Dorothée Gallois-Cochet : « C’est fascinant de se trouver face à des étudiants qui comprennent, dont les yeux pétillent »

Publié le 01/02/2022 - mis à jour le 01/02/2022 à 10H28

Dorothée Gallois-Cochet aime les échanges en face à face, qu’il s’agisse de cours ou d’interviews. Malgré un emploi du temps minuté, la directrice du département de sciences des organisations de l’université Paris Dauphine – PSL a trouvé le temps de nous rencontrer pour revenir sur son parcours, depuis ses premiers cours en tant que chargée de travaux dirigés jusqu’à sa prise de fonction en plein confinement. Rencontre enthousiaste avec une passionnée de droit et d’enseignement.

Actu-Juridique : Quelles sont vos fonctions au sein de l’université Paris Dauphine – PSL ?

Dorothée Gallois-Cochet : En mai 2020, j’ai été nommée à la tête du département de sciences des organisations de l’université Paris Dauphine – PSL qui recouvre les cursus de gestion, de sciences sociales, de droit et d’économie. Contrairement aux universités classiques organisées en unités de formation et de recherche (UFR) correspondant à des disciplines, notre établissement possède une organisation transversale. Il a obtenu, en 1984, le statut de grand établissement lui permettant d’avoir un fonctionnement se situant à mi-chemin entre l’université et la grande école. Ainsi, Paris Dauphine tient de son « côté université » une dimension de recherche avec des centres reconnus, des enseignants qui sont professeurs d’université ou maîtres de conférences et de son côté « grande école » une dimension expérimentale qui lui permet notamment de procéder à une sélection à l’entrée. Nous avons un campus à Londres, des parcours délocalisés à Madrid et à Francfort, ainsi qu’un parcours « Talent » destiné à des étudiants sportifs et artistes de haut niveau. Je suis la responsable de l’ensemble de ce département qui accueille 3 000 étudiants. Avant cela, j’étais, depuis 2013, responsable de la licence de droit de Dauphine et du parcours double licence droit – gestion.

AJ : Continuez-vous vos activités d’enseignement et de recherche ?

D.G.C : J’ai voulu garder un cours par semaine, par goût de l’enseignement et pour rester connectée au vécu de mes collègues. Je ne voulais pas perdre de vue la réalité des personnes que j’encadre. J’enseigne en droit des sociétés, ma matière fétiche. J’ai en revanche du mal à poursuivre mes travaux de recherche autant que je le voudrais. J’ai ralenti la rédaction d’articles mais je continue tout de même à coordonner une chronique à la Gazette du Palais. Mon mandat à la tête du département de sciences des organisations a une durée de 4 ans, je pourrai revenir à la recherche ensuite.

AJ : Comment avez-vous vécu l’arrivée à ces fonctions ?

D.G.C : Prendre un poste nécessite toujours du temps et de l’énergie ; il faut découvrir de nouveaux sujets, rencontrer des personnes qui veulent avoir vos arbitrages. Je suis en outre arrivée à ce poste au printemps 2020, durant le premier confinement. J’ai donc dû gérer les conséquences de la crise sanitaire, organiser les examens du deuxième semestre à distance. De plus, le Brexit a engendré des difficultés concernant le fonctionnement de notre campus à Londres. J’ai heureusement pu compter sur une équipe soudée, mobilisée. Cette année, comme toutes les universités, nous avons repris les cours en présentiel, sans jauge, avec pour seule contrainte le port du masque. Je m’en réjouis. Un cours, c’est un exercice physique. Je suis debout dans ma classe, devant mes élèves. Je sens ce qu’il se passe autour de moi. En visioconférence, il n’y a pas de contact et les questions arrivent de manière moins fluide. J’ai besoin du regard de mes étudiants pour voir s’ils me suivent ou non.

AJ : Faire du droit était-il une vocation pour vous ?

