste dégât collatéral », regrette-t-il. Selon lui, il convient de dépassionner le débat : « Quand une espèce exotique arrive et s’installe, il y a psychose, on leur porte tous les maux possibles, on mène des campagnes de destruction, mais au bout d’un certain temps on apprend à vivre avec (comme ce fut le cas pour le ragondin) et l’espèce s’intègre dans la chaîne alimentaire ». Pour illustrer ce qu’il appelle une régulation naturelle, le scientifique prend l’exemple de la psychose autour de la Caulerpa taxifolia, la fameuse algue tueuse présentée comme une apocalypse pour la Méditerranée dans les années 1990. « Elle a fini par disparaître toute seule » !

Mais il y a un autre sujet qui se cache derrière celui des espèces exotiques envahissantes : si ces dernières se plaisent sous nos latitudes, c’est bien parce que ces dernières se réchauffent. Assistons-nous donc à un changement de biodiversité ? « Il existe un déplacement naturel des espèces : notre frelon européen vient d’Asie et a migré en Europe à la dernière période glaciaire : elles migrent et colonisent de nouveaux territoires. Si on ajoute l’homme dans l’équation, qui favorise le transport des insectes, ces mouvements sont plus rapides : le frelon asiatique ou la grenouille taureau n’auraient pas pu passer faire aussi rapidement le tour de la terre ». Selon lui, on constate déjà, surtout à l’échelle des végétaux : « On le voit dans tous les milieux frais et humides, par exemple dans les forêts de Rambouillet, le hêtre va disparaître partir dans l’extrême est de la France ou le Nord, on va avoir un déplacement d’espèces méditerranéenne faune qui vont devenir celle du sud de la Loire, voire au Nord de la Loire ». La cigale de provence sera-t-elle une espèce invasive en Île-de-France, les entendrons-nous chanter au jardin du Luxembourg ? Très probable, selon le scientifique : « Nous avons déjà des observations de cigales à Fontainebleau depuis les années 2000, mais on les voit déjà dans certaines friches urbaines ou dans des parcs. Certaines mantes religieuses, criquets ou sauterelles que l’on ne trouvait que dans les Landes, sont désormais partout ». N’en déplaise aux catastrophistes, si la biodiversité souffre indéniablement d’une espèce exotique, c’est au final seulement à cause de l’espèce humaine.

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