Deux policiers de la DGSI jugés pour de graves délits

Publié le 24/06/2021 - mis à jour le 22/07/2021 à 17H27

En l’espace de cinq jours, deux policiers de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) ont comparu devant la justice. Christophe B. à Nanterre (Hauts-de-Seine), pour avoir vendu des renseignements sur le Darknet. Olivier C. à Reims (Marne), pour agressions sexuelles d’une mineure et détention d’images pédopornographiques.

Palais de justice de Reims
Palais de justice de Reims (Photo : ©I. Horlans)

 Depuis le mois de mars, la Sécurité intérieure a vu quatre de ses membres convoqués à la barre d’un tribunal. D’abord Nicolas, condamné le 4 mars par la 14e chambre correctionnelle de Bobigny (Seine-Saint-Denis) à cinq mois de prison avec sursis et 1 500 € d’amende pour avoir consulté des fichiers de police afin de surveiller les copropriétaires de son immeuble.

Puis, le 4 mai, la 11e chambre correctionnelle de Nanterre a jugé Francis*, auteur d’un accident à Neuilly-sur-Seine avec délit de fuite. Arrêté après une course-poursuite, l’officier était ivre et sous l’emprise de stupéfiants.

Mais les dossiers de Christophe B. et d’Olivier C., sont autrement plus graves. Les faits dont ils répondent ont engendré des conséquences dramatiques.

« Mettre du beurre dans les épinards »

Christophe B. et cinq autres prévenus, dont son compagnon, ont fait face aux magistrats de la 17echambre de Nanterre du 15 au 17 juin. Affecté à l’antiterrorisme au siège de la DGSI, à Levallois-Perret, jusqu’au lundi 24 septembre 2018, date de son interpellation, l’enquêteur était spécialiste de l’islam radical. Ce brigadier de 35 ans est poursuivi pour escroquerie, détournement de fichiers, tentative d’extorsion, contrefaçon de chèques, mise en circulation de billets contrefaits, fourniture et usage de faux administratifs. A l’audience, le trentenaire à la haute stature et aux faux airs de Jean-Marie Messier, l’ancien président de Vivendi, reconnaît les faits qu’il justifie ainsi : « C’était pour mettre du beurre dans les épinards ». Sous le nom de code Haurus, le Janus de la DGSI, bon flic le jour, ripou la nuit, a ainsi vendu ses services sur le Darknet, face cachée du Web où s’exercent des activités illicites. « Jusqu’à perdre pied avec la réalité », convient-il, sans assumer les dégâts collatéraux.

« Un ripou qui a trahi la République ! »

 Car les 382 recherches illégales qu’il a effectuées dans les fichiers réservés à la police, du TAJ (Traitement des antécédents judiciaires) à la plateforme d’interceptions pour géolocaliser des portables, auraient permis à ses clients de perpétrer cinq règlements de comptes à Marseille : huit personnes ont été tuées, dont un passant de 29 ans. Le juge qui instruit ce volet des activités de M. B. l’a mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de commettre des crimes en bande organisée. Le procès pourrait se dérouler en 2022. « Ce qui se passe à Marseille me passe au-dessus (…) Je ne me pose pas de questions », explique-t-il à Nanterre où comparaît aussi son complice Christophe N., repris de justice des Bouches-du-Rhône à l’impressionnant pédigrée. C’est lui qui transmettait au Milieu les tuyaux de B., lequel n’aurait gagné que 30 000 €. A voir, car moult transactions s’opéraient en bitcoins.

Effarée par l’apparente absence de remords du fonctionnaire « qui n’a rien d’un repenti », la procureure Catherine Denis estime avoir affaire à « un ripou qui a trahi la République ». Elle n’a pas apprécié non plus qu’au premier jour du procès il accorde une interview à L’Obs, comme en janvier sur France Info où il y faisait la promotion de son guide sur l’exploitation de la téléphonie ! Tant de désinvolture ont alourdi le poids déjà important des chefs de prévention. Catherine Denis a requis sept ans de prison ferme. Le jugement sera rendu le 22 juillet. En cas de condamnation, le policier à ce jour suspendu de ses fonctions, encourt la radiation.

Intérieur du palais de justice de Reims
A l’intérieur du Palais de justice de Reims (Photo : ©I. Horlans)

« Une petite romance de quelques jours »

 Autre audience, autre cadre. Mais, là encore, un procureur peu enclin à la mansuétude. Matthieu Bourrette, chef du parquet au tribunal judiciaire de Reims, a requis avec fermeté, mardi 22 juin, contre Olivier C., l’ancien patron de l’antenne ardennaise de la DGSI. Révoqué en janvier 2020, il a été jugé durant sept heures par le tribunal correctionnel, siégeant ce jour-là à la cour d’assises. Lieu hautement symbolique pour ce prévenu de 59 ans, initialement poursuivi pour viols et incarcéré pendant onze mois. Les faits ont été requalifiés en agressions sexuelles par personne abusant de son autorité liée à sa fonction, détention d’images et consultation de sites Web à caractère pédopornographique.