D.G.C : Je ne dirais pas cela. Le goût du droit m’a été transmis par mon père, avocat passionné, spécialisé en droit du travail dont le métier est constitutif de sa personne. Voir cela inspire et porte. J’ai néanmoins commencé mes études en école de commerce, à HEC, et ça n’est qu’après que j’ai rejoint l’université de Paris 2 pour y faire du droit. J’ai ensuite passé l’agrégation et exercé à l’université de Pau pendant 3 ans puis à celle de Poitiers pendant 5 ans. J’enseigne à l’université Paris Dauphine depuis 2013.

AJ : Cette double formation droit – commerce est-elle atypique ?

D.G.C : Effectuer en parallèle une formation en école de commerce et une formation en droit est un processus assez classique. Plusieurs professeurs ont cette double casquette. C’est également un profil recherché par les cabinets d’avocats d’affaires. Je ne me suis cependant pas contentée d’une équivalence en fin de cursus et cela est assez original. En effet, en plus d’HEC, je me suis inscrite en même temps en faculté de droit, dès la première année.

AJ : Pourquoi vous êtes-vous tournée vers l’enseignement ?

D.G.C : C’est une idée qui m’est venue tardivement. Au départ, je voulais être avocate. J’ai intégré l’EFB tout en faisant un DEA. Durant mon DEA, j’ai rencontré un professeur de droit des sociétés, Paul Didier, et cette rencontre a été déterminante dans ma vie professionnelle. Il nous montrait comment aller toujours plus loin dans l’analyse, j’étais fascinée et adhérais pleinement à cette démarche. Ses cours étaient extrêmement stimulants. Durant la même période, fin juin 1998, je devais faire un stage dans un cabinet d’avocat. J’ai trouvé un stage en audit juridique dans un beau cabinet américain, très prestigieux sur le papier mais cela n’était pas très intéressant intellectuellement. C’était également un univers très masculin, très dur. Je ne me sentais pas en phase avec les valeurs de ce milieu et la dimension intellectuelle du droit me manquait. C’est à ce moment-là que Paul Didier m’a téléphoné pour m’informer que mon classement en DEA me donnait la possibilité d’obtenir une allocation de recherche pour faire une thèse. Je n’y avais jamais pensé, je ne connaissais pas la fonction publique ni le monde de la recherche universitaire. Mais j’ai senti qu’il y avait quelque chose qui se jouait. J’ai donc fait une thèse en droit des sociétés à Paris 2, sous la direction de Michel Germain. J’ai ainsi pu affiner ce que je voulais vraiment faire au sein du droit, découvrir un nouveau métier.

AJ : Comment a commencé votre carrière d’enseignant chercheur ?

D.G.C : Ma carrière a commencé par un monitorat ; il s’agit d’un contrat qui vous offre une allocation pour faire une thèse et vous confie l’encadrement de travaux dirigés. Aujourd’hui, cela s’appelle un contrat doctoral. J’ai donc d’abord été chargée de travaux dirigés en droit des affaires, en droit bancaire et en droit des procédures collectives puis j’ai rejoint les équipes de travaux dirigés de droit des obligations. C’était un environnement porteur et stimulant et tous les chargés de travaux dirigés aux côtés desquels je travaillais étaient des gens de haut niveau. Tous sont d’ailleurs devenus professeurs d’université. Mon objectif, dès le départ, était de passer le concours de l’agrégation pour devenir professeure d’université.

AJ : Comment êtes-vous devenue professeure ?

D.G.C : L’agrégation est un concours difficile. Le parcours classique consiste à exercer d’abord comme maître de conférences. Pour cela, il fallait être qualifié par une instance nationale, le Conseil national des universités (CNU). Pour ma part, je n’ai pas été qualifiée, je n’ai d’ailleurs jamais su pourquoi… Je ne pouvais donc pas obtenir de poste et exercer par ce biais. Ainsi, la seule voie qui me restait pour entamer une carrière universitaire était de réussir l’agrégation et je ne me suis pas découragée ; ne pas avoir été qualifiée était un obstacle mais ne m’empêchait pas de réaliser mon objectif. J’ai beaucoup travaillé, dans des conditions difficiles car à partir du moment où vous n’êtes pas qualifié, beaucoup de gens ne croient plus en vous. Il fallait avoir les nerfs solides et une bonne confiance en soi pour y aller quand même dans ces conditions. J’ai heureusement eu autour de moi des personnes bienveillantes. Je savais que je n’avais le droit qu’à une chance et, heureusement, j’ai eu le concours du premier coup.

