Les mémoires d’un bibliophile (XIX)

Publié le 27/07/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VI consacrée aux littératures étrangères.BGF

« J’ai toujours aussi avec moi ma plus jolie édition de Parnell, le Vicaire de Wakefield (Londres 1825), avec de ravissantes figures sur bois ; les poésies de l’auteur du Vicaire, le docteur Goldsmith ; le Voyage sentimental de Sterne (Londres 1823) ; l’Essai sur l’homme de Pope (Glasgow, 1754), et les Saisons de Thompson avec des figures (Londres, 1769).

Les doubles de ces livres ne me manquent point, entre autres l’édition illustrée du Vicaire de Wakefield (1833), où le texte est accompagné d’une traduction, ouvrage de la sœur d’un homme de lettres fort honorablement connu dons la presse quotidienne. L’on crut avoir un intérêt à ce que cette traduction parût sous le nom de Charles Nodier. Je n’ai qu’un Robinson Crusoé de Dublin. Enfin, car je ne voudrais pas trop étendre cette sèche nomenclature, j’ai une assez jolie édition d’Ossian (Glasgow), deux volumes in-18 très élégamment reliés ; j’ai même la traduction en vers italiens par l’abbé Cesarotti, traduction qui jouit d’une très grande estime même en Angleterre. Sur mon exemplaire est une note autographe de M. Arnault, l’auteur de Marius à Minturnes, d’où il résulte que ce livre lui fut donné par Cesarotti lui-même pendant un voyage que M. Arnault fit en Italie.

[À propos de la polémique] touchant l’authenticité des poésies d’Ossian ; (…) il est tout à fait de mon sujet de constater la petite circonstance que voici : j’ai recueilli une plaquette in-12, intitulée : Fragments of ancien poetry collected in the Highlands of Scotland, and translated from the Gallic or else language, the 2nd edition, Edimbourg, Hamilton and Balfour, 1760. L’ancien possesseur a écrit sur une garde à l’encre rouge : « Édition fort curieuse par sa date, la version anglaise de Macpherson n’ayant été publiée qu’en 1705 ». Cela est fort curieux, en effet.

Je passe à mes livres italiens : j’en ai un bien plus grand nombre que de livres anglais : c’est là une des premières langues que j’ai apprises, et, outre cette fraîcheur de mémoire dont j’ai parlé en commençant et qui a dû me la rendre plus familière que les autres, le temps, qui a passé sur les impressions que j’ai reçues de sa littérature, leur a donné une consécration qui a mis les grands écrivains de l’Italie au nombre des compagnons les plus chers et les plus habituels de ma vie intellectuelle ; les collections du bibliophile ont dû naturellement s’en ressentir. Je ne sais pas pourquoi le nom de Machiavel est le premier qui vient se placer sous ma plume. (…) [Dans] mon opinion, il n’a mérité ni cette exécration qui, depuis trois siècles, s’attache à son nom devenu proverbe, ni l’admiration de ceux qui veulent absolument, comme Bacon et comme Jean-Jacques Rousseau, interpréter à leur manière la politique de ses écrits. Machiavel est un profond penseur, c’est surtout un grand écrivain ».

(À suivre)

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Référence : LPA 27 Juil. 2016, n° 118h4, p.23

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