Les mémoires d’un bibliophile (XXI)

Publié le 10/08/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VI consacrée aux littératures étrangères.BGF

« Enfin, les Fiancés, la Colonne infâme, la Morale catholique de Manzoni : tous les écrivains pour qui j’ai plus ou moins d’entraînement et sur lesquels je reviendrai lorsque je m’occuperai des traductions.  Laissant maintenant de côté encore quelques ouvrages en prose et arrivant aux poètes, ces véritables rois de la littérature italienne, j’abandonne, de prime abord, tout prétexte, toute défense, et je me livre pieds et poings liés en ce qui touche le chantre de la Jérusalem, comme je l’ai fait, naguère, pour Phèdre, comme je serai peut-être, hélas ! obligé de le faire encore ; d’autres fois. Oui, Madame, lorsque j’ai remarqué qu’après Virgile mes poètes les plus aimés se trouvaient parmi les poètes anglais et italiens, c’était surtout le Tasse que j’avais dans l’esprit. Le mal s’était pris dès mon enfance dans la déplorable traduction de Mirabaud ; jugez ce que devint cette première impression lorsque je pus lire l’original. Virgile et le Tasse ont été la joie et, parfois, la consolation de ma vie. Si, en arrivant, avec l’âge, à la pensée littéraire, je me fusse trouvé seul en face de l’arrêt prononcé par Boileau, j’aurais peut-être dissimulé un peu cet amour que j’eusse pu croire plus ou moins illégitime, car il faut de la discipline dans les lettres comme en toutes choses. Par bonheur, la postérité compétente a frappé de nullité l’injuste expression de clinquant. L’on peut dire aujourd’hui, la tête haute, l’or du Tasse comme on dit l’or de Virgile, ce sont métaux de même nature : il n’y a de différence que dans les degrés.

Personne donc, dans cette situation morale du monde des lettres, ne trouverait étrange qu’un admirateur un peu vif du Tasse eût deux, trois, quatre éditions différentes de la Jérusalem délivrée : mais j’ose à peine le dire, Madame, j’en possède plus de vingt, en y comprenant, à la vérité, quelques traductions d’élite. Du reste, vous pensez bien que je n’entends pas énumérer ici ces éditions en totalité : je me renfermerai dans les principales, vous trouverez peut-être encore que c’est beaucoup.

Et d’abord, à tout seigneur tout honneur, car je ne suivrai point l’ordre chronologique par divers motifs. Et d’abord donc : la magnifique édition de Venise (1745), grand in-folio, papier de Hollande, avec les figures de Piazzetta. Cette édition dédiée à l’impératrice Marie-Thérèse, dont elle contient un beau portrait, a conservé, disent les voyageurs instruits et bibliographes, son ancien prix en Italie. En France elle se vend un peu moins cher qu’autrefois, bien qu’elle atteigne encore, surtout dans ce papier, un prix assez élevé (…).

L’édition d’Urbin (1735), petit in-folio, bien exécuté, avec les figures du Tempesta et les notes de Gentili et de Guastivini ; c’est, en tout, un volume remarquable et en très bon état ».

(À suivre)

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Référence : LPA 10 Août. 2016, n° 118m5, p.24

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