Paris (75)

Mathieu Simonet, le trait d’union

Publié le 09/11/2020 - mis à jour le 09/11/2020 à 19H34

La porte s’ouvre sur un grand sourire. L’appartement de Mathieu Simonet, dans le quartier des Halles est à son image : lumineux et accueillant. Nous sommes là pour dérouler son parcours, qui l’a mené du droit à l’écriture. Il s’y prête avec la bonne grâce de ceux qui aiment l’introspection. Il a l’habitude. Raconter son histoire, écouter celle des autres est la passion et le cœur de métier de cet avocat-écrivain.

Depuis qu’il a prêté serment en 1997, Mathieu Simonet exerce à mi-temps, en droit de la propriété intellectuelle et en droit des affaires. L’autre moitié de sa vie est consacrée à son autre métier, sa vocation première : celle d’écrivain. « J’avais 8 ans quand mon père m’a dit que j’étais écrivain, et je l’ai cru. Pendant presque 20 ans, j’ai écrit sans publier, 15 heures par semaine, en y prenant beaucoup de plaisir », dit-il, affirmant n’avoir jamais douté ni été vexé quand ses manuscrits étaient refusés.

Toujours avec ce même sourire, il raconte l’enfance, double, douloureuse, que son aisance ne laisse en rien soupçonner. Elle commence dans un HLM de Beaune, rempli de musiciens, de profs, d’intellectuels. Les enfants y jouent en bande pendant que les adultes débattent, s’aiment et parfois se déchirent. Un « paradis perdu », dont il est éjecté brutalement, à l’âge de 7 ans. « Ma mère nous a dit, à mon frère et à moi, que nous avions 20 minutes pour choisir des jouets avant de partir pour toujours. Mon père venait de tenter de l’étrangler ».

Le voilà catapulté dans le très chic XVIe arrondissement de la capitale. Ses grands-parents maternels y possèdent un coquet hôtel particulier. « Un beau petit HLM », essaye-t-il de les complimenter. L’enfance, à partir de là, sera clivée, entre la bourgeoisie de la famille maternelle et le milieu plus modeste du père. « J’étais un plouc chez ma mère, un snob chez mon père », résume-t-il.

Mathieu Simonet

Jérôme Panconi

Est-ce de là que lui vient le goût de réunir les contraires, de jeter des ponts entre des gens, aussi différents soient-ils ? Il raconte avec gourmandise comment, enfant, il écrivait des poèmes dans des paquets de gâteau, qu’il déposait au pied des clochards. « Il y a déjà dans cette manière de faire l’ingrédient du hasard, la volonté de rassembler deux personnes, deux classes sociales, que tout oppose. Ce qui me touche, c’est d’imaginer le clochard imaginant l’enfant qui lui a laissé ce paquet ».

Aujourd’hui encore, pour Mathieu Simonet, l’écriture est une interaction. Une manière de connaître les autres, leur intimité, leur secret. En 2014, il se rend dans les 37 hôpitaux de Paris, fait écrire aux patients leurs souvenirs d’adolescence. En 2018, à Clichy-sous-Bois, il installe cinq boîtes aux lettres avec des destinations lointaines : le Canada, la Bosnie-Herzégovine, le Brésil, le Swaziland, le Japon. « Chacun était invité à écrire une histoire personnelle qui lui était arrivée à Clichy-sous-Bois. J’avais remarqué que les habitants étaient fiers de leur territoire, mais avaient honte du regard porté sur celui-ci ». Dans chacun des pays partenaires, des francophones répondent aux cartes postales des habitants de Clichy. « Associer les deux cartes postales est assez beau. Certaines ont d’ailleurs été exposées à la Biennale d’architecture de Venise », précise-t-il. On le devine satisfait d’avoir, là encore, réuni deux mondes.

Une autre expérience d’écriture participative l’amène à la rencontre de lycéens, auxquels il demande de confier, sur une fiche bristol, quelque chose qui leur fait honte. À ces lycéens des trois établissements choisis, l’un à la campagne, l’autre à Paris, le dernier en banlieue parisienne, il demande de laisser des instructions sur l’enveloppe. « J’imaginais simplement qu’ils me diraient s’ils m’autorisaient ou non à utiliser leurs récits. Ils ont tellement bien compris mon dispositif qu’ils ont été beaucoup plus loin et m’ont donné des instructions performatives : boire 3 verres de vin avant de l’ouvrir ; aller au Portugal et manger du poulet ; garder l’enveloppe toute sa vie ». À l’intérieur, les hontes sont multiples : « J’ai honte parce que je suis maigre, grosse, noir, blanche. Mais aussi parce que ma mère mange aux Restos du cœur, parce que je suis accro à la coke à 14 ans », relate-il. « On a tous honte de quelque chose. On peut faire de nos hontes, de nos faiblesses, une force politique », dit-il, rappelant que c’est le propos de son dernier roman, Anne-Sarah K., portrait de son amie d’enfance Anne-Sarah Kertudo, sourde, aveugle, mais surtout brillante et bagarreuse et déterminée à faire valoir les droits des personnes handicapées.

Mathieu Simonet

Jérôme Panconi

Combien de vies a-t-il ainsi racontées, en plus de la sienne ? « Plusieurs milliers de personnes m’ont confié, non pas leurs vies entières, mais des morceaux de vie. Je raconte facilement mon intimité, les gens se sentent légitime à raconter la leur », glisse-t-il en guise d’explication.

Quelle est la place du droit dans cette vie ? À l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), il pratique l’école buissonnière. « Je séchais tous les cours, je voulais écrire, j’avais besoin de temps pour cela ». Tous, sauf ceux d’Évelyne Pisier, professeur de droit public qui lui donne ce précieux conseil iconoclaste : « N’apprenez rien par cœur, mais cherchez à raisonner. Dans dix ans, les lois auront changé ». En quatrième année de droit, il effectue un stage chez un avocat pénaliste, en sort subjugué. « J’aime la part d’humanité, de douceur, de beauté, chez quelqu’un qui paraît affreux. C’est très facile de trouver du bon à quelqu’un d’aimable. Plus difficile chez quelqu’un qui a tué et violé ». La phrase fait écho pour qui a lu son roman Barbe Rose, portrait d’un père schizophrène, violent, mais aussi intellectuel génial, et profondément aimé par son fils.

Il arrive que le monde du droit et celui de l’écriture se rejoignent. Mathieu Simonet estime que « les juristes sont romanesques, en ce qu’ils anticipent des choses terribles ». Et dit aimer les règles, celles du droit, comme celles qu’il se donne pour écrire. « Le cadre permet une grande liberté car on peut en sortir. Avec des rituels et des règles, on sort de sa zone de confort et il se passe quelque chose du côté de l’intime ».

Va-t-il continuer de porter la robe ? Il s’interroge sur d’autres métiers du droit, la magistrature peut être, ou alors la médiation. « J’aime défendre mais j’en ai marre d’être contre quelqu’un. J’ai besoin de douceur ».

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Référence : LPA 09 Nov. 2020, n° 156q9, p.3

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