Les professionnels du ski appellent le Conseil d’Etat à l’aide

Publié le 10/12/2020

Ils sont venus en force mercredi 9 décembre réclamer au juge administratif la suspension de l’interdiction des remontées mécaniques. C’est toute une activité économique qui menace de s’effondrer, préviennent-ils. Récit d’audience. 

Remontées mécaniques
Photo : ©AdobeStock/PicsArt

 

Les stations de ski rouvriront-elles pour Noël ? C’est en tout cas l’espoir de ceux qui ont saisi le Conseil d’Etat d’un référé-liberté aux fins d’obtenir la modification la décision du Premier ministre, annoncée lors de la conférence de presse du 26 novembre, de ne pas autoriser l’ouverture des remontées mécaniques et équipements collectifs. Cette décision a été entérinée par la suite dans le décret n° 2020-1519 du 4 décembre 2020.  Comme avant eux les bars restaurants, l’Eglise catholique pour la messe, les librairies, les discothèques ou encore les clubs de sport, les professionnels du ski et les élus locaux soutiennent que l’interdiction qui les frappe est inadaptée, non nécessaire et disproportionnée.

Ils sont venus en force : les domaines skiables de France, le syndicat des moniteurs, celui des guides, 5 régions et 16 départements, sans oublier les 113 exploitants des remontées mécaniques des Vosges. 

Le seul sport de plein air interdit

Leur problème, c’est qu’ils doivent commencer par convaincre le juge que le sujet est sérieux et qu’on ne parle pas uniquement d’un loisir. Le secteur représente 120 000 emplois. « C’est un pan entier de l’économie qui est menacé par cette interdiction générale » résume un avocat. Le maire de La Plagne  confie son désarroi et son incompréhension : « En tant que maire de la plus grosse station mondiale, ce que j’ai vu ce matin dans le métro, je ne l’ai jamais connu dans ma station ». La Plagne compte 60 000 lits, explique-t-il encore, répartis dans des sous-stations de 6 à 10 000 lits, c’est la moitié du plus petit département parisien. « On a créé les stations pour vivre sur nos territoires de montagne qui étaient en difficultés, on risque en quelques mois de mettre à plat tout ce qui a été réalisé dans les 50 dernières années » prévient l’élu. 

Parmi les multiples causes de leur colère et de leur incompréhension, il y a le fait qu’ils ont  négocié des protocoles sanitaires drastiques qui se révèlent finalement inutiles.  Non, corrige le représentant du ministère de la santé, Charles Touboul, ils serviront aux dérogations et lors des périodes de vacances suivantes. Maigre et incertaine consolation…

Surtout, ils ne comprennent pas de quel risque on parle. C’est un sport de plein air, le seul d’ailleurs qui soit interdit. Il se pratique avec des gants, une combinaison, un casque, des lunettes, et surtout des skis qui imposent naturellement la distance nécessaire. Les exploitants des remontées mécaniques des Vosges sont encore plus choqués que leurs collègues savoyards. Chez eux, il n’y a pas de remontées fermées – dont le gouvernement avance qu’elles seraient des zones de risques – par ailleurs, c’est essentiellement une région de randonnée et de ski de fond. Autrement dit, tout le monde a le droit de travailler, sauf eux. Leur avocate souligne  que les cinémas ou les restaurants sont fermés parce qu’ils génèrent des risques eux-mêmes, tandis que les remontées mécaniques c’est pour un autre raison. Mais laquelle ?  « J’aimerais bien comprendre à quel moment auraient lieu les contaminations. Si c’est dans les hébergements, alors c’est ça qu’il faut réglementer. Si c’est dans les files d’attente, pourquoi une file d’attente en plein air devant une remontée mécanique présenterait un risque supérieur que la même à l’intérieur d’un magasin ? ». Et l’avocate de rappeler  « Pour qu’une mesure de police soit valable, il faut qu’elle réponde à un risque établi. Tous les autres sports d’extérieur générèrent des contacts, je ne comprends pas le risque spécifique des remontées mécaniques ». 

