La Fondation des femmes s’attaque au sexisme sur la toile

Publié le 22/11/2021 - mis à jour le 22/11/2021 à 11H08
Sexisme, harcèlement
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Internet, sexiste ? L’information n’est pas nouvelle, mais rien ne semble bouger pour le moment. Il y a pourtant urgence. Le CSA, instance de régulation de la télévision, s’y était déjà intéressé en 2019 et 2020 en réalisant une étude sur les contenus impliquant des femmes, faisant ainsi preuve de sa détermination à lutter, à son échelle, contre les violences faites aux femmes. Fin août, un nouveau rapport, cette fois provenant d’une mission collective réalisée par la Fondation des femmes et le Certificat égalité femmes-hommes et politiques publiques de Sciences Po, sortait de nombreuses données chiffrées sur les dérives d’internet concernant la représentation des femmes. Le constat est sans appel : internet véhicule bien des images stéréotypées des femmes et des minorités de genre. Mais des solutions sont envisageables : éco-conditionnalité, modification de la loi, autorégulation, charte de bonne conduite, autant de propositions faites par la Fondation des femmes.

La crise sanitaire aura eu des conséquences sur tous les secteurs – sociaux, économiques, culturels, politiques – et malheureusement aussi, sur les droits des femmes. Les violences conjugales ont sensiblement bondi pendant les confinements successifs. « Selon une étude publiée par le Forum économique de Davos en 2021, la pandémie aurait entraîné un recul de 36 ans du combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes. On connaît notamment l’impact que les confinements ont eu sur les violences conjugales, avec une augmentation de 400 % des appels reçus par la plateforme du 3919 (Statistiques de la MIPROF) », souligne le rapport « Numérique : le sexisme en liberté », publié le 26 août dernier. Le phénomène, amplifié par l’obligation légale de rester chez soi, a eu d’autres retentissements plus inattendus, jusque sur la toile. « Le numérique peut constituer une des racines des violences faites aux femmes, en permettant l’installation de rôles modèles stéréotypés et violents, qui, in fine, peuvent faire le lit des féminicides », insiste Sylvie Pierre-Brossolette, membre de la Fondation des Femmes et à l’origine de ce rapport.

À des fins de représentativité, ce sont ainsi plus de 200 vidéos (période 2019-2020) diffusées sur Youtube, plateforme la plus consultée chez les 15-24 ans, et 2e plus utilisée tout âges confondus en France, qui font partie du panel analysé. Parmi elles, 74 % sont des vidéomusiques. Et ce n’est pas anodin, puisque le CSA notait déjà en 2018 que ces vidéos, « courtes et à visée commerciale » véhiculaient des stéréotypes à des fins marketing. « C’est la pente naturelle d’une partie du secteur numérique, cela permet de trouver de l’audience. Parfois, plus c’est caricatural, plus on trouve du public », résume Sylvie Pierre-Brossolette.

Plusieurs types de contenus sont définis comme problématiques, détaille le rapport. Tout d’abord, les contenus jugés « dévalorisants », quand, dans une séquence donnée, « les personnages féminins sont secondaires et ont un rôle esthétique et inactif ». Les plans se font suggestifs et les danses lascives.

Il existe aussi des contenus « indifférents ou méprisants », dans lesquels la femme est présentée comme un objet appartenant à un homme ou devant être protégée par lui.

L’image humiliante véhicule des stéréotypes sur les femmes, comme figures « vénales et séductrices », attachées aux signes extérieurs de richesse et comme devant faire de la chirurgie esthétique pour correspondre à certains canons de beauté. Les propos tenus sont verbalement violents.

Enfin, les contenus dégradants correspondent aux comportements sexistes « ordinaires » ou de harcèlement. Les propos tenus sont profondément misogynes et sexualisent crûment les corps féminins.

