Histoire curieuse de la ciselure et dorure (VII)

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Publié le 12/08/2019

« Je ne suis pas expert et je ne veux point l’être. J’aime les vieilles choses pour le plaisir qu’elles me procurent, sans chercher à m’ériger en pontife de la curiosité », assurait Paul Eudel (1837-1912) dans son ouvrage intitulé Truc et truqueurs au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées » dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907. Nous poursuivons cet été, la lecture de cet intéressant reportage au sein du faux, en nous penchant sur les bronzes ciselés et dorés. BGF

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Faites comme eux si le cœur vous en dit. Vous ne serez pas trompé sur la nature de la marchandise vendue. Vous en aurez pour votre argent. Mais sachez que vous n’êtes pas seul à vous approvisionner de ces magnifiques mais abusives reproductions. C’est là que viennent puiser les fins matois qui sèment des « occasions » sous les pas des touristes, depuis les rives de la Loire jusqu’à la Corniche de la côte d’Azur.

Pendant une saison dans les Vosges, où je suivais un traitement d’eaux plus ou moins efficace, j’avais pris pension à un hôtel confortable, fréquenté en grande majorité par des étrangers. La salle à manger, presque somptueuse, était ornée, sur la cheminée, d’une superbe pendule en bronze. De loin, elle faisait son effet. Avec un peu de bonne volonté, on aurait pu songer à l’œuvre d’un bâtard de Caffieri. N’importe. Pour les Anglais, c’était du grand art. Les jeunes misses s’interrompaient d’avaler leur « tea and tostes » pour jeter des regards d’admiration sur le bronze. Les vieilles mistress poussaient des : « Ah ! beautiful indeed ! » et il se trouvait toujours un vieil esquire pour demander au propriétaire de l’hôtel s’il voulait céder sa pendule. Invariablement, le digne restaurateur se fâchait. Un souvenir de famille ! Une pendule offerte par la reine à son chef de cuisine et conservée dans la maison depuis plus d’un siècle ! Ces étrangers, avec leur or, ne doutent de rien !

Mais le lendemain matin, avant la montée en omnibus, la femme de l’hôtelier prenait le gentleman à part. Elle lui déclarait que la pendule venait de ses parents à elle. Comme elle était mariée sous le régime de la séparation de biens, elle se déferait volontiers de l’objet, si elle en trouvait un prix raisonnable. Le prix raisonnable, c’était deux mille francs. La plupart du temps, l’Anglais se laissait faire.

Pendant mes vingt et un jours de bains et de douches, j’ai vu deux fois emballer le Caffieri donné par la reine à son cuisinier. Deux fois, subrepticement, un nouvel exemplaire vint prendre la place de l’ancien sur la cheminée, sans que personne s’en aperçût. Uno avulso non deficit alter aureus… ou presque aureus.

Vieux cadrans, mouvements enlevés à des coucous sans valeur, marques authentiques d’horlogers, les faussaires ne négligent rien de ce qui peut donner une apparence de véracité à leurs coupables imitations.

Il existe pourtant de par le monde une pendule audacieusement maquillée et qui n’est nullement une contrefaçon. Son travestissement lui ajoute même un attrait particulier. Jugez-en plutôt. Un fervent de l’époque révolutionnaire découvrit un jour une pendule en bronze doré, montée sur un socle de marbre blanc avec colonnettes en bronze sur fond bleu métallique, d’un effet charmant. Le sujet surtout était bien fait pour le tenter. Le cadran, signé Fieffé, reposait sur des livres épars, portant des titres dans la note du jour : « Liberté et égalité de 1791 ; / Journal des décrets de l’Assemblée nationale ;/ Ils veulent notre bien ». Au-dessus du cadran, une ruche, surmontée d’un bonnet phrygien, laissait s’envoler des abeilles, sur soleil rayonnant. À gauche, un crieur public, coiffé d’un tricorne, vendait le Recueille (sic) des lois. Il en tenait plusieurs exemplaires sous le bras droit et en présentait un au public, de la main gauche. À ses pieds des attributs militaires, un baril de poudre, un fusil, personnifiaient la défense de la patrie.

(À suivre)

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Référence : LPA 12 Août. 2019, n° 146q8, p.22

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