Seine-Saint-Denis (93)

Vanessa Fataccy : « La culture populaire, c’est aussi de la culture générale » !

Publié le 05/09/2022 - mis à jour le 05/09/2022 à 10H26
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Boîtes de jeu Jamii

Un parcours éclectique et un immense sourire, voilà qui pourrait résumer Vanessa Fataccy. Après de multiples vies professionnelles, l’entrepreneuse, originaire de Saint-Denis (93), a lancé un jeu, Jamii, qui permet de faire découvrir les cultures afros. Une aventure originale, couronnée par le concours Créatrices d’avenir, qui a fait de l’entrepreneuse la lauréate 2021 et son ambassadrice.

Actu-Juridique : Pouvez-vous nous présenter Jamii, le jeu que vous avez créé ?

Vanessa Fataccy : Jamii en langue swahili, la plus parlée du continent africain, veut dire communauté. J’ai nommé ainsi le jeu de plateau que j’ai créé, car il permet de transmettre des connaissances sur l’histoire et la pop culture afro. Je suis issue de plusieurs cultures. Je suis née en Belgique, j’ai grandi en France, mes parents viennent de la Guyane et de la Martinique et de la Guadeloupe. J’ai vécu aux États-Unis et j’ai deux enfants, l’une Camerounaise et l’autre Américaine. J’ai des amis de partout. Lorsque j’ai voulu parler à mes enfants de leurs origines, j’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des informations sur les cultures autres que française. Il fallait aller chercher dans tous les sens. J’ai voulu créer un jeu pour regrouper ces informations et permettre de les partager de façon ludique.

AJ : Comment joue-t-on à Jamii ?

Vanessa Fataccy : C’est un « trivial pursuit » avec un plateau du jeu de l’oie. Il faut un minimum de deux joueurs et un maximum de cinquante si on joue en équipe. Les joueurs répondent à des questions sur le sport, la musique, le cinéma, la télévision, la gastronomie, le hip-hop, le foot, l’histoire et la géographie. On joue avec Nelson Madela, Christine Taubira, Beyoncé, Aya Nakamura : ça part dans tous les sens ! En plus du jeu, je propose aussi des événements. Le 18 septembre aura ainsi lieu le premier Jamii Festival destiné au jeu et à l’apprentissage. Il aura lieu au Relais Pantin. Dans ce tiers-lieu seront proposées des activités de danse, d’upcycling, des expositions, des talks sur la diversité. Cet événement est destiné aux familles, des enfants aux grands-parents !

AJ : Fallait-il changer le regard sur le monde afro ?

Vanessa Fataccy : À l’école l’histoire afro est uniquement abordée sous le prisme de la colonisation et l’esclavage. Ce n’est pas valorisant. Ma fille, 25 ans après moi, a eu les mêmes cours que moi ! On apprend juste que nos ancêtres ont été échangés contre des épices… La culture afro est bien plus riche que cela, et le jeu le montre. Une autre ambition du jeu était de valoriser ce qu’on apprend en dehors de l’école. La culture populaire, c’est aussi de la culture générale.

AJ : Quel a été votre parcours ?

Vanessa Fataccy : J’ai quitté l’école à 16 ans parce que je n’y trouvais pas ma place. J’ai ensuite quitté le monde du salariat parce que je n’y étais pas épanouie non plus. Je suis devenue graphiste, photographe et réalisatrice, au moment où les réseaux sociaux se développaient. J’ai pu exposer ce que je faisais et avoir des clients rapidement. J’ai organisé des événements pour promouvoir cela. J’ai fondé un média sur la parentalité, en racontant ce que je vivais et en me rendant compte qu’on était plein à vivre la même chose. Je proposais des reportages, des interviews, mais aussi des animations, comme une chasse aux œufs au parc de Bercy qui a réuni 150 enfants. J’ai également écrit un livre, Le manuel du bonhomme, sur la galanterie, créé une pâtisserie, la cakery Paris, que j’ai tenue pendant 3 ans. À cette époque a germé l’idée de Jamii. J’ai mis de côté tous les bénéfices de la pâtisserie pour les investir dans ce projet. J’ai d’abord créé une association, statut très peu risqué qui m’a permis de tester le projet. J’ai vu que ça fonctionnait : j’avais des commandes de l’étranger. La collectivité territoriale de Guyane, par exemple, m’avait passé commande de 50 boîtes. L’an dernier, pour savoir où je me situais, j’ai postulé à plusieurs concours et incubateurs de la région parisienne : Créatrices d’avenir, l’Incubateur de l’université Paris 8, Station F. Et j’ai gagné les 3 ! Quand je me retourne et que je regarde l’ensemble de mon parcours, je suis plutôt contente.

AJ : Qu’attendiez-vous du concours Créatrices d’avenir ?

Vanessa Fataccy : D’abord, de la confiance. En lançant un jeu, je n’avais pas toujours été prise au sérieux. Le fait d’avoir gagné un concours montre bien que le jeu est un prétexte, que le contenu derrière est éducatif. Quand j’ai reçu un mail me disant que je faisais partie des 80 présélectionnées sur 345 candidates, j’étais déjà très contente. Ensuite, j’ai appris que j’étais parmi les 15 finalistes sur 80. Le soir des résultats, je pensais aller au concours pour voir qui allait gagner. Quand mon nom a été prononcé, je suis partie en fou rire. Je ne m’y attendais absolument pas mais j’ai adoré. Je n’étais pas venue pour gagner mais pour me mesurer à moi-même, voir ce que je devais améliorer, quels points travailler, ce qui me manquait pour réussir.

