Journal d’un pénaliste confiné (7)

Publié le 07/05/2020 - mis à jour le 08/05/2020 à 14H07

Alors que se profile la perspective du déconfinement, Loeiz Lemoine, avocat au barreau de Hauts-de-Seine, raconte son quotidien d’avocat pénaliste au temps du coronavirus et décrypte l’actualité avec une ironie mordante. 

Lundi 27 avril, une nouvelle semaine de… ah oui travail (je cherchais le mot).

Le Figaro : « L’opération de déconfinement, d’une complexité hors norme, met l’exécutif sous pression comme jamais. Presque chacun des chantiers a donné lieu à un couac. » Et à des plaintes pénales (#OnOublieraPas #PlainteCovid).

Dans les mails du jour, une « demande de devis » sur le portail du CNB. Comme absolument toutes les précédentes, lorsque je me connecte : « cette demande est déjà pourvue ». Le site semble surtout servir à mettre les avocats en concurrence entre eux : le moins disant ou le plus rapide emportera l’affaire.

Photo : ©Wellnhofer Designs/AdobeStock

Mon pauvre agenda est tout vide, à part deux malheureuses audiences dont aucune ne se tiendra. Echanges sur les réseaux : nécessité de reprise de l’activité, mais impossibilité de la reprendre en mode normal. Photos de dépôts de dossiers (civils donc) pour que l’activité se poursuive, malgré l’absence d’audiences.

Déclaration d’amour anonyme d’une « magistrate qui [nous] veut du bien » et qui défend la nécessité de l’audience et même (quelle inconsciente) des plaidoiries, les avocats étant « indispensables pour rendre une justice de qualité. » Inquiétude de certains sur le risque (la volonté ?) de voir disparaître les avocats, les audiences, le contradictoire.

Atelier coiffure cet après-midi chez les Lemoine, rafraichissement à la tondeuse. J’économise 25 € et j’évite la question, devenue rituelle depuis quelque temps et qui est à mon avis un marqueur de l’âge : «je vous fais les sourcils ? »

Suite (et fin ?) d’une polémique improbable : après avoir démissionné, le bâtonnier de Valence envoie au Dauphiné un communiqué absolument pas indispensable. Morceaux choisis : « J’ai certainement employé des mots durs à son égard, mais le terroriste présumé ne sera jamais mon frère, jamais ! Dès lors, comment pourrais-je continuer à exercer ma fonction auprès de confrères qui, d’un côté, s’érigent en grands moralisateurs et, de l’autre, insultent la mémoire des victimes et de leur famille. […] En écrivant de tels propos ou en les approuvant, notre profession se discrédite. Je ne pouvais plus en être l’un de ses représentants ».

Incroyable retournement alors que les faits sont bien plus simples :

* un réfugié soudanais tue, dans les rues de Romans, deux personnes et en blesse cinq autres ;

* sur un groupe Facebook d’avocats de Valence, propos virulents d’un confrère qui qualifie de «connards» ceux qui voudraient le défendre ;

* le bâtonnier « like » ces propos et en rajoute une petite couche : « « il peut crever où il veut, rien à […] et moi aussi je pèse mes mots » ;

* un confrère peu épris de confidentialité, ou estimant que certains intérêts supérieurs justifient qu’on la viole, fait « fuiter » ce déplorable échange. Tribune outrée dans Dalloz, rappelant quelques évidences sur ce que c’est qu’être avocat ;

* l’affaire fait tant de bruit que, ayant à peine débuté son mandat, le bâtonnier démissionne ;

* Et finalement il traite de « moralisateurs » (bien obligé d’être poli dans un communiqué de presse) des confrères qui n’ont fait que lui rappeler ce qui, pour un bâtonnier, devrait être gravé dans le marbre.

 

Photo : ©P. Cluzeau

Mardi 28 avril – Le retour des nuages

Petit coup de vent d’ouest, ça vient de la Bretagne (je reconnais ça au premier coup d’œil), mais à peine de pluie.

Anne Rosencher : « Je ne suis pas de ceux qui pensent que dans la période il serait malvenu de critiquer ou même d’être en colère – sur la question des masques, par ex. En revanche, la responsabilité politique se règle dans les urnes, pas par cette « envie de pénal » dont parlait Philippe Muray ».

