La fascinante Elektra du Festival de Salzbourg

Publié le 09/12/2021

Unitel Edition

Il est peu de récit aussi intense à l’opéra que celui d’Elektra de Richard Strauss. Tout metteur en scène est ici confronté à la dramaturgie de l’excès. Pour la production donnée au Festival de Salzbourg à l’été 2020, Krzysztof Warlikowski s’en empare à son tour avec son art d’habiter un texte et de proposer un concept théâtral total. Et de le montrer par une direction d’acteurs millimétrée, pensée dans le moindre détail des attitudes et jusque dans les regards, ce que la captation filmique rend encore plus intense par des gros plans d’un impact inouï. Il s’attache à un travail minutieux et perspicace sur les interactions entre les trois personnages féminins et la force souvent tellurique de leurs confrontations, poussant chacune dans ses ultimes retranchements. Loin d’une ambiance hystérique, la régie installe une inexorable tension croissante qui n’élude pas les moments de tendresse. Ce qui ne va pas sans quelques prises de libertés avec les didascalies. Mais le régisseur sait habilement retomber sur ses pieds. Il replace ainsi la trame dans un espace mental plus large qui voit représenter le fantôme d’Agamemnon. Et utilise le vaste espace physique du plateau de la Felsenreitschule pour différencier les lieux de l’action, aux abords et dans le palais du feu roi. Car l’environnement décoratif participe de l’impact dramatique. On rejoint ici d’autres composantes essentielles de la mise en scène, où la symbolique tient une part déterminante. Celui du sang bien sûr, manifestation presque normale d’un univers rongé par le meurtre. Mais aussi – et peut-être surtout – celui de son contraire : l’eau. Une eau purificatrice dans laquelle tous viennent plonger les mains. L’omniprésence de cet élément contribue aussi à l’esthétisme du spectacle. Qui loin de se borner à un univers de noirceur, comme souvent, offre un achalandage de couleurs d’une beauté spectrale, qu’on retrouve encore dans les costumes et cet autre élément de décor qu’est une immense construction translucide censée représenter le palais, se parant elle-même de tintes rougeâtres ou violacées.

La réussite théâtrale se double d’un achèvement musical comme il en est peu. Franz Welser-Möst que n’effraie nullement le gigantisme de cette partition, en tire une coulée lumineuse, nourrie aussi de traits chambristes. Il dispose avec les Wiener Philharmoniker de la plus idéale des phalanges, qui se surpasse en termes d’engagement et de chatoiement de couleurs. Évitant l’écueil d’un jet uniformément massif, mu par la volonté de ne pas déverser une énergie envahissante, le chef mise sur la différenciation instrumentale et la nouveauté qu’elle révèle à plus d’un endroit. On réalise que l’orchestration straussienne n’est pas si boursouflée qu’on le dit, et que, malgré quelques paroxysmes à la limite du martèlement, notamment dans la scène d’hystérie finale, il y a le plus souvent matière à tout un dégradé de nuances. Et quelle distribution de rêve ! Pour ce qui est des trois personnages féminins en particulier. On n’a pas approché depuis longtemps d’aussi complète Elektra que celle proposée par Ausrine Stundyte : voix inextinguible, développée dans le medium du soprano dramatique, réserve de puissance évitant toute tentation de devoir hurler le texte, art de la nuance pianissimo jusqu’à caresser les mots. Un personnage qui dès le début porte les stigmates de la démence finale. La Chrysothémis d’Asmik Grigorian n’est pas effacée, voire larmoyante, comme souvent, et ses interventions sont marquées au coin de la sincérité de la femme qui aspire à une vie normale, parce qu’elle ne porte pas sur elle le poids du passé comme sa sœur aînée. Le soprano large et incandescent se mesure aisément à celui de sa collègue. Tanja Ariane Baumgartner complète ce formidable trio : de cette Clytemnestre émane une personnalité torturée, d’une formidable autorité, illustrée dans une tonalité théâtrale que souligne son apparence hors norme (vêtement, bijoux, coiffure). Tandis que Michael Laurenz incarne un ambivalent Aegisth, Derek Welton est un Oreste vite happé par la machine infernale ourdie par Elektra, entraîné inexorablement dans le cataclysme.

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