Assises du Val-d’Oise : « Quand Jasmine est passée aux aveux, on est sortis du déni »

Publié le 05/11/2026 à 11h26

Devant la cour d’assises de Pontoise, mercredi 4 novembre, Jasmine, son frère, sa sœur et son père ont livré des témoignages dévastateurs aux dépens de l’accusée, Aziza M., leur mère et épouse, qu’ils ont décrite comme un monstre froid et une impitoyable mère maltraitante.

Assises du Val-d’Oise : « Quand Jasmine est passée aux aveux, on est sortis du déni »
Tribunal de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

À partir du jour où elle a été placée à l’hôpital de Margency, le 17 mars 2021, Jasmine n’a plus été au contact de sa mère, mais l’emprise d’Aziza M. était encore bien présente. La mère envoyait sa fille aînée au chevet de sa sœur, « elle devait simuler un malaise quand je lui disais ‘choupinette’ », se souvient N., presque 17 ans, à la barre de la cour d’assises de Pontoise. À son domicile, la mère consigne ses impressions dans un carnet de couleur vert foncé – retrouvé en perquisition : « Les 1ᵉʳˢ rapports ne sont pas à mon avantage du côté de Margency. Ils confirment le fait que Necker a raison. » Sa fille de 7 ans se requinque de manière spectaculaire, il faut à tout prix qu’elle continue à aller mal. Dans un carnet rose, elle écrit : « (Jasmine) doit simuler 4 malaises, le premier ce dimanche. Elle doit s’allonger sur le sol, ne pas bouger, être molle et fatiguée jusqu’à l’arrivée de l’infirmière. Une fois en présence de l’infirmière, Jasmine doit dire qu’elle a mal au ventre et à la tête. » Un peu plus loin, on peut lire : « Tous les matins Jasmine doit dire qu’elle a mal au ventre et à la tête, de façon permanente. Elle ne doit parler à personne, frapper tout le monde et ne laisser personne l’examiner, pour garder en tête que les médecins ne sont pas gentils et que tous sont dangereux, ils sont là pour la retirer à sa mère. Ils font semblant d’être gentils pour la voler à sa mère. » Et encore : « Jasmine doit encore faire une crise où elle casse tout dans la chambre en disant qu’elle souhaite rentrer à la maison. »

Ça n’a pas fonctionné. Le 21 juin 2022, les parents de Jasmine ont été placés en garde à vue. Aziza M. a été incarcérée à la maison d’arrêt des femmes de Versailles, où elle est toujours détenue, et Samir R., libéré sans poursuites, a retrouvé ses enfants. Ensuite, il est passé récupérer Jasmine à l’hôpital. « Elle m’a demandé : ‘est-ce que maman reviendra à la maison ?’Je lui ai dit que ‘pour moi, non, c’est fini’. Elle m’a dit : ‘c’est maman qui me provoque mes malaises.’ »

À la cour, la grande sœur N. déclare : « Quand Jasmine est passée aux aveux, on est sortis du déni. »

« Je suis venue vous parler de toute la douleur de ma vie »

Jasmine a presque 13 ans aujourd’hui, de grandes lunettes rondes à monture dorée qui glissent au bout de son nez, de longs cheveux ondulés qui lui tombent sur l’œil gauche et un sourire plein de bagues. Elle est assise derrière les avocates des parties civiles, avec son père et ses frères et sœurs, dans un espace un peu à l’écart d’où il est facile de rejoindre la sortie, si bien que les enfants peuvent se parler et se mouvoir sans perturber le cours des débats. Quand elle quitte son coin pour se positionner à la barre, elle adopte le sérieux d’une élève prête à passer à l’oral.

« Je suis venue vous parler de toute la douleur de ma vie », dit Jasmine en balayant le jury du regard.

Il y a cette scène : Jasmine est appelée par sa mère, elle doit venir, elle n’a pas le choix. « Elle me demandait de m’allonger. Elle prenait des seringues violettes, deux ou trois », pour lui injecter de l’eau salée afin de provoquer des vomissements. « Un jour, j’ai fait genre de m’évanouir pour qu’elle arrête. Elle a continué. J’ai fait un malaise. »

Son avocate lui demande : « Comment elle vidait ton estomac ?

— Elle prenait une seringue et elle prenait tout ce qu’il y’avait dans mon corps.

— Ça faisait mal ?

— Non, ça faisait juste une sensation de vide. »

Elle parle de cette machine à laquelle elle était reliée, et qui « la faisait beaucoup souffrir », et de l’hôpital où elle venait si souvent, qu’une chambre lui avait été attribuée (la n°6). La cour projette des photos de Jasmine : à l’hôpital, filet sur la tête, doudou peluche chien dans les bras. Une photo de sa cicatrice suintante, une protubérance rouge en évidence, la poche à selles. Le corps est marqué, abîmé par les « actes médicaux invasifs ».

« On la déteste naturellement. On sait tous qu’elle est folle »

Le jeune W., 14 ans, 3e de la fratrie, se souvient d’une scène où il fuit sa mère, qui saisit une bottine à talon carré dans le placard et lui assène un coup avec. Il se rappelle, lui aussi, des coups de poing avec les bagues.

L’avocat de l’accusée lui demande : « Qu’est-ce que ça t’a fait de revoir ta mère ?