Si, si, si, du pénal, du pénal, du pénal ! J’ai besoin de me refaire une trésorerie, moi.

Amorce d’un débat plus que chaud sur la question des vacances judiciaires. Depuis le début du confinement c’est mon idée que si la période des vacations dure 6 semaines comme d’habitude, on ne s’en sortira pas. Considérant l’inertie du redémarrage, le temps qu’il faudra pour revenir à un rythme de croisière, la machine va de nouveau s’arrêter (ou presque) à peine relancée.

Argument des juges et greffiers :

* nous ne sommes pas en vacances depuis le 16 mars,

* le retard catastrophique a été causé d’abord par la grève des avocats,

* les vacations ne sont pas une période d’arrêt mais les vacances méritées des personnels judiciaires.

Je déclare  la guerre au mot webinaire, déclinaison française de webinar, contraction de web et seminar.

Rendez-vous téléphoniques, échanges avec mes associées, est-ce qu’on va pouvoir grapiller un petit quelque chose, ou rien du tout ? Décisions de gestion à prendre dès la « rentrée » du 11 mai. Mails, établissement d’un décompte de pensions dues et payées (dont j’ai délégué la partie la plus ingrate à un futur magistrat que l’ENM a eu l’imprudence de me confier), ou comment on arrive, moyennant une journée de travail de durée quasiment normale, à avoir l’impression qu’on n’a rien fait de vraiment décisif.

Le débat sur la question des masques risque d’être chaud. L’enquête de Libé intitulée «Mensonge d’Etat» montre que les gouvernements de la présidence Hollande ont laissé le stock de masques diminuer et se périmer faute de renouvellement. Mouvement qui s’est poursuivi sous la présidence Macron, malgré des réunions et des rapports. Ce qui nous a vu arriver au début de l’épidémie avec 150 millions de masques au lieu d’un milliard. Il existe un Etablissement de Préparation et de Réponse aux Urgences sanitaires (EPRUS), créé en 2007 et dont la mission consiste, notamment, à veiller à ce que nous disposions de stocks de masques chirurgicaux et FFP2. D’après un rapport spécial du Sénat de 2009, ces stocks, initialement d’un milliard pour les premiers et 723 millions pour les seconds, dont une forte majorité de fabrication française, étaient tombés à 579 millions dont 228 millions périmés.

 

Photo : ©bqmeng/AdobeStock

En 2011, le Haut Conseil de la santé publique  (oui, il existe un HSCP ! Le nombre d’organismes, d’autorités, d’établissements et autres institutions est pharamineux. Comme disait Coluche, rigolez pas, c’est avec votre pognon quand même), le HSCP donc recommandait, sans précision chiffrée, « une reconstitution régulière d’une partie du stock ». Un nouveau rapport du Sénat en 2015 (moi qui pensais qu’il ne servait à rien, et nous coûtait fort cher, je retire ce que j’ai dit) nous apprend que la décision a été prise « de ne pas renouveler certains stocks arrivant à la péremption (…) ce qui « du point de vue des finances publiques (…) permettait de réaliser des économies considérables en termes de coût d’achat, de stockage ». Il soulignait la mise en place d’une « nouvelle doctrine » consistant à ne stocker que des masques chirurgicaux pour les malades. Les masques chirurgicaux et FFP2 destinés aux personnels de santé étaient désormais à la charge des employeurs (donc les hôpitaux).

Pourquoi ce choix qui, rétroactivement, parait si étrange et mal avisé ? Parce que « les usines de production étaient capables d’être actives très rapidement, notamment en Chine ». Je me marre. Bref, à la fin du mandat Hollande, sur 700 millions d’exemplaires seuls 100 millions étaient encore utilisables. Depuis 2017, rapports, réunions, avis, recommandations, rien n’y a fait.

Certains ont écouté le discours du premier ministre. Y parait qu’il n’aurait pas dit un mot sur la justice, mais en revanche les coiffeurs vont rouvrir le 11.

