Baron noir : un dernier « Exercice de l’État » en huit épisodes

Publié le 11/12/2020

La fermeture des salles de spectacles et des musées due à la crise sanitaire permet de rattraper le visionnage de différentes séries dont Baron noir. Les huit derniers épisodes de la troisième saison sortie cette année offrent un concentré fictionnel mais réaliste et crédible, de science politique, de droit constitutionnel et de droit de l’Union européenne, qui plonge avec talent le grand public, comme les juristes avertis, dans « l’Exercice de l’État » sous la Ve République.

La série qui a débuté en 2016 compte au total 24 épisodes d’environ 52 minutes chacun qui tournent autour de la figure de Philippe Rickwaert, député-maire socialiste de Dunkerque, surnommé « Baron noir » pour sa propension à jouer les hommes de l’ombre et « qui aurait été inspiré par Julien Dray »1

La première saison met en place le rythme des intrigues et des rapports de force au sein du parti socialiste, les petites et les grandes trahisons orchestrées du plus haut sommet de l’État (par le président Francis Laugier joué par Niels Arestrup) aux militants de base. La deuxième saison est centrée sur l’élection d’Amélie Dorendeu (sous les traits d’Anna Mouglalis), première femme à la présidence de la République, inexpérimentée mais douée et efficacement entraînée par son amant, le « Baron noir ». Elle s’autonomise rapidement en proposant une présidence ni droite ni gauche, ou droite (beaucoup) et gauche (un peu), ce qui en dépit de la mention incontournable accolée aux œuvres de fiction dans le générique de fin (« Ce programme est une pure fiction. Toute ressemblance avec des événements réels, des personnes, des groupes ou entreprises existant ou ayant existé serait fortuite ou involontaire. ») ressemble fort à la marque de fabrique de la présidence actuelle.

La troisième saison enfin, sortie au printemps 2020, se concentre sur le retour actif en politique de Philippe Rickwaert, après sa condamnation pour détournement de fonds publics, jusqu’à son élection à la présidence de la République, alors que la locataire en exercice de l’Élysée voit son impopularité croître de manière vertigineuse et que les extrêmes de gauche (Michel Vidal double de Jean-Luc Mélenchon, joué par François Morel) et de droite (Lionel Chalon joué par Patrick Mille) se laissent distancer par Christophe Mercier, un professeur de SVT, populiste et démagogue, prônant une « démocratie directe par tirage au sort » pour promouvoir l’égalité entre les citoyens, « rendre le pouvoir » au peuple et « réinitialiser la démocratie » par la convocation d’une Constituante.

Ce n’est pas la première fois que des cinéastes s’intéressent au fonctionnement de l’État et aux coulisses du pouvoir. En France2, Pierre Schoeller a ainsi offert deux beaux exemples avec L’Exercice de l’État, magistral, sorti en 2011 et Les Anonymes deux ans plus tard. L’excellent Olivier Gourmet incarnait le ministre des Transports dans le premier (aux côtés d’autres personnages-clés comme son directeur de cabinet issu de la préfectorale joué par Michel Blanc3) et le policier à la tête de l’enquête sur l’assassinat du préfet Érignac dans le second.

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Le casting n’est pas moins impressionnant dans Baron noir. Outre les vedettes des premières saisons, la dernière ajoute des journalistes stars (Edwy Plenel, Karine Lemarchand, Anne-Sophie Lapix, Laurence Ferrari…) jouant leurs propres rôles, mais ne va cependant pas jusqu’à proposer un vrai casting d’universitaires et juristes pour composer le Conseil constitutionnel…

Dans cette troisième saison, les questions juridiques sont encore plus singulièrement développées que dans les précédentes. Le droit de l’Union européenne et le droit constitutionnel sont ainsi continuellement interrogés.

Dès le premier épisode, c’est la base légale de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui est invoquée (aux côtés du principe non bis in idem et de l’article 368 du Code de procédure pénale) par Philippe Rickwaert face à Edwy Plenel et à ses difficultés à revenir en politique depuis qu’il a purgé sa peine. Plus tard, c’est le traité de Lisbonne qui est convoqué à l’occasion de négociations secrètes entre la présidente française et le chancelier allemand pour la création d’une France-Allemagne, qui se serait appuyée sur un projet de « Green New Deal » à l’échelle européenne. Même si ce n’est pas le passage le plus crédible de la saison, il est l’occasion de développements intéressants sur le fédéralisme et l’utopie d’un nouvel acte crucial de la construction européenne aussi fort que la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, lancée par Schuman (et pensée par Monnet) et à laquelle Adenauer avait été favorable.