AJ : Que vous apporte l’enseignement ?

D.G.C : Je me suis toujours fait plaisir avec les étudiants. Aujourd’hui encore, après 20 ans de métier, je suis toujours heureuse quand je sors de cours. Je leur explique la matière de manière très concrète. J’adapte ma façon de parler en prenant soin d’utiliser un vocabulaire très direct et un style oral. Je leur explique les implications du droit des sociétés en prenant des exemples de la vraie vie. À Dauphine, nous enseignons principalement des cours sous forme de travaux dirigés. Ainsi, lorsque j’enseigne un cours de droit des sociétés, je me retrouve face à 45 étudiants ; c’est fascinant de se trouver face à des étudiants qui comprennent, dont les yeux pétillent. Je suis à leur contact, ce n’est ni théâtral ni professoral et je retrouve l’ambiance des travaux dirigés dont j’étais chargée en début de carrière. Les étudiants m’interpellent et moi aussi. C’est une réelle interaction, cela est très satisfaisant. On pousse les étudiants à persévérer dans l’analyse, à aller plus loin. Cela ressemble un peu de la maïeutique. Je leur donne, d’un côté, tout le contenu théorique nécessaire et, de l’autre côté, je leur fais faire des exercices afin de leur apprendre la méthode. Cela implique d’être au point sur de nombreux sujets connexes puisque les étudiants peuvent nous poser beaucoup de questions, sur des sujets variés et cela est d’autant plus vrai à Dauphine où ils sont d’un bon niveau. Il m’arrivait même, au début, d’être déstabilisée. Par la suite, on apprend simplement à dire qu’on ne connaît pas la réponse et qu’on l’apportera donc la semaine prochaine.

AJ : Trouvez-vous le même plaisir à enseigner en amphithéâtre ?

D.G.C : Lorsqu’on a très bien préparé son cours, qu’on arrive avec son papier et qu’on sait le lire sans en avoir l’air – chose que l’on apprend en préparant l’agrégation –, tout est sous contrôle. Ce n’est pas un exercice d’improvisation, on ne risque pas d’être interrompu ou déstabilisé. J’ai donné des cours en amphithéâtre à Pau et à Poitiers. Lors de mes premiers cours, j’étais un peu stressée en entrant dans l’amphithéâtre mais dès que je prenais la parole, le stress disparaissait. Le cours magistral est un exercice plus formel ; on prépare un texte parfait et on énonce ce qui prévu, dans l’ordre prévu. C’est pensé, structuré, mais il n’y a pas d’échanges. C’est un monologue. Pour moi, cette méthode d’enseignement en amphithéâtre est totalement inadaptée. Je pense qu’elle persiste dans un grand nombre d’universités pour des raisons strictement budgétaires. Le défi, quand on est jeune enseignant, c’est d’avoir le temps de monter son cours. Pour une heure en amphithéâtre sur une matière que l’on ne connaît pas, il faut travailler 10 heures.

AJ : Que vous apporte la recherche ?

D.G.C : Le métier d’enseignant-chercheur a ces deux facettes qui forment un tout cohérent ; enseignant et chercheur. Dans la recherche, je retrouve le plaisir de réfléchir, de m’intéresser à des problèmes complexes, de rechercher des solutions. Pour des professeurs de droit, la recherche se matérialise par la rédaction d’articles ou d’ouvrages. J’ai toujours consacré du temps à cette activité. C’est également ce qui m’a amenée vers le droit des sociétés car c’est un domaine au sein duquel je trouvais toujours des questions passionnantes. Le temps étant compté, j’ai cependant délaissé d’autres domaines, comme la fiscalité. J’aime alterner entre ces moments seule dans mon bureau, avec mes livres et mes bases de données, et les heures de cours qui constituent des moments de contact.

AJ : Pouvez-vous présenter votre « matière fétiche », le droit des sociétés ?