Mercredi 29 avril – Il faut vraiment que j’avance

Lettre ouverte/pétition à la présidente de la CNBF : je la signe. Non que j’en épouse chaque mot, comme toujours en matière de pétition, mais disons que j’approuve la démarche qui consiste à demander un petit peu plus à cette vénérable institution. En l’état, pour notre cabinet, l’effet des mesures prises (sans grande spontanéité mais plutôt sous la pression des avocats) se limite à la diminution d’une partie des cotisations.

« Les Français sont responsables, il faut arrêter de les culpabiliser en permanence, a affirmé Marine Le Pen ». Mouais… certaines images sont trompeuses, alors.

Débat Sud-Radio, mon confrère auteur de la tribune vengeresse dans Marianne, maintient que « Oui le contrôle pénal pourra contrôler les fautes commises lors de la gestion de cette crise ! » Il nous explique qu’il y a deux contrôles : politique, qui incombe au parlement, mais « on le sait bien, il ne contrôle rien ». Et pénal, « c’est le juge pénal qui doit juger les fautes qui ont été commises par des citoyens ».

Mais, lui demande Judith Waintraub, et il est piquant que ce soit la journaliste qui pose à l’avocat la seule question qui vaille (sur le terrain juridique) : « peut-on pénalement condamner des ministres parce qu’ils ont été mauvais ? ». Réponse avec un long exemple : la mauvaise gestion des masques et le mensonge qu’on a servi aux français, « le juge aura à en juger ». Et un second : le confinement s’applique, dit-il, dans certains quartiers mais pas d’autres, et même, nous rappelle-t-il, il y a eu des instructions de ne pas intervenir dans le Calvados pendant le ramadan, « ça cet acte là il faudra qu’ils en répondent ». J’ai beau chercher, je vois là beaucoup plus d’envie de pénal que de pénal réel.

L’article 111-4 du code pénal, qui énonce dans la loi ce qui est un principe intangible en la matière, rappelle que « La loi pénale est d’interprétation stricte » et non extensive. Un monde hyper judiciarisé et surtout hyper pénalisé, a quelque chose d’effrayant et, potentiellement, de plus totalitaire que (par exemple) une application qu’on serait libre d’installer ou pas pour suivre les contacts avec des personnes contaminées.

« Coronavirus : Le nombre d’appels vers des centres antipoison augmente aux Etats-Unis. Message du centre d’urgence de l’État du Maryland « Ceci est un rappel sur le fait qu’il ne faut en aucun cas s’administrer du produit désinfectant dans le corps par injection, ingestion ou une quelconque autre voie. » Merci qui ? Merci Donald.

Tribune dans l’Obs : audience correctionnelle à Paris en mode confiné.  « Le rôle du juge ne serait-il pas de s’interdire de participer à une justice qui met en danger ses acteurs et ses justiciables ? » Le droit de retrait version justice, est-ce que ça existe vraiment ?

Jeudi 30 avril – Ce soir c’est le week-end !

Une petite flambée. La pluie c’est bien mais généralement elle s’accompagne, comme disait Alphonse Allais, d’un abaissement thermométrique.

Nous commençons à réfléchir à notre déconfinement professionnel : comment procéderons-nous à compter du 11 mai ? Présence physique au cabinet, en signe de reprise, réponse au téléphone, maintien d’une part de télétravail ? Beaucoup dépend de la façon dont les juridictions, notamment celles qui nous sont les plus habituelles, vont reprendre leur activité. Nous avons commandé des masques et nos locaux nous permettent, avec un minimum de vigilance, de respecter une distance sociale suffisante.

Un peu de philosophie potagère : les plants résultant de graines semées avec amour, dans un mélange de terreau et de compost soigneusement dosé, arrosés juste ce qu’il faut, sont deux fois moins grands que ceux qui sortent spontanément un peu partout, dans les pots, les bacs, tous les endroits où j’ai épandu du compost, et le bac à compost lui-même. Les semences proviennent d’un agriculteur qui s’est fait une spécialité de planter des graines puis de laisser les plantes se débrouiller toutes seules : pas d’arrosage, pas de tuteurs, aucun soin, une fois en terre seules les plus fortes s’en sortiront. Je sens qu’il y a dans tout ça un message, mais lequel ?