Le boom du confinement

L’augmentation des violences impliquées par le confinement « justifie de remettre le sujet en avant », éclaire la journaliste, ancienne rédactrice en chef du Point. D’autant plus que « la consommation numérique des Françaises et des Français a été augmentée par le confinement ». Le rapport pointe ainsi que selon le DEPS (Département des études de la prospective et des statistiques), 66 % des Français et Françaises déclarent avoir regardé des vidéos en ligne pendant le premier confinement, soit une augmentation de 13 % par rapport à 2018. Il était donc essentiel d’envisager dans ce rapport l’impact de ce moment inédit.

Parmi les principaux constats, les femmes sont globalement sous-représentées dans les rôles principaux de ces vidéomusiques, puisque 62 % d’entre eux sont tenus par des hommes. Les représentations continuent d’être profondément stéréotypées : « en moyenne, 68,2 % des contenus étudiés présentaient un contenu stéréotypé. Entre 2019 et 2020, on note une hausse de plus de 10 % des stéréotypes genrés : alors que 62,4 % des contenus sont stéréotypés pour 2019 contre 74,7 % pour 2020 ». Par stéréotypes, le rapport entend les femmes perçues comme « sentimentales » (le stéréotype le plus véhiculé concernant 15 % des séquences) puis « séductrices », « vénales », « maternelles », « manipulatrices », « hystériques », « naïves » ou « poupées ». Chez les hommes, les stéréotypes retenus étaient « séducteurs », « hyper virils », « machos », (les trois plus représentés) puis « courageux », « sachants », « protecteurs », « sportifs » et « coureur de jupons ». La majeure des contenus n’échappent donc pas à ces représentations stéréotypées, aussi limitantes que réductrices. Les tentatives pour en sortir ne sont pas toujours réussies. Le rapport précise ainsi que « dans certaines vidéos, on constate une volonté plus ou moins marquée d’opérer un renversement de stéréotypes, dans des vidéos montrant des femmes fortes et émancipées. Cependant, on observe que nombre de ces vidéos reproduisent paradoxalement une image stéréotypée des femmes. (…) correspondant à l’archétype de “l’hystérique” ».

À travers ce panel de 200 vidéos apparaît également une image objectifiée et sexualisée des corps féminins, puisque « 15,2 % des séquences contenaient des propos à connotation sexuelle, prononcés à 96 % par des hommes ». Les rapports femmes-hommes sont dominés par la séduction (à presque 39 %), l’amitié entre femmes et hommes n’étant représentée, par exemple, qu’à 12,8 %. Les images stéréotypées véhiculées sur les rapports conjugaux concernent 14 % des représentations des rapports femmes-hommes. Les rapports de soumission (4,4 %) ou basés sur la violence (1,1 %) ne sont certes pas majoritaires mais se font le reflet des faits de harcèlement ou du non-consentement.

Même si les vidéos ne montraient pas de violence (dans 75,1 % des séquences choisies), quand c’était le cas, les violences verbales étaient dominantes (13,2 %). Le plus fréquemment, il s’agit d’insultes sexistes (38 %), de propos misogynes (25 %) ou qui contribuent à la culture du viol (15,6 %).

Le confinement a encore aggravé les chiffres. « L’étude du CSA sur la période 2017/2018 remarquait que 15,5 % des vidéos présentaient une image dégradante des femmes. Pour 2019/2020, on en observe 34,7 %. On note ainsi une nette hausse des contenus présentant une image dégradante des femmes ». Certes, les critères d’évaluation ont été élargis, mais la tendance de la perpétuation et de l’aggravation des représentations négatives des femmes se poursuit : augmentation de 13 points des contenus stéréotypés (75 % en 2020 contre 62 % en 2019), recul dans la représentation de rapports neutres entre les personnages masculins et féminins (22,6 % en 2020 contre 35,1 % en 2019), au profit de représentations stéréotypées montrant un rapport de séduction (+10,4 points) ou un rapport conjugal stéréotypé (+5 points), entre 2019 et 2020 hausse des contenus à caractère sexiste et sexuel (+10 points) et augmentation des contenus présentant une image dégradante des femmes (+7 points).

