Journal d’un pénaliste (dé)confiné (8)

Publié le 15/05/2020 - mis à jour le 15/05/2020 à 11H04

Au terme de huit semaines de confinement, voici qu’apparaissent les premiers signes d’un frémissement d’activité.   Entre espoir de reprise et crainte de l’avenir Loeiz Lemoine, avocat au barreau de Hauts-de-Seine, partage son quotidien de pénaliste au temps du coronavirus. 

Mardi 5 mai 2020 – Dernier mardi ?

Rendez-vous téléphonique  décompte d’honoraires (il faut facturer !), reprise et mises à jour des actes en standby, établissement d’une liste des choses à faire dès lundi.

La Poste nous dépose, je devrais dire nous déverse, gros comme ça de courriers recommandés : article 175, réquisitions, notifications diverses, arrêts de la chambre de l’instruction, etc.

Et une ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, avec non-lieu partiel et correctionnalisation forcée (je veux dire sans demander l’avis de la victime, que j’assiste). Normalement, j’aurais vu venir le coup en lisant le réquisitoire définitif, mais il se trouve que La Poste me le remet en même temps que l’ordonnance… Est-ce qu’entre nous le juge n’aurait pas pu m’adresser le réquisitoire par un moyen de transmission qui fonctionne comme par exemple le mail ? Ou la télécopie ? Il y a eu quelqu’un au cabinet au moins 3 jours par semaine depuis le début du confinement, ce n’est pas nous qui sommes défaillants, c’est la distribution du courrier.

Photo : ©Ruslan Gilmanshin/AdobeStock

Je deviens parano-complotiste : on profite des circonstances pour nous imposer des correctionnalisations, sachant que les cours d’assises vont avoir un mal fou à éponger le retard. Et on squeeze les observations de ces emmerdeurs d’avocats en envoyant les réquisitoires définitifs par courrier, ce qui permet de rendre une ordonnance de renvoi à marche forcée avant même qu’ils les aient reçues. Je ne sais pas si ça se voit, mais je suis furieux.

« C’est avec une certaine joie que j’ai pris connaissance du courrier qui nous a été adressé par X. Je vous félicite pour l’expertise que vous avez apportée à ce dossier. » Les clients ne sont pas toujours satisfaits de nos interventions, parfois même ils sont très mécontents ou très injustes, mais il faut savoir se souvenir de ceux qui manifestent une certaine reconnaissance.

Mercredi 6 mai- Dernier mercredi (on y croit)

67 kilos. Ça doit venir de la serviette.

Beaucoup à faire aujourd’hui, il va falloir s’y mettre et sérieusement.

Nicolas Hulot : « Si au sortir de cette épidémie les esprits procureurs l’emportent sur les esprits éclaireurs, alors nous irons dans le mur. » Encore un qui ne se préoccupe pas des souffrances des pénalistes, lesquels ont désespérément besoin de nouveaux dossiers. #onnoublierapas, Monsieur Hulot.

Projet de reprise des exercices de plaidoirie pénale, que je fais depuis des années pour les élèves avocats, en vidéo.

Mon auditrice de justice revient au cabinet à partir de lundi (les futurs magistrats sont connus pour être intrépides. Ou alors c’est parce qu’elle est tellement jeune qu’elle se sent à l’abri).

Une future stagiaire reprend également contact, son stage commencera un peu plus tard en raison des partiels décalés dans le temps. L’université nous propose par ailleurs un avenant relatif aux conditions de sécurité : distance du lieu de stage, mise à disposition de masques et gel, capacité à respecter les 4m² par personne au cabinet, « droit de retrait » du stagiaire.

Réception d’une copie de dossier pénal à plaider lundi.

Décidément ça commence à s’agiter, on sent comme un frémissement.

Ah non finalement c’est pas sûr, tweet d’un membre du Conseil de l’Ordre : « les avocats ont eu l’outrecuidance de déposer un référé liberté ce matin au TA (NDLR : tribunal administratif) pour que  l’État soit enjoint à prendre toutes les mesures utiles afin de garantir la protection des avocats du barreau des Hauts-de Seine. […] En représailles, la présidente et la procureure annulent la réunion prévue cet après-midi avec l’Ordre pour finaliser les conditions de reprise d’activité du 11 mai. Consternant ! » En effet.

Neil Young sur FIP, Don’t let it bring you down. En effet, on va pas se laisser casser le moral !

Jazzafip mortel avec notamment Gerry Mulligan (le sax baryton est tellement rare) et Lee Konitz. 19h14, j’arrête.

Jeudi 7 mai – Dernier jeudi !

Pesée du jour : 66,5. La serviette pèse le même poids que l’autre. Ceci est mon apport à la soif de connaissance des personnes qui me font l’honneur de lire ce modeste journal.