Un problème de capacité hospitalière

Le gouvernement leur objecte aussi qu’ils n’ont pas la capacité médicale d’affronter une épidémie tout en gérant les accidents de ski. Si, rétorquent-ils. Car les accidents sont traités à 95% par la médecine de ville, et puis il y a les cliniques qui peuvent venir en renfort. Ils sortent leurs arguments en rafale. Comme partout ailleurs, les bars et restaurants sont fermés. Il n’y aura pas de touristes donc beaucoup moins de monde en station. Lors des vacances de Noël, l’essentiel des vacanciers sont des familles avec enfants, autrement dit  des gens qui vivent ensemble toute l’année.

Las ! Tous ces arguments sont de peu de poids lorsque Charles Touboul se met à exposer avec franchise  la difficulté de gérer la crise et la stratégie du gouvernement. Si les remontées mécaniques sont fermées, ce n’est pas tant parce qu’elles seraient dangereuses que pour éviter les flux de population.  « C’est totalement assumé. On n’est pas capable de dire avec certitude si on peut se contaminer en saisissant une perche, ce n’est pas démontrable, car on parle d’un virus dont les effets apparaissent plusieurs jours après. Si on savait à quelle fraction de seconde se fait la contamination, il n’y aurait pas de crise sanitaire. La seule chose que l’on sait, c’est qu’il y a une corrélation statistique entre le nombre de contacts et les contaminations. Et c’est sur ça qu’on agit.  Dans une société comme la nôtre, interdire aux familles de se réunir à Noël c’est impossible. Ne pas faire du ski, c’est désagréable, mais on ne touche pas au coeur de la cellule familiale et à la base de la société ». L’espoir d’une victoire s’éloigne à mesure que le représentant du gouvernement montre qu’il n’y a pas d’autre solution que l’interdiction…

L’impossible conciliation entre préserver la santé et défendre la liberté de vivre de son travail

Comme pour confirmer ce sentiment, à la fin de l’audience  le juge des référés Christophe Chantepy se lance dans une démarche inhabituelle :   expliquer  la difficulté du rôle du juge dans ce type de contentieux. « La conciliation entre la nécessité de préserver la santé publique et celle de préserver la liberté d’entreprendre est très compliquée à trouver pour le gouvernement, c’est compliqué aussi pour le juge chargé de voir si l’équilibre revendiqué par le gouvernement est réel. Les sujets sont doublement graves, il y a la vie tout court et la vie économique. (…) Si nous sommes   réunis pour débattre d’une fermeture, celle des remontées mécaniques aujourd’hui, hier des bars et des restaurants (leur demande a été rejetée), c’est parce qu’il y a eu un reconfinement.  Nous ne sommes pas face à une science exacte, la seule chose qu’on sait c’est que la transmission se fait par contact et que la seule manière d’éradiquer l’épidémie, c’est de réduire ceux-ci.    Ce deuxième confinement est un peu moins serré, il n’empêche que si nous en sommes là,  c’est parce que malgré  les efforts faits, le cumul des protocoles sanitaires n’a malheureusement pas été suffisant ». Et Christophe Chantepy d’ajouter « tout le monde a un degré aigu de conscience qu’il y a d’un côté des malades et des morts mais aussi, de l’autre,  la souffrance des acteurs économiques qui  doit évidemment être prise en compte dans cette balance entre la santé et  la liberté  de vivre de son travail ». 

De la part de cet ancien ambassadeur de France en Grèce, ces propos apaisants sonnaient comme  des excuses par anticipation s’il advenait qu’il soit contraint de rejeter la demande….

Avant de clôturer les débats, Christophe Chantepy a demandé au représentant du gouvernement de lui communiquer des précisions sur les mesures prises pour aider les professionnels du secteur. Ce-dernier s’est engagé à les adresser par écrit dans la soirée.  Le président a également voulu savoir pourquoi le gouvernement n’avait pas opté pour des mesures plus fines que l’interdiction générale.  «  On s’est posé la question, a répondu Charles Touboul, mais dans un contexte d’immense frustration concernant les activités en extérieur et les loisirs, on a considéré qu’on risquait d’aggraver les flux de population et d’engendrer des effets de saturation ».

La décision est attendue dans les jours qui viennent.

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