Devant la cour d’assises, l’humanité a le temps de se révéler

Publié le 28/11/2023

Alors que le Conseil constitutionnel vient de rejeter la QPC relative aux cours criminelles départementales et que les avocats sont de plus en plus inquiets sur l’avenir du jury populaire, Me Michèle Bauer raconte à quel point le temps que l’on met à bien juger devant les assises est précieux. Récit d’audience. 

Devant la cour d'assises, l'humanité a le temps de se révéler
Photo : ©Florence Piot/AdobeStock

Le métier d’avocat permet de croiser des vies, des destins, des hommes et femmes que nous n’aurions jamais rencontrés, avec ma consœur Sophie Gaucherot, si nous avions exercé une autre profession.

Par exemple Angelo, cet écorché vif qui comparaissait la semaine dernière devant la cour d’assises de la Gironde pour des violences volontaires en réunion et en récidive et pour avoir consommé des stupéfiants dans le cadre d’un procès aux assises pour homicide.

Une affaire assez banale qui n’aurait pas fait l’objet d’une comparution devant la cour d’assises si un des protagonistes, Frédéric surnommé Fred, n’avait pas été tué par Jérôme, dit Jaja, durant la nuit du 28 avril 2021.

Angelo que nous défendions, consomme toutes sortes de drogues depuis son plus jeune âge, il a commencé par le cannabis à 16 ans. Âgé de presque 40 ans, au moment des faits, il est accro à la cocaïne, celle que l’on fume, qui tue à petites bouffées.

Angelo a subi la maltraitance de son père qui cognait sa mère

Enfant, il a subi la maltraitance de son père qui « cognait » sur sa mère, comme il le confiera à l’audience. Il se bagarre à l’école. Très tôt, il fait l’objet de condamnations pour violences, puis pour conduite en ayant consommé des stupéfiants.

Son casier se remplit, à mesure que ses convocations devant le tribunal correctionnel s’accélèrent.

Quand il se rend chez Jaja avec son ami Fred, il en a déjà 13 au compteur. Il ne voulait pourtant pas y aller. Il avait coupé les ponts avec Jaja, ils étaient fâchés depuis qu’il l’avait accusé de l’avoir cambriolé.

« Si tu ne viens pas, c’est ce que tu n’as pas de couilles » lui lance Fred, alors Angelo est venu.

Fred n’est pas au mieux non plus avec Jaja. Il ne supporte plus de le voir maltraiter Laura, une des nombreuses maîtresses de Jérôme, pour laquelle Fred avait sans doute le béguin.

Et puis il y a cette histoire de vente de Kebab dont Fred est propriétaire. Angelo et Jaja voulaient reprendre ce fonds de commerce.

Fred et Angelo ont aussi des dettes de stupéfiants à l’égard de Jaja.

Lorsqu’ils arrivent au domicile de l’intéressé, la porte est ouverte, ils entrent.

D’abord les insultes et puis les coups…

Jaja fume de la cocaïne avec un ami, Gwen. Il tient encore à la main le couteau dont il s’est servi pour gratter la cuillère à faire chauffer la cocaïne.

Le ton monte très vite, d’abord les insultes et puis les coups. « Si tu lâches ton couteau, je lâche le chalumeau » crie Angelo. Un tabouret vole et atterrit sur le canapé.

La compagne de Jaja, entre dans la pièce, Angelo la bouscule dans la bataille et s’excuse : son code d’honneur lui interdit de frapper une femme.

Repoussés à l’extérieur par Jaja, les visiteurs reviennent, puis ressortent, puis reviennent… Angelo part alors que Fred reste à en découdre avec Jaja qui charge une arme. « Il a une arme, il va nous tirer dessus » s’écrie Fred qui prend ses jambes à son cou.

Jaja tire deux coups de feu en direction des deux hommes qui s’enfuient vers leur voiture.

Fred reçoit une balle dans le dos, il s’effondre dans la voiture.

« Il m’a touché, frère, dis à mes enfants que je les aime »

Angelo est au volant, voit son ami agoniser. « Il m’a touché, frère, dis à mes enfants que je les aime ».

Paniqué, Angelo frappe à toutes les portes du voisinage, hurle et crie de désespoir.

Il traîne le corps de son ami vers les boîtes aux lettres de la maison, retourne sur les lieux de la bagarre, pour demander qu’on appelle les secours car il n’a pas de téléphone. Là, il tombe sur Jaja qui cherche les douilles des balles, à quatre pattes avec une lampe torche.