Conclusions à signifier par le RPVA, après les habituels allers et retours de validation avec le client. Il y a toujours un écart, plus ou moins significatif, entre ce que l’avocat écrit et ce que la personne concernée voudrait y voir figurer. On trouve un compromis.

Circulaire du 5 mai sur la fin des plans de continuation d’activité et la reprise des activités : les sessions d’assises prévues en juin sont en principe maintenues. « Réexamen des procédures », « un dispositif dérogatoire est également envisagé aux fins de permettre […] une réorientation des procédures ». En clair : telles affaires qui devaient passer en correctionnelle vont finir en mesures alternatives, ordonnances pénales, voire classement ?

Mon fiston passe un partiel à distance, avec envoi de la copie photographiée par SMS « on a bien travaillé, on devrait avoir une bonne note ». C’est bien, mon grand.

La Croix : « Les patrons redoutent une vague de poursuites judiciaires. Alors que de nombreuses entreprises s’apprêtent à rouvrir, les employeurs craignent d’être tenus pénalement responsables en cas de contamination d’un de leurs salariés. »

Photo : ©Keryann/AdobeStock

Décidément il faudra que j’y revienne.

Pensée pour mon bâtonnier et ami Vincent Maurel, entre la grève et la pandémie, je lui décerne le record du mandat le plus difficile depuis la création de notre barreau. Il est arrivé que des inconscients (ou plutôt des personnes qui m’estiment, ce qui égare leur jugement) tentent de me pousser à me présenter au bâtonnat. HEUREUSEMENT que je ne les ai pas écoutées ! Supposons que j’eusse été élu, et que je fusse tombé sur cette funeste série, je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait.

Rédaction d’actes, préparation du dossier de lundi, rendez-vous téléphonique, décomptes d’honoraires (est-ce que mes confrères comptent le temps passé à compter le temps passé ?).

19h46, fin de la journée. Week-end ? Pas sûr, je crois qu’il va falloir travailler demain, faute d’avoir été plus productif en début de semaine. Ça, ça se rapproche du moi d’avant.

Juste avant de se coucher, je tombe sur une querelle bien ridicule pour savoir s’il est normal ou acceptable que le Conseil national des barreaux (CNB) n’ait pas été signataire d’un communiqué commun à la conférence des premiers présidents, des présidents de de tribunaux judiciaires, du bâtonnier de Paris et de la présidente de la conférence des bâtonniers. Ce communiqué d’unité parle de « reconstruire la justice, notre justice, dans un esprit commun de bâtisseurs », mais ce qui compte c’est de savoir si le CNB en a été signataire ou si on l’a oublié. Le doigt et la lune.

Vendredi 8 mai : Week-end prolongé, c’est bon de pouvoir rester chez soi

Moi qui avais un temps envisagé de me remettre au golf (c’était avant d’être ruiné), de faire de la randonnée ou du vélo, d’aller passer quelques jours dans notre maison de Bretagne, quand je vois toutes ces belles journées je ne peux pas me défendre du sentiment que quelque chose nous est volé. Je n’insiste pas, sinon on va me traiter de bourgeois.

Du coup je deviens de plus en plus désagréable et je ne cesse de me faire des ennemis, vu que je critique tout le monde.

Ce matin Kami Haeri publie un très beau texte dans Dalloz, avec in fine des paroles de Jean-Marc Varaut, qui évoque sa défense de Maurice Papon : « J’ai plaidé 16 heures, mais j’étais épuisé. Epuisé. Je n’avais quasiment plus de force. Vers la fin, je me levais, je plaidais quelques minutes, et je me rasseyais quelques secondes pour reprendre des forces. Puis je me relevais et recommençais à plaider quelques minutes. Et puis je me rasseyais quelques instants à nouveau. Et vers la fin, je tenais à peine debout, alors j’ai conclu ». Et, après un long silence, il rajouta ceci : « mais si j’avais eu la force de plaider 15 minutes de plus, j’aurais arraché l’acquittement ». Et d’en conclure : « Tout ce que nous sommes est selon moi rassemblé dans ces mots. »

Pourquoi, à moi, évoquent-ils plutôt Monsieur Smith au Sénat et un James Stewart éreinté après un discours (une plaidoirie) interminable ? Est-ce qu’on obtient les acquittements à l’usure ? Comment peut-on penser, après16 heures de plaidoiries : encore 15 minutes et je les avais ? C’est très beau, très lyrique, mais tellement faux. Si l’efficacité d’une plaidoirie se jugeait à sa durée et à l’endurance de celui qui la prononce, ça se saurait. Et l’idée que des juges et des jurés (ou n’importe qui d’ailleurs) puissent suivre, écouter, prendre en compte, 16h d’argumentation, ou même 12 ou 8, est vraiment une vaste blague.

