À la 23e chambre, « Justice morte » et mandats de dépôt

Publié le 14/04/2026 à 10h11

Lundi 13 avril, les avocats étaient en grève. À la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris, trois avocats désignés ont plaidé au fond, les autres dossiers, faute d’avocats de permanence, ont été renvoyés. Au grand dam des prévenus.

À la 23e chambre, « Justice morte » et mandats de dépôt
Tribunal judiciaire de Paris. (Photo : ©P. Cluzeau)

L’huissier contemple la salle d’audience d’un air serein : « c’est calme, on dirait un samedi », lâche-t-il amusé. Pas d’ébullition pré audience à la 23e chambre, pas de fourmillement d’avocats qui font connaissance, en urgence, avec les prévenus du jour et se pressent en même temps au bureau de l’huissier. Un représentant du bâtonnier s’avance : « Il est rare que le banc des avocats reste vide, mais aujourd’hui, vous n’aurez pas d’avocat pour contribuer à l’œuvre de justice », déclare-t-il à l’ouverture de l’audience.

Lundi 13 mars est la journée « justice morte ». Pour protester contre le projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes (SURE), dont le Sénat a entamé l’examen ce jour, le barreau de Paris a décidé de ne pas assurer sa mission de défense pénale d’urgence. Les avocats de permanence des comparutions immédiates ont été invités à se rendre, avec leurs confrères et les autres professions judiciaires, devant le Sénat, afin de manifester, concrètement et en robe, leur opposition au projet qui prévoit notamment l’instauration d’un plaider coupable criminel et l’extension des compétences de la cour criminelle départementale.

Les cinq prévenus qui, de ce fait, se retrouvent sans avocat n’en avaient absolument pas entendu parler, et ça les embête beaucoup. Idriss, 19 ans, voulait s’expliquer sur cette agression sexuelle. Il s’est frotté aux fesses d’un homme dans le métro, mais manque de chance pour lui, cet homme est un policier. Idriss ne semble pas avoir toute sa tête, c’est pourquoi le procureur demande une expertise psychiatrique et un contrôle judiciaire, ce que le tribunal décide, en l’assortissant d’une obligation de soins et d’une interdiction des transports publics.

À 23 ans et prévenu d’extorsion, Kelly était impatient de se justifier sur des infractions qu’il conteste largement. En attendant, le procureur demande son placement en détention provisoire et, seul pour se défendre, le prévenu déclare qu’il a une formation qui débute mardi prochain et qu’il aimerait faire autre chose de sa vie que d’aller en prison. Le tribunal décide qu’il y attendra son procès.

« Moi, je voulais pas m’évader, mais j’ai tout foutu en l’air »

Et puis vient Farid, un quinquagénaire gris, sec et abîmé, à qui l’on reproche une évasion. « Monsieur, votre souhait c’est d’être jugé aujourd’hui ou vous voulez un délai ?

— Mon souhait est de réintégrer la maison d’arrêt d’Osny au plus tôt.

— Donc ?

— Maintenant.

— Moi aussi j’aimerais bien, mais aujourd’hui il y a la grève des avocats.

— Pour moi, c’est pas grave.

— Oui, mais pas pour nous, ça serait une faute professionnelle très grave, on ne peut pas vous juger, juridiquement.

— Même si je veux pas d’avocat ?

— Oui.

— Donc on fait quoi ?

— On va renvoyer ce dossier.

— À Pontoise ?

— Non, ici. Mais au mois de juin. »

Le tribunal doit donc décider si cet homme de 55 ans, détenu pour autre cause, condamné 50 fois depuis 1989, doit être placé en détention provisoire ou sous contrôle judiciaire.

Monsieur le procureur va nous dire ce qu’il en pense, et vous allez nous dire ce que vous en pensez.

— Je comprends plus rien, je vais être jugé ?

— Non, mais on doit décider de ce qu’on va faire de vous en attendant.

— Mais je vous ai dit, je veux retourner à Osny.

— C’est vrai que c’est un peu artificiel. »

Sans grande surprise, le procureur demande le placement de Farid en détention provisoire, puis la présidente donne la parole au prévenu.

« J’ai pété un cable ! »

« J’ai pas très bien compris son charabia.

— Il demande votre placement en détention provisoire dans cette affaire.

— Dans ce cas, mon aménagement, il est mort. »

Farid a expliqué et explique encore : il ne voulait pas s’évader. En permission de sortie, il a parlé à son ex-conjointe qui lui a appris le décès de sa mère, et « j’ai pété un câble », concède-t-il. « En effet, votre mère est décédée le 3 mars 2026 », « et elle n’a pas pu être enterrée dans son pays d’origine, le Liban », ajoute Farid avec rage. La présidente note aussi : « Votre conjointe est décédée en juin 2025 ?

— Ouais, j’ai pas de chance cette année. »

En prison, tout se passait bien pour Farid. « Auxi polyvalent », dans le quartier de réinsertion, il allait bientôt sortir avec un aménagement. « Moi, je voulais pas m’évader, mais j’ai tout foutu en l’air. » Son cerveau a « vrillé » et il a oublié de revenir en prison. « Je savais pas que ma mère était morte, sinon je serais pas sorti. » Les policiers sont venus le chercher chez lui. Quand ils l’ont cueilli en bas de son immeuble, Farid attendait avec son balluchon à la main.

Aujourd’hui, dépité et en colère, il essaie d’expliquer qu’il ne voulait pas s’évader, et craint que ce mandat de dépôt – inutile à ses yeux, puisqu’il est déjà détenu – va compromettre son plan de sortie aménagée. « Je le connais bien le système carcéral. Ouais, j’ai fait des conneries, mais on m’a jamais fait de cadeau. Là encore. J’ai pété un câble.

— Ok…

— Je parle dans le vent, c’est ça ?

— Non mais on ne peut pas parler du fond maintenant.

— Madame la présidente, je vous dis à bientôt. »

Farid est placé en détention provisoire.

 

 

 

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