L’art et la folie

Publié le 07/09/2016

Eugène Gabritschevsky, Sans titre (Papillon), 1941, gouache sur papier calque, 20,5 x 24,6 cm. Inscriptions : MO.D.B.DR. : E.G. 1941. Donation Daniel Cordier, 1989.

DR / Photo RMN

Eugen Gabritschevsky (1893-1979) fut un personnage très singulier. Il naquit à Moscou, où il fit des études scientifiques en biologie et génétique des insectes. Il quitta l’Union Soviétique en 1924 pour rejoindre l’Université de Colombia aux États-Unis. Il avait une grande intelligence, était qualifié d’original par son entourage. Il était toutefois sujet à de graves troubles psychiques qui l’empêchèrent peu à peu de poursuivre sa carrière scientifique et de mener une vie familiale. En 1926, il rejoignit son frère Georges à Munich. Son état de santé se dégradant, il fut interné, en 1931, définitivement jusqu’à sa mort. Il aura donc vécu près de cinquante ans, excepté lors de la guerre, à l’hôpital psychiatrique de Haar-Eflingen, à la périphérie de Munich.

L’abandon de ses activités scientifiques laissa la place, au cours de trois décennies, à la réalisation d’une œuvre foisonnante, réalisée dans le silence et la solitude. Ce fut Jean Dubuffet qui la fit connaître, après avoir été informé de son existence dès 1948. En 1950, Dubuffet possédait quatre de ses œuvres, puis il décida d’en acheter d’autres, en 1960, pour sa Compagnie de l’art brut. Par la suite, il avertit son ami, le galeriste Alphonse Chave, qui décida de rendre visite à l’artiste pour acquérir l’essentiel de son travail. La galerie Chave cédera ensuite 600 dessins au galeriste Daniel Cordier. Par la suite, un don sera fait au Musée national d’Art moderne, et l’ensemble est aujourd’hui en dépôt aux Abattoirs de Toulouse.

La présente exposition nous propose une sélection qui restitue fidèlement l’esprit d’Eugen Gabritschevsky, la singularité et la force de son travail. Elle réunit 250 œuvres dans un parcours qui est à la fois chronologique et thématique : les paysages, habités ou déserts ; la ville et ses foules ; la nuit avec ses concerts et ses fêtes ; les phénomènes de mutation ; les bestiaires d’êtres fabuleux. Eugen Gabritschevsky employa des techniques comme le frottage, le tamponnage ou le grattage, montrant une liberté d’expression et une maîtrise de son art. Et pour la première fois, des œuvres réalisées en 1929 sont présentées, nous proposant des dessins au fusain sur du papier de format raisin, d’une esthétique sombre et angoissée, mystique et fantastique.

Eugen Gabritschevsky a dit : « Toute ma vie était devant moi comme une large rue illuminée de soleil ; je voyais si clairement vers où je devais me tourner et maintenant tout a sombré dans l’ombre ».

Nous serons peut-être pris de vertige devant la faune et la flore continuellement en gestation pour d’innombrables mondes mourant ou venant à la vie, avec leurs jungles urbaines, leurs villes et leurs horizons à la dérive. Cette œuvre pourra nous rappeler au plus profond de nos souvenirs, Victor Hugo, Arnold Böcklin, Emil Nolde, Léon Spilliaert, Max Ernst, Victor Brauner ou Henri Michaux. Eugen Gabritschevsky suivit un chemin périlleux avec son grand savoir. Il semble avoir tout risqué. Il se fit médium d’une modernité, certainement en quête d’elle-même, montrant des formes déferlant des ténèbres, mais où la vie demeure et éclot à tout moment.

 

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Référence : LPA 07 Sep. 2016, n° 120b5, p.29

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