Pour mettre le comble à la mesure et aggraver définitivement mon cas, je vais m’en prendre à une icône, un totem, que tout avocat se doit en principe d’adorer sans restriction, un saint laïque, j’ai nommé Henri Leclerc, qui donne dans 20 Minutes une interview dont j’extrais ceci : « Les gens sont suffisamment intelligents. Regardez, les Français se sont très bien confinés. L’esprit civique est toujours là. Je n’aime pas que le gouvernement prenne les gens pour des enfants ! ».

Quatre phrases, quatre contre-vérités ! Il suffit d’en croire ses yeux. Le Français (je conserve la majuscule) ne se comporte jamais de façon civique, tout le monde sait ça. Il vit toute interdiction ou obligation, depuis le casque pour le vélo jusqu’aux passages piétons, en passant par les limitations de vitesse, comme d’inacceptables atteintes à sa liberté individuelle. Le latin, qui juge la règle avant de décider si elle s’applique à lui, s’estime infiniment supérieur au nordique, par exemple, qui respecte la règle par discipline, juste parce que c’est la règle.

Photo : ©Alex Sipetyy/AdobeStock

Bon je vais étendre le linge et faire les carreaux, ça va me calmer.

Tonte de la pelouse, avant la pluie.

Castelnau encore, faisant référence à l’appel du 18 juin : « La France libre et si nécessaire combattante, toujours. » Combattante ? Mais contre qui ? Contre l’occupant comme en 40, ou contre elle-même en 2020 ? Ces références à la résistance me gonflent au plus haut point, c’est comme de parler de révolution : on la fait contre les dictatures ou les monarchies, pas contre les démocraties.

Sur FIP, Kangaba du duo Lansine Kouyate – David Neerman, magnifique mélange de balafon et de vibraphone (un peu trafiqué ? En tous cas avec un son qu’on pourrait qualifier de psychédélique si le terme n’était pas si daté).

« Coronavirus: Marine Le Pen prépare un « livre noir » sur la gestion de la crise ». Quelle surprise. Je suis sûr qu’elle, à la place du gouvernement et grâce à la fine équipe qui l’entoure, aurait géré ça comme un chef.

« Une cargaison de masques destinés à l’Île-de-France braquée en Espagne. » Le banditisme a ceci de commun avec le capitalisme qu’il occupe toujours tous les créneaux rendus disponibles par les circonstances. Imagine-t-on une invasion de vampires déferlant sur la planète ? Les voyous braqueraient des cargaisons d’ail, d’eau bénite et de crucifix.

Jazzafip spéciale EST, Esbjorn Svensson Trio pour ceux qui ne connaissent pas. Un groupe magnifique dont le leader est décédé en 2008 d’un accident de plongée. Comme Pat Metheny ou Avishaï Cohen, du vrai jazz mais avec une modernité qui le ferait apprécier de tous. Enfin, si les gens en écoutaient au lieu de Kendji Girac ou Aya Nakamura, ce qui ne risque pas d’arriver.

Je commence tout doucement à me faire à l’idée que dimanche soir, il faudra que je prépare mon cartable. Quite a change.

Samedi 9 mai – Début d’un vrai week-end

Poursuite de la préparation sophrologique : aujourd’hui est un samedi

Madame Lemoine envoie des masques à nos deux fistons qui ne sont pas confinés avec nous. Notre fille, en revanche, en a confectionné elle-même. Il y a en effet une différence entre elle et eux : elle a une machine à coudre (explication toute simple).

« Le club d’Amiens annonce avoir saisi la justice, « suite (à) la décision injuste et incompréhensible de la Ligue de football professionnel d’arrêter le Championnat à la 28e journée avec relégation » ! ». Injuste, ça peut se discuter et en effet on ne saura jamais qui aurait été européen, qui se serait maintenu et qui aurait été relégué en ligue 2. Mais « incompréhensible », faut pas exagérer. S’il faut des sous-titres aux amiénois, on va leur expliquer ce qui se passe.

Dimanche 10 mai – Veille de rentrée

Ultime pesée (je n’aurai pas le temps demain) : 66,7, ouf, j’avais un peu perdu mais là je retrouve mon poids de forme.

BBQ, frites maison, c’est la tradition du dimanche en cette saison. Rien de plus apaisant que d’éplucher les patates et couper les frites au couteau en écoutant un petit podcast de Réplique par exemple. Le BBQ est vertical bien entendu : plus sain, plus aisé à allumer, sans fumée, sans odeur de graisse brûlée.

