Les mémoires d’un bibliophile (XXII)

Publié le 17/08/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VI consacrée aux littératures étrangères.BGF

« L’on se défie généralement plus ou moins des livres imprimés dans un autre pays que celui de l’auteur (…) mais, outre que les livres italiens sont un peu moins soumis que les autres à ce fâcheux préjugé, la belle édition de la Jérusalem délivrée donnée par Delalain (Paris, 1771), pourrait satisfaire à la plus rigoureuse exigence des amateurs. Elle est en deux volumes, grand in-80, et contient les figures si remarquables de Gravelot : c’est une de mes premières possessions.

Encore une des premières éditions de la Jérusalem que j’ai recueillie et que je conserve soigneusement, celle de Prault (1744), date préférable aux dates qui ont suivi. Tout ce que j’ai de livres italiens appartenant à cette collection (et j’en ai beaucoup) a été traité de manière à former des exemplaires irréprochables à tous égards ; revenant aux éditions de ce poème faites en Italie, j’ai une des plus anciennes où se trouvent les annotations de Gentili, lorsque la Jérusalem délivrée portait encore pour titre principal : le Godefroy. C’est un petit volume imprimé à Venise en 1598, trois ans seulement après la mort du Tasse : il a les gravures sur bois obligées.

J’ai aussi une assez jolie édition de Padoue (1763), petit in-12 avec des figures imprimées dans le texte : tout le caractère italien. Je crois devoir omettre ici, Madame, la plupart de mes autres Jérusalem dont nous rencontrerons encore çà et là quelques-unes (…).

Je dois également vous épargner la liste de quelques belles éditions de l’Aminte, cet incomparable diamant, comme on l’a si justement nommé ; il faut savoir se borner.

Mais je ne puis me dispenser de vous faire connaître en détail une série de très anciennes éditions in-18, que je n’ai pas réunies sans beaucoup de peine, et qui contiennent la presque totalité des œuvres du Tasse, la plupart publiées par le même éditeur de Venise, Evangelista Deuchino ; La Jérusalem conquise, ce poème flans lequel le Tasse tenta de refaire la Jérusalem délivrée, soit excité par les critiques qui avaient été faites du premier poème, soit, suivant d’autres, pour faire disparaître les éloges qu’il y avait donnés à la maison d’Este (Paris, l’Angelier, l’année même de la mort du grand poète). Cette édition contient trois stances du XXe chant, page 270, supprimées par arrêt du Parlement de Paris, comme contenant des idées contraires à l’autorité du roi et au bien du royaume, et attentatoires à l’honneur du feu roi Henri III et du roi régnant Henri IV. Ces trois stances, qui ne se trouvent pas dans tous les exemplaires, ont été conservées dans le mien ; Le Godefroy ou la Jérusalem délivrée, poème héroïque du Seigneur Torquato Tasso y avec l’allégorie, etc. (Venise, Deuchino, 1012) ».

(À suivre)

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