Mais c’est surtout la règle dite des 3 % qui fait l’objet d’un développement intéressant et original. Ce critère de convergence fixé à Maastricht en 1992 (dans le protocole n° 12 du traité) interdit aux États de faire excéder le déficit public annuel au-delà des 3 % du PIB, sous peine d’entraîner le déclenchement d’une procédure de sanction. L’Union de la gauche (qui deviendra « les Unitaires ») formée par Philippe Rickwaert propose de « réinterpréter le système des sanctions comme un droit à désobéir (…) uniquement sur l’écologie », c’est-à-dire en sortant les « dépenses écologiques du déficit » et en acceptant le cas échéant de payer les sanctions ce qui permet de « rester dans le cadre » c’est-à-dire de « sortir de la logique des traités » sans « sortir de l’Europe ». C’est à la fois audacieux et banal puisque l’on sait que sur des motifs divers, nombre d’États, dont la France depuis le milieu des années 90, ont régulièrement violé la règle des 3 % sans pour l’instant avoir été formellement sanctionnés.

S’agissant du droit constitutionnel, ce sont les articles relatifs au président de la République qui suscitent la plus grande inventivité de la part des scénaristes. La dernière stratégie machiavélique mise en œuvre par Philippe Rickwaert procède ainsi d’une interprétation des non-dits de l’article 7 de la Constitution et de son alinéa 8 (« le Conseil constitutionnel déclare qu’il doit être procédé de nouveau à l’ensemble des opérations électorales (…) en cas de décès ou d’empêchement de l’un des deux candidats restés en présence en vue du second tour. »). Elle consiste à faire passer la présidente en exercice pour folle sur la base d’une prise de décision deux ans plus tôt de faire assassiner des supposés terroristes islamistes pour déjouer un attentat, en dehors de tout cadre légal. Ce faisant, le Conseil constitutionnel ne pourrait que « s’autosaisir » afin de déclarer l’empêchement d’Amélie Dorendeu, hypothèse moins que certaine juridiquement comme cela a déjà été relevé4. Celle qui avait voulu lors de sa deuxième campagne supprimer l’élection au suffrage universel direct du président de la République, réussissant à faire adopter un projet de loi constitutionnelle révisant l’article 6 de la Constitution, va consentir dans un accord secret avec son ancien amant, à démissionner afin d’empêcher l’élection du candidat anti-système Christophe Mercier, en faisant annuler l’élection par la haute juridiction constitutionnelle qui finit par décider de s’auto-saisir…

Au terme de cette fiction juridique de l’empêchement de l’article 7, Philippe Rickwaert a donc été élu. Au-delà du drame final – qui suscite par ailleurs de nombreuses interrogations – ce dernier épisode offre la conclusion la plus ouverte qui soit, permettant à chaque téléspectateur de construire son scénario pour une saison 4 qui ne devrait jamais voir le jour, ses créateurs ayant décidé de ne pas poursuivre l’aventure. On attend donc avec encore plus d’impatience la mini-série Un homme d’honneur (annoncée avant le confinement), adaptation de la fiction israélienne Kvodo (ou Your honor) pour retrouver Kad Mérad dans le rôle cette fois d’un juge respecté, contraint de renier ses principes pour sauver son fils.

Notes de bas de pages

  • 1.
    Le socialiste aurait participé à l’écriture du scénario selon Yves Gounin dans son blog Un film, un jour : http://un-film-un-jour.com/index.php/2020/04/01/baron-noir-saison-3/.
  • 2.
    Parmi les séries américaines, House of cards a été incontournable.
  • 3.
    Saulnier-Cassia E., « Le préfet un serviteur de l’État cinématographique », chronique « Du droit dans les arts », LPA 23 janv. 2014, p. 5.
  • 4.
    Denquin J.-M. (« Droit constitutionnel et fiction : Baron noir », Blog Jus Politicum, 16 mai 2020) rappelle à juste titre que les parlementaires ayant voté la loi constitutionnelle de 1976 avaient explicitement écarté cette hypothèse, comme Guy Carcassonne l’a indiqué dans son commentaire de la Constitution.

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Référence : LPA 04 Déc. 2020, n° 158a3, p.24

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