Indifférent, l’auteur des tirs aurait lancé un « Dégage-le de là » en parlant du blessé, puis il a pris un sac à dos dont on ne saura jamais ce que ce dernier contenait (à l’audience on sous-entend qu’il était rempli de drogues) et s’est enfui par l’arrière la maison. Il sera retrouvé le lendemain, dans une grange.

C’est Katia, la compagne de Jaja qui appelle les secours. Quand ils arrivent, il n’y a plus rien à faire : Fred est mort.

À l’audience, la famille de la victime est présente : son ex-compagne notamment, mère de ses deux enfants, une jeune fille âgée de 19 ans et son frère âgé de 10 ans au moment des faits.

La mère de Fred est absente. Atteinte d’un deuil pathologique, elle a perdu la parole depuis le décès de son plus jeune fils.

Ils sont là pour essayer de comprendre pourquoi tant de violences, pourquoi ce drame.

Durant quatre jours d’audience, la Présidente de la cour d’assises décortique de manière chirurgicale le dossier, ne laissant aucune zone d’ombre.

Lors de l’instruction, Angelo a reconnu les violences dès la seconde audition. Ses déclarations étaient parfois contradictoires sur le nombre de coups de tête donnés, de coups de pied, où et à qui, mais il est sincère.

Angelo n’est pas bipolaire assure l’expert qui ne l’a examiné que quelques minutes en détention

Jérôme est froid, il ne verse aucune larme lorsqu’il entend l’ex-compagne de Fred à la barre commenter les photos familiales et décrire la douleur de son fils quand il a appris que c’était Jaja qui avait tiré sur son père : « Jaja ? Mais ça ne peut pas être lui, c’est un copain de papa, j’ai fait de la mécanique avec Jaja ! ».

Les jurés sont attentifs, posent des questions pertinentes essayant de comprendre pourquoi cette soirée a dégénéré, dans quel état d’esprit se sont-ils rendus chez Jérôme ? Voulaient-ils en découdre ou l’ambiance était-elle calme ?

La compagne d’Angelo témoigne, ils habitaient à l’époque en face de l’école, les camarades de classe de ses enfants ont vu Angelo menotté lors de la perquisition, ses enfants ont fait l’objet de moqueries, de harcèlement, ils étaient devenus les enfants du meurtrier.

Lors d’un procès d’Assises tout le monde prend le temps qu’il faut pour écouter tous les témoins. On peut bousculer un peu les certitudes des experts psychiatres. Il n’est pas bipolaire, assure celui qui a examiné Angelo durant seulement quelques minutes à la maison d’arrêt. S’il pleure, ce n’est pas sur son ami, mort dans ses bras, mais sur son sort à lui, prétend encore le spécialiste.

Seulement voilà, la défense a produit un jugement du Pôle social du tribunal judiciaire qui examine les demandes MDPH* (pour qu’une incapacité soit constatée) : la bipolarité a été constatée par l’expert du Pôle social comme par d’autres médecins. De quoi invalider toutes les autres affirmations du psychiatre.

Le procès d’Assises laisse le temps aux avocats de plaider et de construire leur défense lors des débats.

Angelo avait 13 condamnations à son casier judiciaire.

Devant un tribunal correctionnel, en comparution immédiate, il aurait été réduit à ce casier et aurait été condamné lourdement.

Quand l’humanité se révèle derrière la froideur d’un casier

Devant la cour d’assises, les débats ont permis de dépasser la froideur de ce casier, l’humanité s’est révélée.

Son addiction à la drogue, sa bipolarité même si elle n’a pas altéré son discernement au moment des faits, sa sensibilité ont été mises en exergue durant cette longue audience et ont permis de mieux comprendre son geste, et plus particulièrement cette violence qu’il porte en lui si difficile à canaliser depuis la petite enfance.

Par ailleurs, le rapport de l’association « Le Prado » qui le suivait dans le cadre de son contrôle judiciaire a loué ses efforts pour arrêter la drogue et a alerté sur une autre pathologie diagnostiquée en 2018, une maladie pulmonaire qui pourrait lui être fatale dans les dix années à venir si Angelo n’arrête pas définitivement la drogue.

La cour d’assises composée de trois juges professionnels et de six jurés, des personnes comme vous et moi, a choisi de faire confiance à Angelo en le condamnant à une peine de trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis.

Angelo n’est pas reparti en prison, il avait effectué un peu plus de six mois de détention provisoire, le reste de sa peine est aménageable.

Il repart libre comme il a comparu libre mais avec le poids très lourd de la culpabilité, celle d’avoir suivi son ami Fred et d’avoir été le premier maillon d’une chaîne conduisant à un drame.

Fred est mort, il n’a pas pu le sauver.

 

*Maison départementale pour les personnes handicapées

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