Les mémoires d’un bibliophile (XXIV)

Publié le 31/08/2016

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile (Paris, E. Dentu, 1861, in-12). Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile (la comtesse de Ranc… [Le Masson de Rancé]), et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous poursuivons la publication de la Lettre VI consacrée aux littératures étrangères.BGF

« La bibliographie, Madame, nous l’avons déjà dit, nous le répéterons peut-être encore, est chose, de soi, fort indépendante. On ne nous reprochera pas, sans doute, d’avoir jusqu’ici trop cherché à la matérialiser. On ne peut pas, du moins, nous reprocher d’avoir jamais appliqué notre froid compas, comme je l’ai vu appliquer parfois chez Sylvestre, aux livres rares ; d’avoir montré plus d’estime pour un Lucain Elzévir à belles marges que pour un Virgile quelque peu court ; mais aussi gardons notre liberté toute entière pour l’appréciation des auteurs en eux-mêmes, et quand Dante aura profondément ému notre âme, élevé notre imagination par-dessus les mondes créés, ne nous laissons pas persuader aisément que c’est une jouissance illégitime que nous venons de goûter.

J’ai la Divine Comédie de Vérone (1749), avec les commentaires du P. Venturi, trois beaux volumes qui ne me quittent jamais : j’ai aussi l’édition de Biagioli (1818), à laquelle je fus, dans le temps, un des premiers souscripteurs.

Puisqu’on veut à toute force rapprocher les poètes plaisants des poètes sérieux, je vous dirai que j’ai, outre l’édition du Seau enlevé (Prault, 1768), celle d’Orléans (1788), puis je fais un alinéa séparé pour celle qui suit : c’est une édition de Venise (1739), avec les éclaircissements de Salviani, et les annotations de Peregrino Rossi. Ce joli volume, qui contient quelques leçons particulières et une vie de l’auteur, par Muratori, est orné d’un charmant frontispice ainsi que d’un beau portrait du Tassoni. (…)

Je possède aussi une assez bonne édition du Malmantile Racquistato de Lorenzo Lippi, poème héroï-comique, qu’on devrait plutôt appeler un poème local. (…) Citons encore un poème plaisant fort renommé, le Richardet du cardinal Forteguerri ; ensuite, négligeant d’autres poètes comiques un peu moins connus, venons à des genres plus sévères qui présentent aussi des poètes d’un ordre plus élevé.

Pétrarque, le grand Pétrarque, le savant Pétrarque ! Et cependant je n’ai pas de ce poète quelque chose d’aussi satisfaisant que ce que j’ai toujours eu l’intention d’acquérir. J’ai habituellement sous ma main une édition assez ordinaire, puis celle de la Société typographique de Milan (1805), publication d’une certaine valeur. Mais j’ai surtout une édition fort rare de Venise (1543), où se trouvent des planches qui ont les défauts, mais qui ont aussi les qualités du temps. Malheureusement ce volume a un titre refait à la main, il est vrai avec beaucoup d’art. Après tout, je suis porté à lui reprocher, comme une plus véritable imperfection, l’idée qu’a eue l’ancien possesseur d’y placer un frontispice Louis XV ; Pétrarque et Laure vêtus comme des personnages de Boucher : il y a parfois de singuliers amateurs ».

(À suivre)

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