S’inspirer du CSA et proposer des solutions

S’attaquer au numérique et à ses dérives s’avère donc une priorité tout autant qu’une nécessité, car à l’avenir, « le numérique va prendre de plus en plus d’importance », analyse Sylvie Pierre-Brossolette. Cette dernière a été membre du CSA de 2013 à 2019. « Grâce à la loi qui nous a donné pour mission de veiller à l’image des femmes, au CSA nous avons lutté contre les stéréotypes dans l’audiovisuel. Comme membre du CSA, je suis fière d’avoir animé cette action. Notre travail porte aujourd’hui ses fruits : nous voyons de plus en plus de femmes expertes sur les plateaux, il y a de moins en moins de séquences problématiques. Lors de mon mandat, nous avions sanctionné des séquences sur la chaîne C8 et sur la radio NRJ. Depuis il n’y a pas eu d’autre sanction de cet ordre, souligne-t-elle. C’est un succès pour l’audiovisuel, même si des progrès doivent encore être faits. Le problème avec le secteur numérique, c’est qu’il n’est pas régulé comme l’est l’audiovisuel, en tout cas en matière d’images des femmes ».

Pour répondre à ce vide réglementaire, la Fondation des femmes a donc pris le soin de mettre sur la table plusieurs propositions, en vue de créer des « règles institutionnelles », soit imposées de l’extérieur, soit auto-imposées, et de nature financière ou légale.

La première proposition concerne un projet de disposition légale, qui prendrait la forme d’un amendement à la loi du 30 septembre 1986 sur la communication audiovisuelle. « Il s’agirait de faire entrer dans le champ de régulation du Conseil supérieur de l’audiovisuel l’image des femmes sur internet », précise le rapport.

Deuxième proposition : mettre en place l’éga-conditionnalité pour les œuvres diffusées par internet, entendue au sens de « critères d’éga-conditionnalité dans le cadre du soutien à la création, la production, la distribution, la diffusion et la promotion d’œuvres cinématographiques, audiovisuelles et musicales ». Conséquence : en cas de diffusion de séquences trop dégradantes pour les femmes, elles seraient privées de financement.

La mise en place d’une charte de bonne conduite entre le CSA et les Gafam a été aussi proposée, avec la possibilité d’un système de veille des images dégradantes, et le cas échéant, de leur suppression.

Enfin, une obligation d’autorégulation pour les Gafam, qui verraient leur responsabilité renforcée dans la lutte contre ces images stéréotypées, a été proposée.

À ce propos, Sylvie Pierre-Brossolette précise : « Nous avons demandé un rendez-vous à Google, la maison mère de Youtube. Pour le moment, nous n’avons pas encore de réponse, mais nous n’avons pas non plus vu de réactions négatives à la sortie de ce rapport, qui a beaucoup été repris dans les médias. Les parlementaires qui s’intéressent au sujet l’ont lu. Les choses pourraient bouger dans les semaines et les mois à venir », est-elle convaincue. Le signe, peut-être, que la société est mûre pour évoluer sur la représentation des femmes sur les plateformes numériques.

À l’échelle européenne, d’autres pays ont-ils mis en place des dispositifs similaires ? « Pour l’instant, à l’échelle européenne, l’image des femmes n’est pas contrôlée sur internet, ce qui est le principe même de liberté inhérent au secteur. Mais je rappelle qu’il y a quelques années, personne ne pensait taxer les Gafam. Finalement, même les États-Unis suivent désormais cette voie. La France pourrait, à nouveau (après avoir voté la loi taxe Gafa, adoptée en juillet 2019) se montrer à l’avant-garde et réussir à convaincre d’autres pays européens. On peut mettre le pied dans la porte. Il y a vingt ans, si on avait imaginé qu’une loi puisse contrôler l’image des femmes à la télévision, on en aurait ri », estime Sylvie Pierre-Brossolette, pleine d’espoir mais lucide sur le chemin encore à parcourir.

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