Annonce, reprise par le Parisien, d’une vague de classements sans suite en opportunité. Outre le manque à gagner pour la défense, il faut penser aux victimes. Le classement sans suite d’une infraction avérée mais qu’on n’a pas le temps de traiter, est tout de même une forme de déni de justice clair et net.

Auto congratulation entre associés : nous avons fait un petit chiffre d’affaire en avril, plus du tiers de celui de l’an passé.

Al Green sur FIP, « Simply beautiful » : c’est exactement ça.

Charlie Hebdo  (je suis et serai toujours Charlie) a interviewé Bernard Harcourt, professeur à Columbia : « L’objectif des GAFA est de faire du commerce à partir de nos données. Les États veulent nous surveiller à partir de ces mêmes données. Il n’y a aucune raison de leur faire confiance. » Voilà qui résume exactement mon inquiétude : l’Etat, votre Etat, en principe votre représentant en même temps que votre protecteur, ne vaut pas mieux et n’est pas plus digne de confiance que les capitalistes qui veulent votre pognon. Nihilisme ? Anarchisme ?

La présidente du SAF dans Libé : « Le Conseil d’Etat avait un coup à jouer dans cette période de crise majeure. Mais au lieu de s’affirmer comme un véritable organe de contrôle, « il fait le choix de donner carte blanche au gouvernement. »

Au même moment sur le Huffpost  : « Le Conseil d’État (confirmant en cela le premier juge) ordonne la reprise de l’enregistrement des demandes d’asile en Île-de-France ». Toujours essayer de tenir les deux bouts de la chaine.

Mort de Denis Goldberg, militant blanc contre l’apartheid, qui a passé 22 ans en prison. Article dans La Croix.  L’envers de l’héroïsme : Un jour, sa fille lui dit : « Tu es un héros, certes, mais on n’est pas obligé d’aimer les héros. Quand on s’engage autant en politique, on ne fait pas d’enfants. » Ouch.

Commentaire Twitter d’une élève avocate, lassée des propos aigris de ceux qui croient devoir décourager les futurs avocats : « Vous n’êtes pas le premier à me dire ça mais vous semblez être une minorité à penser comme ça. J’en profite pour vous dire merci, parce que je lis souvent vos articles et qu’ils me redonnent espoir en cette profession, et me rappellent pourquoi j’ai tant voulu l’embrasser ». Je suis largement récompensé de mes peines !

Sur France 2, Stéphane Bern et Lorant Deutsch enseignent l’histoire aux français. Je zappe juste avant de m’ouvrir les veines. Madame Lemoine, également férue d’histoire, regarde Les visiteurs et s’étrangle de rire.

 

Vendredi 1er mai  – Le muguet est en fleurs

65,3 kilos.

Deux petits brins de muguet pour Madame Lemoine, les deux seuls qui soient déjà en fleurs.

Décision du Conseil constitutionnel sur la QPC relative au recours, sans l’accord de la personne, à la visioconférence : « ces dispositions portent une atteinte excessive aux droits de la défense et doivent être déclarées contraires à la Constitution ». Leur abrogation immédiate emporterait des conséquences manifestement excessives et l’effet de cette décision est reporté au 31 octobre 2020.

1°) Se féliciter de cette décision, favorable aux droits de la défense.

2°) Une pierre dans le jardin de ceux qui critiquent par principe le rôle des organes de contrôle (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Conseil constitutionnel).

Après m’avoir utilisé comme cobaye, Madame Lemoine s’attaque à notre fiston. Remarque parfaitement déplacée : « c’est sûr qu’avec lui il y aura beaucoup plus de cheveux par terre ». Non là, vraiment, je suis furieux.

 

jasckal / AdobeStock

Emotion, comme à chaque fois, autour de la possible libération conditionnelle de l’agresseur d’un jeune homme, qui en est resté handicapé à vie. Les données du débat sont toujours les mêmes, c’en est confondant. La victime et sa famille ont, d’après moi, tous les droits, dont celui de critiquer la peine, puis son exécution et l’éventuel aménagement. Les réactions sur le thème du laxisme des juges d’application des peines sont en revanche un peu fatigantes et montrent une incompréhension totale de notre système judiciaire et de ce en quoi consiste vraiment l’exécution d’une peine. Un phénomène très intéressant à constater (j’en suis le témoin depuis plus de 30 ans) est la réaction des familles que rien ne destinait à être confrontées :

