Paris (75)

Entreprises, territoires : les violences conjugales sont l’affaire de tous et toutes

Publié le 02/12/2020 - mis à jour le 11/12/2020 à 11H47

Le barreau de Paris s’engage à l’occasion de la Journée contre les violences faites aux femmes et met le doigt sur une question peu abordée dans les médias : la responsabilité des entreprises dans la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales.

Le 25 novembre dernier, la journée internationale contre les violences faites aux femmes ne s’est pas tenue dans la rue. Ces deux dernières années, en effet, des marées violettes portées par le collectif NousToutes s’étaient emparées des rues de la capitale, demandant à ce que soient reconnues les violences auxquelles sont confrontées les femmes. Parmi ces violences, les féminicides bien sûr, mais aussi les violences conjugales.

Pour les femmes victimes, le travail reste souvent le dernier refuge, le dernier endroit où leurs agresseurs ne peuvent les atteindre. Une étude de l’EIGE (European institute of gender equality), en 2014, a même prosaïquement démontré que les violences faites aux femmes représentent chaque année en Europe plus de 226 Mds d’euros pour les entreprises privées (perte de production économique due aux absences, baisse de productivité ou mort de la victime), les services publics (services médicaux, légaux et sociaux) et les victimes (impact physique et émotionnel) et que le coût des violences au sein du couple s’élève à plus de 120 Mds d’euros.

Cette journée du 25 novembre dernier était particulière car les deux confinements ont justement privé les victimes de ce dernier refuge : les associations ont annoncé une hausse de 15 % des signalements. Quant au télétravail – l’Île-de-France est la première région du télétravail –, il ne permet pas aux victimes de s’ouvrir devant la machine à café. Et il est donc plus que jamais important que les employeurs, les collègues, les RH soient prêts à aider les victimes ou à détecter les signes avant-coureurs. C’est dans cette démarche que le barreau de Paris organisait le 19 novembre dernier, un webinaire de deux heures sur la thématique de la prise en charge des violences conjugales en entreprise. Aurélia Huot, directrice adjointe du Pôle accès au droit et à la justice du barreau, avait rassemblé autour de la table virtuelle un panel d’acteurs et d’actrices variées qui mettent chacun à leur façon leur pierre à l’édifice : deux avocates du cabinet parisien Dentons, un représentant de la fondation Kering (très engagée sur la question), et Chiara Condi, la fondatrice de l’association parisienne Led by Her, la première association dont le but est de proposer une reconstruction professionnelle par l’entrepreneuriat aux femmes victimes de violences.

À l’occasion de ce webinaire, les intervenants ont montré les différentes façons pour les entreprises d’accompagner les victimes, comme les mouvements de personnels, les arrêts de travail, et ont surtout rappelé l’obligation de sécurité et de résultat qui incombe à l’employeur, dans le cas où l’agresseur agit dans le cadre professionnel ou dans le cas où l’état de santé de la salariée est détérioré. Les représentants du cabinet Dentons et de Kering ont également pu rappeler qu’ils étaient engagés avec les différents réseaux d’entreprise FACE et One In Three Women dans la lutte contre les violences conjugales. Dans le cadre de l’initiative européenne CEASE, les deux réseaux ont créé une étude qui a démontré que seules 37 % des victimes de violences conjugales déclarent avoir discuté avec des collègues de ce qu’elles subissent mais que plus de la moitié des survivantes avaient signalé des problèmes au travail (retards, absentéisme et/ou présentéisme). Le réseau a mobilisé des équipes juridiques dans plusieurs pays et continents pour présenter les meilleures pratiques et politiques de lutte contre la violence domestique sur le lieu de travail.

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Entreprises et territoires franciliens ne se débinent pas

Les entreprises signataires, dont les grands groupes basés en région parisienne : L’Oréal, BNP Paribas, Lagardère, Korian, Carrefour, ont toutes signé une charte qui les oblige (moralement) à sensibiliser leurs équipes quant aux violences basées sur le genre, à une culture égalitaire, à la production et l’usage de politiques, outils, formations et process pour que leurs services RH apportent une réponse lorsque les salariées évoquent des violences dont elles sont victimes, créent un espace « safe » pour que les salariées puissent parler ouvertement de leur situation et faciliter l’accès aux associations.

Mais avant même que cette démarche émerge, en 2018, certaines entreprises franciliennes avaient déjà commencé à s’attaquer à l’épineux sujet. C’est le cas par exemple de Peugeot PSA. En 2009, son DRH d’alors, Denis Martin, signait ainsi avec l’ancien ministre du Travail, Xavier Darcos, un « protocole de prévention et de lutte contre les violences conjugales ». Un document dans lequel le constructeur automobile s’engageait à relayer auprès des salariés les campagnes nationales, à sensibiliser et former ses services RH, sociaux et médicaux et à accueillir, écouter et orienter les victimes. Des engagements repris, depuis 2011, dans les accords triennaux relatifs à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. « Les violences conjugales ne sont pas un sujet hors de l’entreprise. Il faut que les victimes osent en parler, pour qu’on puisse prendre avec elles, en toute confiance et en toute confidentialité, les mesures appropriées pour les accompagner. Par exemple des aménagements d’horaires, des conseils juridiques ou la recherche d’un nouveau logement », expliquait à l’époque Xavier Guisse, chargé des responsabilités sociales chez PSA.

À la RATP aussi, la question est abordée depuis quelques années alors que la féminisation de l’entreprise est devenue une démarche proactive. Murielle Dubois, responsable diversité du programme « RATP au féminin » a tout récemment renouvelé son engagement : « Nous allons déployer des actions de sensibilisation auprès de nos managers, en majorité des hommes, pour les aider à détecter les signaux faibles. On souhaite que la parole se libère. De telle sorte qu’on puisse apporter du soutien aux femmes victimes, hors de toute ligne hiérarchique, en travaillant avec des associations partenaires ».

Si les entreprises franciliennes peuvent mettre la main à la patte et travailler avec les associations – et ce sera sans doute de plus en plus le cas si des initiatives comme celle du barreau de Paris se répètent –, c’est aussi parce qu’elles peuvent compter sur un engagement territorial, en faveur des femmes victimes de violences. Après le Grenelle des violences conjugales, les préfectures d’Île-de-France se sont engagées avec le déploiement des téléphones grave danger, l’ouverture de places d’accueil ou en dégageant par exemple un « Fonds Catherine » de plus d’un million d’euros dédié à la formation et à la sensibilisation sur le territoire. Le Conseil régional finance également, depuis 2009, le Centre Hubertine Auclert, centre en faveur de l’égalité femmes-hommes, qui propose des outils pour accompagner les femmes victimes de violence ainsi qu’une cartographie des centaines d’associations qui émaillent le territoire (https://orientationviolences.hubertine.fr/). Parmi elles, s’il faut le rappeler, la mairie de Paris comme celle de Sevran, entre autres, s’engagent chaque année pour accompagner les victimes. Dans les Hauts-de-Seine, l’association SOS Femmes Alternatives héberge en toute sécurité (et donc en toute discrétion) les femmes et les enfants menacés.

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Référence : LPA 02 Déc. 2020, n° 158a9, p.7

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