— Ça ne m’a pas fait d’émotion spéciale. J’avais oublié son visage.

— Il n’y a pas de photo d’elle à la maison ?

— Non.

— Qu’est-ce que tu attends de cette audience ?

— Du moment qu’elle reste loin de nous, c’est bien.

— Est-ce que tu avais une place différente dans la fratrie ?

— J’étais un peu à l’écart, elle disait que j’étais fou et j’ai fini par le croire.

— Ton père aussi te mettait à l’écart ?

— Non, mon père, il prenait soin de tout le monde. »

L’avocat d’Aziza M. essaye par tous les moyens de faire admettre au garçon de 14 ans qu’il a pu créer des souvenirs, être influencé par son père, par l’ambiance générale très hostile à la mère. »

« Papa, il ne va pas nous influencer pour la détester : on la déteste naturellement. On sait tous qu’elle est folle, répond l’enfant avec aplomb.

— Tu sais que les médecins disent tous qu’elle n’a pas de pathologie psychiatrique ?

— Pour moi, elle est folle. Elle ne s’approchera plus jamais de moi. »

« Mon père, c’est mon super-héros »

« Elle vidait le ventre de Jasmine à l’aide d’une seringue et d’une sonde », dit N, la sœur aînée. Sa mère n’étant plus sa mère, dit-elle, elle la désigne sous le terme « ma génitrice ». « R. (le frère aîné) et moi avons été témoin qu’elle retirait du sang du cathéter. Elle nous avait dit que c’était du sang malade. »

Première à témoigner, elle énumère les scènes de violence : « Une fois, alors que Jasmine était branchée à sa pompe, elle avait emmêlé le fil du cathéter. Ma génitrice est entrée, elle n’a pas cherché à comprendre et elle m’a donné des coups de poing avec ses bagues, j’étais en larmes, je ne l’oublierai jamais. »

N. dit : « Tous les soirs, elle nous faisait regarder des films d’horreurs. Un soir, j’étais seule dans le salon avec elle, elle m’avait fait regarder la vidéo d’un petit enfant syrien qui se faisait couper la tête. » La mère disait : « Tu veux que je te tue ? Comme ça, tu iras au paradis. » Elle disait aussi : « Tu sais, ta petite sœur, tu vas la perdre. » « Un matin, elle nous avait dit, avant de partir à l’école : ‘quand Jasmine va mourir, je vais la rejoindre.’ Je suis allée à l’école en larmes. »

À N., l’avocat demande : « Quel est votre sentiment aujourd’hui à l’endroit de votre maman ?

— C’est dur ce que je vais dire, mais je ne ressens aucune attache. Que de la colère.

— La colère, si on doit la situer sur une échelle de 0 à 100, à combien elle serait ?

— 100.

— J’ai l’impression que dans cette histoire, votre mère, c’est la super méchante et votre père, c’est le super-héros ?

— Oui, mon père, c’est mon super-héros. »

Ce dernier ne porte pas de cape, mais un pull camionneur gris clair un peu ample. Pendant les trois heures et 20 minutes que dure son témoignage, il raconte sa vie commune avec Aziza M., qu’il qualifie de drôle et intelligente, de « femme parfaite », c’était sa conviction. Il raconte les malaises de Jasmine, la terreur qu’il avait de la voir expirer dans ses bras, quand il l’amenait aux urgences d’Eaubonne « entre la vie et la mort », et partage avec la cour la honte qu’il a d’avoir douté du corps médical, miné par la dégradation de l’état de santé de sa fille, embobiné par le discours de sa femme. « Tout coïncidait : son état se dégradait après chaque hospitalisation », explique-t-il. Il ignorait les actes qu’Aziza M. infligeait à Jasmine derrière son dos. S’il a été dit par les enfants que leur père s’occupait de tout, repas, courses, accompagnement à l’école (N. a raconté à la cour que sa mère passait tellement de temps sur le canapé, que le coussin avait un creux de la forme de ses fesses), le médical était le domaine réservé de la mère, sa grande cause, son expertise exclusive.

Après avoir entendu les témoignages, Aziza M. a demandé que son interrogatoire soit reporté au lendemain. La présidente aurait pu insister, d’autant que le programme est encore chargé, qu’il n’était que 18 h 08, et que l’état émotionnel de la mère, qui a demandé à voix basse (en regardant son avocat, qui a fait un grand non de la tête), si c’était une bonne idée de chanter, là tout de suite, depuis son box, la berceuse qu’elle fredonnait jadis à ses enfants, paraissait vacillant. Ce moment de vulnérabilité éventuelle aurait été l’occasion idéale pour faire ployer cette accusée à l’intelligence froide, lui arracher des aveux, détruire ses défenses rhétoriques. Mais l’avocat a insisté lourdement, soulignant l’état de fatigue extrême d’une détenue qui se lève à 5 heures du matin et qui joue sa liberté, l’avocate générale, peu incisive, n’a pas protesté, et la présidente a suspendu l’audience.

Juste avant, elle a demandé que la question des violences volontaires habituelles sur Jasmine soit incluse dans les débats, en plus de la tentative d’assassinat. Une avocate des enfants s’est levée à son tour, elle a dit qu’elle aussi avait une question à ajouter. Celle des actes de torture et de barbarie sur un mineur de 15 ans commis par ascendant. À 18 h 18, la présidente a suspendu l’audience.

 

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