* à ce que c’est qu’une audience, un jugement, la difficulté parfois à obtenir une copie de dossier, le temps qu’on a pour s’expliquer, la façon dont parfois les juridictions s’adressent aux prévenus (typiquement en CI),

* à ce que sont une prison, les conditions de détention, la surpopulation (passée, et probablement à venir), le temps qu’il faut pour faire valider un simple numéro de téléphone ou faire parvenir de l’argent au détenu, la fréquence et la durée des parloirs,

* et les possibilités d’aménagement des peines. Les mêmes qui 3 ans plus tôt n’avaient pas de mots assez durs pour le juge qui libère tel criminel, sont totalement schizophrènes quand le fiston, le père ou le frère se retrouvent dans la même position.

Jean-Michel Aulas, pdt de l’OL, menace la Ligue de football de poursuites, pour perte de chance d’avoir pu remonter au classement et participer à une coupe d’Europe (gros écart budgétaire à la clef). Décidément, la période qui s’ouvre sera celle des avocats. Ce qui me remet en mémoire ce parieur qui avait plaidé jusqu’en cassation pour une erreur d’arbitrage qui l’avait (soutenait-il) empêché de toucher une forte somme.

Barry White, Love’s Theme, sirupeux  de violons et de guitare wouah wouah… 1974, comme c’est loin tout ça…

On va dire que je suis obsessionnel mais je me contente de lire : le même confrère qui jeudi dernier menaçait de poursuivre des juges (« il faudra envisager la responsabilité pénale des juges administratifs et Conseillers d’Etat »), tweete maintenant ceci : « Quand @Place_Beauvau conteste un arrêt du @Conseil_Etat. Brêche dans l’Etat de droit ? ». La fameuse jurisprudence de la paille et la poutre.

Appel dans Médiapart  avec ce titre hallucinant : « Appel international à l’attention du Ministre français de la justice afin de mettre un terme immédiat à la mascarade de la justice dans le cas du Professeur Tariq Ramadan. Près de 150 professeurs d’Université, d’intellectuels et d’activistes de renommée internationale, dont un Prix Nobel de la Paix, ont signé cet Appel. Ils demandent expressément à la Ministre de la Justice française de prendre ses responsabilités et d’intervenir dans la procédure concernant le Professeur Tariq Ramadan. »

Prendre ses responsabilités et intervenir dans la procédure, on est en pleine contradiction dans les termes. Cette harangue, pleine d’expressions et de notions erronées (j’allais dire tissu de connerie), se conclut par cette étonnante formule : « Nous suggérons, en particulier, que si les magistrats chargés de l’affaire Tariq Ramadan ne sont pas en mesure de faire correctement leur travail, avec l’impartialité requise par le code de déontologie de la Magistrature, ils doivent être révoqués et remplacés par des juges véritablement impartiaux. »

Photo : © Xiongmao/AdobeStock

Rappelons-leur qu’il n’existe pas de code de déontologie mais un « recueil des obligations déontologiques » qui « ne constitue pas un code de déontologie ayant force réglementaire et dont le contenu serait figé. Il énonce des principes de conduite professionnelle, articulés autour des grandes valeurs devant structurer le comportement de tout magistrat. » Par ailleurs il existe une procédure de suspicion légitime qu’on peut exercer si l’impartialité des juges est en question. Elle n’est, ni de près ni de loin, du ressort de la Garde des Sceaux. Enfin, l’appel contient un certain nombre d’affirmations qui soit sont fausses, soit résultent d’une violation patente du secret de l’instruction, ou alors on se demande comment toutes ces bonnes âmes peuvent affirmer, par exemple, que certaines personnes n’ont pas été entendues par les juges.

Samedi 2 mai – non les juges ne sont pas laxistes !

Podcast des anciens Matins de France Culture, Mona Ozouf parle de son livre sur Jules Ferry et ceux qui s’empressent de juger le passé, à la lueur du présent, avant de le comprendre. Elle évoque, dans une formule que je trouve particulièrement heureuse et qui illustre une constante entre la IIIème et nos jours, « la gauche déclamative qui voit dans le compromis une trahison ». Ça me fait penser à quelqu’un, mais qui ?