AJ : Que vous a-t-il finalement apporté ?

Vanessa Fataccy : Le concours m’a donné beaucoup de visibilité. Il m’a permis d’avoir une couverture médiatique qui va bien au-delà de la catégorie de médias que je connaissais du fait de mes 15 ans de parcours d’artiste et d’entrepreneuse. Il m’a aussi donné un ancrage régional : j’ai pu rencontrer le préfet de Paris et lui remettre sa boîte. Créatrices d’avenir, c’est aussi un réseau. Pour le festival, j’ai contacté deux lauréates des années précédentes, qui m’accompagnent désormais. Entre lauréates, on échange beaucoup de manières informelles. Il n’y a rien d’obligatoire, et comme je suis très libre et que je travaille de chez moi, cela me correspond parfaitement. J’ai découvert des projets incroyables, qui font du bien. En tant qu’entrepreneuse, voir d’autres femmes créatrices qui ont de belles idées et rencontrent des difficultés similaires aux miennes m’apporte beaucoup. Enfin, le trophée Créatrices d’avenir m’a permis de gagner un billet d’avion pour un long courrier. Je suis partie en Côte d’Ivoire où j’ai actuellement deux points de vente. Je prépare un événement au mois de novembre pour le lancement officiel du jeu là-bas.

AJ : Comment êtes-vous devenue ambassadrice de Créatrices d’avenir, et qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Vanessa Fataccy : Juste avant d’être désignée lauréate de Créatrices d’avenir, j’étais rentrée à station F, où j’ai été incubée avec 27 autres start-up. Beaucoup m’ont demandé comment j’avais gagné le concours. J’étais également en contact avec le réseau Entreprendre 93, qui regroupe des entrepreneurs du département. Quand j’ai eu le trophée, ce réseau m’a invitée à venir parler de mon expérience devant une trentaine d’entrepreneuses qui m’ont elles aussi demandé des conseils. Je me suis rendu compte que le concours était connu, alors que moi j’étais tombée dessus par hasard. Moi qui avais gagné avec un jeu, je leur montrais que c’était possible !

AJ : Quels conseils donnez-vous aux entrepreneuses qui vous en demandent ?

Vanessa Fataccy : Je leur dis d’abord que l’entrepreneuriat est un mode de vie. Il faut être sûr de vouloir vivre cette vie, avec beaucoup de fatigue, des vacances jamais certaines, peu de temps pour voir les siens. Il faut intégrer cela. Après, quand on est sûrs de là où on veut aller, tout est possible. Regardez-moi : j’ai quitté l’école à 16 ans, et aujourd’hui je fournis du contenu éducatif aux profs ! Je dis aussi que tout ce que j’ai entrepris auparavant m’a aidée à lancer Jamii. J’ai accumulé de l’expérience et des savoirs. Les photos, les vidéos, le prototype, travailler avec la Chine pour la fabrication, l’import, l’export, monter un site internet : j’avais touché à tout cela avant. Cela m’a permis d’aller vite. En dix-huit mois, j’avais vendu 1 000 boîtes de mon jeu.

AJ : Avez-vous été surprise du succès de Jamii ?

Vanessa Fataccy : Non, car je l’ai pensé avec les gens. J’ai commencé à travailler le projet pendant le confinement. J’en parlais sur les réseaux sociaux, je posais des questions du jeu en live, et je sentais l’engouement dans les réponses. Pour générer encore plus de mobilisation, j’ai créé une page sur mon site à l’image des plateformes de financement participatif Ulule. Je n’avais pas tellement besoin de fonds mais je voulais faire participer les gens. J’ai proposé aux contributeurs d’être les premiers à recevoir une boîte en exclusivité. J’ai ainsi eu cinquante pré-commandes. Ces soutiens ont reçu leur boîte au mois d’août. Quand j’ai lancé le projet en octobre, ça a marché car il y avait cinquante personnes qui avaient déjà leur boîte depuis des semaines, en parlaient autour d’eux, mettaient des photos en ligne. Le bouche-à-oreille a fonctionné et les médias s’y sont intéressés.

AJ : Qu’est-ce qui plaît autant ?

Vanessa Fataccy : J’ai eu de très jolis retours. Des couples mixtes qui me disent que le jeu les a aidés à rapprocher leurs deux familles. Des témoignages de moniteurs de colonies de vacances ou de professeurs qui l’utilisent en cours d’histoire mais aussi en cours d’anglais ! Et même, une personne atteinte d’un cancer qui a perdu la mémoire à cause de la chimiothérapie et m’a dit utiliser mon jeu pour la récupérer, parce que les questions la renvoyaient aux souvenirs ancrés de son enfance. Cette personne m’a conseillé d’aller en parler aux hôpitaux et aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, chose que je n’aurais jamais envisagée. Une femme m’a écrit pour me dire que le père de son fils l’avait quittée et qu’elle se retrouvait seule, en Auvergne, à élever un enfant à moitié noir. Elle ne savait pas comment lui parler de son histoire et le jeu lui avait permis d’engager une dynamique de dialogue, d’aller à des expositions, d’acheter des livres sur la culture afro. Du fait de ces retours, je n’ai aucun doute sur ce que je fais.

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