Soleils noirs

Publié le 14/05/2020 - mis à jour le 15/05/2020 à 10H10

Chers lecteurs,

Malgré le confinement, nous avons décidé de continuer à partager avec vous de belles expositions visitées avant le début du confinement ou découvertes virtuellement. Ce sera d’autant plus l’occasion pour vous, chers lecteurs, d’aller les visiter une fois cette période compliquée derrière nous. En attendant, portez-vous bien !

La Rédaction

Louvre

Le noir est-il réellement une couleur ? En tout cas, c’est une couleur paradoxale, une somme de toutes les couleurs. Une couleur de l’intemporel, comme certains le disent. Couleur de la mort et de l’ignorance pour d’autres. À la fin du XIXe siècle, un imaginaire décadent l’associa au satanisme, à la sensualité, au péché et à la mort, comme l’illustra le peintre Félicien Rops (1833-1898). Couleur de la salissure et du péché, les sociétés occidentales associèrent aussi le noir à l’idée de pénitence et d’humilité.

À partir du XVIe siècle, le noir s’imposa dans la mode aristocratique dans tous les pays d’Europe. Le XIXe siècle confirma son statut d’élégance, qui toucha d’autres classes sociales, comme nous le montrent les peintures de Carolus-Duran (1837-1917), d’Alfred Agache (1843-1915) ou de Manet (1832-1883). Au XXe siècle, le noir fut mis en valeur par les grands couturiers : c’est la couleur de l’élégance par excellence.

Cette exposition nous plonge donc dans l’expérience du noir. Les peintres cependant jouèrent entre noir et lumière pour explorer les formes, et le contre-jour permit de questionner la perception du monde, à l’instar de Douglas Gordon avec sa série d’éclipses. Y sont aussi explorés les rapports tout de même curieux et ambigus entre noir et sacré. Associé à l’enfer, depuis l’Antiquité et pour la plupart des religions, le noir suscitait crainte et fascination. Cette couleur fut liée aux superstitions à partir de l’époque médiévale, et elle créa, dans l’imaginaire, des créatures diaboliques. Nous les retrouvons chez des peintres : les gravures de Félicien Rops, les araignées duveteuses d’Odilon Redon (1840-1916) ou les monochromes composés de mouches du plasticien Damien Hirst. Représentations de sorciers et de chasses aux sorcières par l’Inquisition, ces scènes imprègnent la peinture et la littérature : Eugène Delacroix (1798-1863) représenta Macbeth consultant les sorcières et Les Trois sorcières de Johann Heinrich Füssli (1741-1825) sont deux exemples d’un thème récurrent. Quelques peintres, d’autre part, recherchèrent le noir pour le noir dans leur travail. Au début du XXe siècle, les artistes s’approprièrent cette couleur pour des propos divers, où les textures et les différents effets se déploient sur la toile blanche. Le monochrome fut adopté par certains pour que cette couleur domine, qu’elle soit intensément provocante. Ad Reinhardt (1913-1967) proposa une expérience contemplative, une sorte de méditation selon lui, avec ses Ultimate Paintings. D’autres firent du noir l’élément fondamental de leurs créations. C’est certainement adopter une démarche radicale, à l’instar de Kazimir Malevitch (1878-1935), avec Croix (noir), de 1915, qui évacua la narration et la figuration pour une abstraction très particulière ; ou Vassily Kandinsky (1866-1944) avec D’ici jusque-là, de 1933, où sur un fond noir le peintre dessina des formes géométriques aux contours blancs. Dans ces peintures, le noir devient une caractéristique symbolique autant que plastique. Pierre Soulages ira dans ce sens, avec un certain paroxysme, pour nous montrer toutes les dualités et la complexité du noir.

L’exposition du Louvre-Lens rend aussi hommage au passé minier de la région, avec ses images du charbon, des terrils et ses traces laissées ici et là.

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Référence : LPA 14 Mai. 2020, n° 153m8, p.15

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