Il se présente avec sa femme, soutien « d’un bon père, d’un mari modèle ». Pantalon beige et chemisette blanche, barbe naissante sous le masque, l’ex-commandant affiche le profil rassurant de l’homme de confiance. Il semble décontracté, essuie ses lunettes embuées, observe son environnement avec acuité – une habitude de policier.

« Bobby solo », surnom dont l’affublaient ses collaborateurs à cause de sa propension à garder jalousement ses dossiers, est déterminé à convaincre ses juges : « Une petite romance de quelques jours » a bêtement dégénéré. Aux enquêteurs et devant le magistrat instructeur, il avait avoué avoir eu des relations sexuelles avec l’adolescente de 17 ans, considérée « comme [sa] fille », admettant « l’aspect incestueux ». Désormais, il entend prouver le consentement de Sylvie*.

« Une connerie, une erreur monumentale »

A peine le président Pierre Creton a-t-il ouvert l’audience que Me Pauline Manesse, avocate de la jeune fille « absente car toujours très tourmentée, traumatisée », indique souhaiter que les débats se tiennent à huis clos. Nul ne s’y opposant, le public quitte la salle. L’examen des faits durera quatre heures, et Olivier C. ne cessera de les minimiser.

Mais comment passer pour un homme qui a juste « dérapé sous l’emprise d’une addiction à la con », selon ses termes, lorsque sur ses ordinateurs, quinze disques durs, six cartes SD, trois tablettes, clés USB et téléphones, ont été découverts des dizaines de milliers de clichés d’enfants nus ? Dans le sous-sol du pavillon familial, via des logiciels cryptés, il s’adonnait à la « consultation compulsive » de sites pédopornographiques depuis 2014, a rappelé le procureur. Il détenait aussi des photos de la fille de 10 ans d’une collègue, soumise à des attouchements, d’amies de ses enfants et de petites Asiatiques.

S’agissant de Sylvie, il évoquera lors de ses auditions « une connerie, une erreur monumentale », précisant avec aplomb : « Je ne vais pas vous faire un dessin, j’aurais dû garder mes mains dans mes poches. »

« Les sites pédopornographiques, antichambre du passage à l’acte »

Effectivement. D’autant plus que Sylvie, en voie de radicalisation, prête à partir « faire le djihad en Syrie », avait été confiée à ce professionnel pour l’aider à surmonter la crise qu’elle traversait. A l’image de cinq autres filles dont il avait la charge, et qu’il a séduites dans son bureau « classifié secret défense ». L’accusation a aisément caractérisé les faits grâce aux 122 SMS et 133 messages électroniques échangés de 2016 à 2019. Enfin, il s’est vanté auprès d’un détenu d’avoir « violé Sylvie », scolarisée avec sa propre fille, livrant des détails que lui seul pouvait connaître.

Pour Me Pauline Manesse, « de la part d’un directeur de l’antiterrorisme confronté à des victimes de l’islam radical, on est en droit d’attendre autre chose qu’un comportement pervers. L’absolu respect qu’il doit à de jeunes personnes dans la radicalité, c’est la garantie de notre protection », estime-t-elle à raison.

Son confrère parisien représentant la Fondation pour l’enfance, Me Olivier Baratelli, s’est employé à démontrer « que si un commandant de police de la DGSI peut commettre ces horreurs, alors la vigilance doit être constante, quotidienne, sans relâche. La consultation de sites pédopornographiques, antichambre du passage à l’acte, est un abominable fléau. Olivier C. a reconnu que “pour se satisfaire, à un moment on est obligé d’aller plus loin” ».

Contre l’officier radié que les jeunes filles voyaient comme « un héros », le procureur Matthieu Bourrette a requis quatre ans de prison ferme avec un éventuel mandat de dépôt à l’audience, trois ans de suivi socio-judiciaire et 18 mois d’emprisonnement supplémentaire en cas de non-respect, une interdiction définitive d’activité, même bénévole, avec des mineurs, ainsi que de détenir une arme jusqu’en 2026, et l’inscription au Fijais, le fichier des délinquants sexuels.

Me Jean Roger, l’avocat rémois d’Olivier C., n’a pas souhaité préciser quel fut l’axe de sa défense.

Le jugement sera rendu le 14 septembre.

*Prénoms modifiés

 

Mise à jour : Christophe B. condamné

Christophe B., le brigadier de police surnommé « Haurus » sur le Darknet, spécialiste de l’islam radical à la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), a été condamné jeudi 22 juillet à sept ans de prison, dont deux avec sursis, par le tribunal correctionnel de Nanterre. Le parquet avait requis sept ans ferme. Il a été arrêté à l’audience, menotté et directement conduit en prison, sa peine n’étant pas aménageable. Il lui est par ailleurs définitivement interdit d’exercer un métier dans la fonction publique. En toute logique, il devrait être radié des effectifs de la police. Il était jusqu’alors suspendu.

Le compagnon de Christophe B. a été condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis, relaxé du chef de complicité. Quant au client marseillais de Haurus, qui avait facilité plusieurs règlements de comptes dans les Bouches-du-Rhône, il a été condamné à trois ans de prison avec mandat de dépôt à l’audience. Il était déjà incarcéré dans le cadre d’une autre affaire.

X