Un peu (beaucoup, même) de beauté sur FIP : Joan Baez reprenant Farewell Angelina de Bob Dylan. Guitare, voix, pureté, simplicité, timbre, c’est presque aussi beau que du rap.

Au lieu de tenir ce journal, et après avoir bêtement pris part à la discussion sur la libération conditionnelle accordée à l’auteur d’une grave agression, avec les réactions habituelles (juges rouges, laxisme, « Cette justice victimaire cautionne la barbarie »), je me trouve enfermé dans les pauvres 280 signes de Twitter, qui est fait pour les sprinters. Entre le jardinage, le repiquage et un projet de pâté en croûte commencé ce matin, je me lance et j’arrive à 5 pleines pages… Au lieu de me la couler douce puisque c’est le week-end.

« De la Bretagne à la Guadeloupe, la bataille de la réouverture des plages ». La famille Lemoine, qui a un pied de chaque côté de l’Atlantique, se sent particulièrement concernée.

Nan mais c’est pas possible, là ! J’allais me remettre à mon pâté en croûte et qu’est-ce que je vois ? « Claude Askolovitch : L’homme qui crache sur Zemmour n’est qu’un autre Zemmour. Ils sont une même barbarie et l’empathie m’est impossible ». J’avais volontairement omis de commenter cet épisode d’un jeune blaireau poursuivant un Eric Zemmour courbé, lamentable et fuyant pendant que l’autre l’agonit d’injures avant, tout content de lui, de se vanter de lui avoir craché dessus. Pas parce que je n’ai aucune sympathie pour Zemmour et encore moins pour ses idées, mais parce que je n’avais rien à dire qui ne l’eut déjà été.

Je ne devrais pas être surpris de retrouver Askolovitch dans cette posture, c’est tout lui. Ses sévérités n’ont d’égales que ses indulgences, cet homme a choisi un camp, qui n’est pas celui de la vérité mais celui du « bien ». Il confond la condamnation d’un acte et la défense de celui qui en est victime, comme si cette condamnation validait les théories de Zemmour sur Pétain ou Maurras.

Encore un qui pense que la frontière entre le bien et le mal ne passe pas par lui. Zemmour et le blaireau sont ensemble du mauvais côté. Askolovitch, superbe et généreux, se trouve du bon côté, ce qui lui permet de les juger de tout son haut, en traçant un signe d’égalité entre l’agresseur et l’agressé. Comme ce doit être bon.

Dimanche 3 mai – On va « protéger pénalement » les maires

66 kilos tout rond (enfin, si ma serviette actuelle pèse autant que la précédente. Il faudra que je vérifie de postulat. La science, toujours).

Début de préparation psychologique à l’idée que, peut-être, la semaine qui vient sera la dernière confinée. Et à la possible déception inverse : c’est pas sûr ! On a dit le 11 mai comme ça, mais c’est conditionnel.

Aurore Berger, députée LREM : « Nous proposerons une adaptation de la législation pour effectivement protéger les maires pénalement mais aussi toutes les personnes dépositaires d’une mission de service public dans le cadre des opérations de déconfinement. » C’est pas bon pour les avocats, ça. Et comme la loi pénale peut rétroagir quand elle est plus favorable aux personnes poursuivies…

Xavier Iacovelli, Sénateur des Hauts-de-Seine :  « Avec plusieurs de mes collègues parlementaires j’ai signé cet appel pour protéger pénalement les maires et les personnes dépositaires d’une mission de service public dans le cadre du #déconfinement et ce, pour une période limitée. » Protéger pénalement, est-ce un oxymore ou juste une mauvaise formulation ? Et en quoi va consister cette protection, alors là je suis curieux.

Renaud Muselier, dit le Fouquier-Tinville des Bouches du Rhône : « Je donne 3 jours à la grande distribution pour prouver qu’elle n’avait pas de stock secret de masques pendant la crise ! Les soignants en ont manqué, les @Regionsdefrance et l’Etat ont souffert pour s’en procurer : si cela se confirme, je déposerai immédiatement plainte au pénal. » Comme dit Jacques Brel dans l’Aventure c’est l’aventure : vous êtes un tigre de papier.