D.G.C : Les sociétés sont des personnes morales particulières, qui, des plus petites aux plus grandes, participent à la vie économique du pays. Elles constituent le support technique de l’organisation des entreprises. Lorsque j’étais étudiante en DEA, je passais mon temps à lire des revues de droit des sociétés à la bibliothèque Cujas. Les sujets sont divers, concrets. Quels sont les pouvoirs des dirigeants d’une société ? Représentent-ils et engagent-ils la société ? Quelles sont les règles à appliquer lorsque l’on vend des parts sociales ? Dans quelle mesure peut-on mettre en réserve des dividendes ? Ces questions sont au cœur de la vie des sociétés. Ayant fait de la gestion et de la comptabilité en tant que majeure à HEC, ces sujets m’ont, d’emblée, parlé. Cela ne m’a jamais semblé aride. Certes, ce ne sont pas des sujets comme le divorce ou la filiation, qui concernent tout le monde, mais il s’agit tout de même de sujets ayant des effets sur un grand nombre d’opérateurs. Lorsque vous êtes salarié d’une société, ce qui se passe pour celle-ci, pour les dirigeants, vous concerne directement.

AJ : Vous vous êtes récemment intéressée au secteur libéral de la santé. Pourquoi ?

D.G.C : J’ai, en effet, écrit un livre sur les sociétés du secteur libéral de la santé, dont je suis très fière. Je suis arrivée à ce sujet en constatant qu’il y avait beaucoup de questions propres aux sociétés du secteur libéral. Au gré de la rédaction de commentaires d’arrêts ou de travaux qu’on me demandait pour des colloques, je me suis rendue compte que le droit de ces sociétés était très complexe puisqu’il reposait sur une articulation de droit commun des sociétés et de textes spéciaux créés spécifiquement pour ces sociétés du secteur libéral. Cela n’est pas toujours bien maîtrisé. Les spécialistes du droit des sociétés connaissent en général davantage les formes classiques d’exercice : la SA, la SAS et la SARL. Pour aller plus loin, il faut articuler les différents textes, ce qui comprend les dispositions spéciales, profession par profession. Cela représente beaucoup de travail.

AJ : Vous exercez également des fonctions institutionnelles. Pouvez-vous nous parler du Haut conseil du commissariat aux comptes ?

D.G.C : Le Haut conseil du commissariat aux comptes, dit le « H3C », est une autorité publique indépendante qui exerce une mission d’intérêt public. Ses missions sont principalement de superviser et de contrôler la profession de commissaire aux comptes. Il est également en charge des inscriptions et de la rédaction des normes d’exercice professionnel. Le collège du H3C se compose de membres nommés par décret aux professions variées : des magistrats de la Cour de cassation et de la Cour des comptes, des anciens commissaires aux comptes, des personnes représentant des autorités comme l’AMF ou l’ACPR, des représentants du monde de l’entreprise ou encore un professeur d’université. C’est la richesse et la variété de ces profils différents qui font émerger des décisions pertinentes. Pour moi, qui ai toujours travaillé avec mes homologues, c’est intéressant de voir se déployer une intelligence collective et pluridisciplinaire. À côté du collège, il y a également une formation restreinte qui statue sur les sanctions disciplinaires des commissaires aux comptes et dont je suis également membre. La formation restreinte rend des décisions, et le Conseil d’État intervient en dernier ressort. Ces fonctions de juge requièrent, comme qualités, l’impartialité et l’objectivité. Mon expérience d’universitaire m’est utile puisque, ayant rédigé de nombreux commentaires d’arrêt, j’ai été amenée à critiquer des décisions de justice ; cela permet d’anticiper les critiques dans la phase d’élaboration des décisions.

AJ : Comment parvenez-vous à mener toutes ces activités de front ?

D.G.C : Il se peut que cela ne ressorte pas de notre échange, mais ma priorité, dans la vie, est de m’occuper de mon fils. En réalité, je n’ai pas beaucoup de loisirs et mon emploi du temps est extrêmement précis et minuté. Il faut être au clair sur ses priorités. Si j’ai dû renoncer à certains centres d’intérêt, mon travail m’apporte cependant beaucoup de satisfaction. Et je suis tout de même capable de couper mon téléphone le week-end et de prendre de véritables vacances.

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