Histoire curieuse des bronzes

Un cheval disproportionné (II)

Publié le 08/08/2016

Les bronzes sont utilisés en sculpture et pour la décoration et connus depuis la plus haute Antiquité. Ces œuvres sorties des mains d’artistes les plus renommés sont particulièrement recherchées par les collectionneurs. De quoi attirer les faussaires. Il reste que les contrefaçons dans ce domaine sont nombreuses. Elles ont alimenté et continuent d’alimenter le marché de l’art, car elles ne cessent de circuler. Nous poursuivons la lecture de l’ouvrage de Paul Eudel (1837-1912) Truc et truqueurs, au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907.BGF

« Les bronzes donnés au Louvre par M. Thiers ne sont pas, on le sait, à l’abri de reproche. Une réduction de la statue équestre de Bartholomeo Colleone qu’il avait, dit-on, achetée pour la maquette de la statue monumentale de la place Saint-Jean et Paul à Venise, date de 1855, le catalogue l’indique avec franchise. Ce n’est que la copie exécutée par l’artiste Ramus. Dans la même série, à signaler, le petit capitaine à cheval qui représente, sans doute, le maréchal de Trivulce, chevauchant une monture toute moderne. L’histoire est piquante. M. Thiers avait payé le groupe un bon prix, sans s’apercevoir que le cheval était hors de proportion avec le cavalier, puisqu’il avait fallu l’écarteler pour le mettre en selle. L’éminent homme d’état commanda un nouveau destrier au maître Frémiet, et l’ensemble entra après sa mort au musée du Louvre. Inutile de dire que, pour une fois, le moderne est meilleur que l’ancien.

Et la statuette de Jeanne d’Arc à Cluny ? Est-elle vraie, est-elle fausse ? En 1867, le fameux Randcar, de Lyon, qui ne détestait pas, paraît-il, mystifier de temps à autre ses contemporains, avait offert le bronze au musée d’Orléans pour le prix modeste de 600 francs. Le conservateur, M. Montellier, conçut quelques doutes et s’abstint. Randcar remporta sa statuette. À sa mort, son fils la céda à Charvet, pour 3 000 francs, et l’antiquaire du Pecq la repassa à M. Odiot pour 10 000 francs. En 1889, voilà la Pucelle à l’Hôtel Drouot, où M. Georges Donalson, un Anglais, la paye 16 275 francs, et la libératrice de la France tombe, pour la seconde fois, aux mains de ses ennemis ! Par bonheur, le baron Alphonse de Rothschild vivait encore. Il paya une rançon royale et le petit bronze, dont le musée d’Orléans n’avait pas voulu pour 600 francs, fit son entrée à Cluny, Dieu sait à quel prix ! Nous nous garderons bien de contester l’authenticité de ce don princier, minutieusement passé au crible par MM. Darcel, Vallet de Viriville, et bien d’autres. Cependant, pour quiconque a lu la savante étude de M. Desnoyers, directeur du musée d’Orléans, sur l’iconographie de Jeanne d’Arc, le bronze de Cluny ne représente pas la Pucelle. Il serait le portrait d’un jeune capitaine imberbe. Qu’en dites-vous, à votre tour, monsieur Edmond Haraucourt, vous qui avez le flair si subtil ?

N’achetez donc des bronzes qu’en tremblant. On surmoule admirablement les originaux, et les truqueurs ont des procédés de patine impeccables pour maquiller leurs épreuves. Les plus fins connaisseurs peuvent s’y laisser prendre, et je connais un original qui n’achète plus que des modèles contemporains, chez Barbedienne, pour ne pas être trompé sur l’époque. La galvanoplastie elle-même s’est faite complice des faussaires. Aux Expositions de 1889 et de 1900, la respectable maison Christofle avait étalé d’étonnantes séries de reproductions de l’Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance. C’était à s’y méprendre. D’ingénieux industriels en ont profité pour s’approvisionner. Ils écoulent aujourd’hui, à l’étranger, des reproductions galvanoplastiques perfectionnées par un procédé nouveau, tel le mortier padouan avec griffon et la statuette d’Arion du XVe siècle, de la collection Davillier, modèles empruntés au Louvre. Ces copies se retrouvent au Musée des arts décoratifs. Mais comme il est facile de reconnaître un galvano d’une pièce fondue ! Cette dernière vibre avec un son métallique, l’autre ne rend qu’un bruit sourd ».

(À suivre)

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Référence : LPA 08 Août. 2016, n° 118m4, p.23

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