Brad Pict / AdobeStock

Lundi 4 mai. Le dernier lundi confiné ? Acceptons-en l’augure.

Pub : le Théâtre National de Bretagne et Patrick Boucheron proposent une lecture collective de L’histoire mondiale de la France, cette anti-histoire de France dirigée par celui qui nous explique, en substance, que la France est une chose qui n’existe pas. Rappelons avec malice que « National » renvoie à la France, justement, et signifie que c’est le cochon de contribuable français qui lui permet d’exister, mais c’est un détail.

Le Billet politique de Stéphane Robert sur France Culture, intitulé « Y’a-t-il un responsable ? ». Copieur. « Est-ce à la justice d’évaluer la décision politique ». J’ajouterais : la décision politique reste-t-elle encore possible sous la menace de poursuites pénales ?

Une personne à qui j’ai soumis un projet de conclusions : « Maître, votre retour de conclusion est parfait ! Il présente les preuves crescendo et décrit avec grande maîtrise les fourberies de […] et mon positionnement. Je n’ai rien à redire mis à part vous féliciter encore une fois ! Je remercie l’univers que nos chemins se soient croisés. »

Outre la satisfaction de chanter mes propres louanges, ceci montre que les intérêts que certains nous confient, qu’ils déposent entre nos mains, ont pour eux une importance particulière. Et nous en acceptons la responsabilité avec un sentiment et pour des raisons qui dépassent la seule idée (parfaitement respectable) de gagner notre vie voire de la bien gagner.

Quelque chose bouge dans le RPVA, je reçois trois accusés de réception, dont un pour un message envoyé le 1er avril… serait-ce un signe avant-coureur du réveil de la belle au bois dormant ?

Est-ce que j’ai vraiment écrit dans des conclusions « Un enfant de deux ans comprendrait » ? Il est temps que ça s’arrête, ce confinement, je deviens de plus en plus irascible.

Régis de Castelnau enfonce le clou et persiste dans ses prophéties auto réalisatrices.  « Il est clair, compte tenu de l’incurie et de la gabegie qui ont caractérisé la gestion de la crise, et ce au plus haut niveau, que nous sommes confrontés à un florilège d’infractions pénales. » Il le fait à l’occasion de cette proposition (si je comprends bien) de loi émanant de parlementaires et non (facialement en tous cas) de l’exécutif, et qui vise à une sorte d’amnistie préalable de tous les responsables face aux contaminations à venir. Tout ceci est d’une maladresse terrible et envoie un message désastreux : on a les jetons, on sent qu’on va être poursuivis, alors protégeons nos arrières (j’ai promis de rester poli). Je suis aussi énervé par les fous du pénal, plus animés par la haine de ce gouvernement (attisée par beaucoup de politiques), que par cette démarche cousue de gros fil blanc et qui peut, c’est évident, être assimilée à un aveu de panique.

Au même moment, la folie continue, tweet de Fabrice Di Vizio, celui qui travaille 60h par jour garanties sur facture : « Un huissier s’était présenté @olivierveran pour vous demander les bons de commande de masques vous n’avez pas répondu. demain le même huissier sera mandaté pour vous sommer de produire les bons de livraison dont parle @Leclerc_MEL et un courrier est adressé à chaque enseigne. » Je suppose donc que (à la demande de qui ?) un huissier a fait une sommation interpellative au ministre de la santé pour lui demander les bons de commandes, et demain les bons de livraison, des masques vendus par Leclerc. Tout va bien.

Une dernière avant d’aller se coucher, Le Parisien : « Un juge d’instruction va enquêter sur des accusations de « torture par personne dépositaire de l’autorité publique » sur des jeunes interpellés et qui avaient été forcés de s’agenouiller devant les policiers, à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018. » La jurisprudence est formelle, les actes de torture et de barbarie supposent la commission d’un ou plusieurs actes d’une gravité exceptionnelle qui dépassent de simples violences et occasionnent à la victime (nécessairement vivante) une douleur ou une souffrance aiguë. Exemples : des actes d’exorcisme, d’excision, de castration, des brûlures…

Et bientôt : la mise au coin, à genoux.

 

Si vous avez manqué les épisodes précédents, ils sont ici : épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6.

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