Obama : la gestion du virus par Trump est « un désastre chaotique absolu ». Peut-être une des seules bonnes nouvelles de la pandémie aura-t-elle été de faire ressortir l’arrogante bêtise de Trump et son incapacité à faire face à un problème de cette ampleur. On peut donner des coups de menton face à Xi ou à Poutine, mais le virus lui, s’en fout.

Comment s’habiller demain ? Manches longues ou courtes ? Quelles chaussures, avec ou sans lacets ? D’ailleurs il faut que je les brosse, depuis le temps !

Y aura-t-il du monde sur la route, façon retour de vacances, ou pas ? Et la route de Saint Cucufa, ils l’ont rouverte ou pas encore ?

Je suis en pleine tempête sous un crâne, là.

Anne-Elisabeth Moutet en réponse à un commentateur de Twitter qui suggère qu’Elisabeth Borne soit envoyée devant la HCJ « hop, au gnouf » : « Il va falloir qu’on arrête de judiciariser la politique. Vous n’aimez pas les idées de Borne, moi non plus, votons pour quelqu’un d’autre. Les procès à répétition rendent l’exercice du pouvoir impossible. Ceci vaut pour tous les camps. ». Rien à ajouter.

John Lennon sur FIP, Instant Karma, franchement il ne porterait pas ce nom, jamais personne ne publie cette chanson… paroles, mélodie, voix, tout est mauvais. D’ailleurs après la séparation des Beatles, à part Jealous Guy, qu’a-t-il fait de bien ? Personnellement, j’échangerais sans regret dix John Lennon contre un seul Paul McCartney (tous les révolutionnaires en peau de lapin vont encore me traiter de réac).

Photo : © thodonal/Adobestock

Lundi 11 mai – Jour 1 du déconfinement

Et en principe fin de ce journal. Quelques personnes trop indulgentes me demandent de poursuivre : « Loeiz, on t’aime ! » Oui d’accord, merci beaucoup, mais jusques à quand ?

Puis, autant le confinement avait ceci de nouveau et d’original que tout fait, même modeste, pouvait présenter un peu d’intérêt, autant une fois déconfinée mon existence va révéler toute sa platitude et son manque d’originalité. Que moi je m’y intéresse, passe encore, mais les autres ? Je sens déjà poindre la déception.

6°, pour un mois de mai c’est un peu jeune, surtout avec cette bourrasque.

Tiens une station-service, le sans plomb est à 1,20 €. La dernière fois que j’ai le plein, le litre était à 1,52 €. La circulation ? Comme un jour de vacances, fluide, sans à-coups, pas désagréable.

Retour au cabinet, luxe de précautions, gel et désinfectant partout, quand on y pense on passe son temps à toucher plein de trucs : portes, poignées, frigo, cafetière, bouilloire, placards, tiroirs, interphone, copieur… la prophylaxie devient un boulot à plein temps, c’est tout un fonctionnement à revoir. Lampedusa avait raison, il faut tout changer pour que rien ne change.

Au palais pour une audience, même ambiance : scotchs au sol, sur les sièges, le plexi devant l’accueil de l’Ordre, ça a l’air sérieux.

Au même moment sur Twitter : A Douai, « Le port du masque est désormais obligatoire pour toutes les personnes entrant dans les locaux de la cour d’appel et du tribunal judiciaire. » Eh bien pas à Nanterre. Dans la salle des assises, où siège la correctionnelle, sur une vingtaine de personnes, ma petite stagiaire et moi faisons tâche avec nos masques. La distanciation ? Ouais, vazy on la respecte, mais vite fait…

Photo : ©bqmeng/AdobeStock

J’ai retiré le masque pour plaider, ça étouffe tellement le son que c’est à peine si je m’entendais moi-même.

Quatre étages pour sortir du parking. Quatre autres pour monter au parquet inscrire un appel. Avec le masque, arrivé en haut je suis au bord de l’insuffisance respiratoire.

Audience, appel de l’ordonnance de renvoi (cf. coup de gueule du 5 mai), consultation d’un dossier car oui, l’audience de mercredi matin est maintenue, courrier palais, une après-midi bien remplie pour une reprise.

De retour au cabinet, rayon de soleil printanier, du monde plein les rues, la plupart sans masque comme si le virus était un mythe, une invention ou le simple vestige d’un passé déjà presque oublié.

Tous ceux qui disent que les français sont responsables, raisonnables, adultes, civiques, disciplinés, et que l’Etat oppresseur les traite comme des enfants : achetez-vous des lunettes, ou acceptez de voir ce que vous voyez, comme disait Péguy.

J’ai une ampoule. Ce ne sont pas mes chaussures qui sont neuves, ce sont mes pieds.

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