Insolite : Quand de « vraies sorcières » prétendent vous aider à gagner votre procès
Pour mettre toutes les chances de votre côté lors d’un procès, des gens peu recommandables sur Internet tentent de vous convaincre de recourir à la magie. Enquête d’Halloween.

« Rituel pour gagner une affaire judiciaire puissant et réaliste »
Avant de dépenser votre argent en faisant appel à des « professionnels », vous pouvez commencer par des incantations gratuites. Il existe par exemple un « Guide complet puissant et réaliste » de « Rituel pour gagner une affaire de justice ». L’auteur, « le voyant G*** », commence son fascicule par prendre ses précautions en expliquant que le rituel ne remplacera ni avocat, ni preuves, ni stratégies de défense (la première étape du procédé magique est d’ailleurs « la préparation juridique, sans laquelle même la vérité peut être mal présentée ») ; mais ledit rite jouera plutôt sur le justiciable et son attitude, il s’agit d’un procédé permettant de reprendre le contrôle dans une situation où l’individu est entre les mains des magistrats…
Voici la méthode préconisée (de magie blanche, la moins dangereuse) :
- Réunissez le matériel suivant : bougie blanche, feuille, stylo et un document lié à l’affaire (sans le demander à l’avocat, qui risque d’être surpris et sentir sa compétence remise en question…).
- Préparez l’espace autour de vous, dans un lieu calme et sans distraction.
- Procédez aux gestes suivants : écrivez votre intention sur la feuille (de façon précise), allumez la bougie, puis en fixant sa flamme, visualisez l’audience comme vous voudriez qu’elle se passe (de votre entrée dans la salle jusqu’au prononcé du jugement favorable).
- Répétez, entre 3 et 9 fois : « Je suis entendu, la vérité me protège et la justice m’est favorable ».
- Gardez la feuille sur vous jusqu’à l’audience.
- Répétez le rituel tous les jours jusqu’au jour J.
Enfin, le voyant G*** précise que vous ne contrôlerez pas le juge grâce à sa magie, qui n’est que blanche, mais que « vous influencerez ce qu’il perçoit ». Il met ensuite en garde contre les faux voyants, et permet de les reconnaître grâce aux signes suivants : promesse de résultat 100 % garanti, demandes d’argent répétées, pression à l’achat immédiat ; mais quelques lignes plus bas, il précise qu’un rituel spécial doit être pratiqué en cas d’audience pour obtenir la garde d’un enfant, et que si le rituel personnel est gratuit et rapide, ses tarifs de consultation vont de 30 à 100 € et pour un rituel par lui-même, il faudra compter de « 100 € à 500 + € ».
Les rituels à distance et autres gris-gris low cost

Pour moins cher, on trouve sur le site E***, tout un tas de sorcières discount, par exemple les « sortilèges sacrés de Z*** », laquelle propose pour 11,25 € un « rituel pour les affaires judiciaires », promettant : « énergie gagnante pour les procès, verdict favorable, protection contre les énergies négatives de l’opposition, change juridique »
Le rituel : après réception de vos photo, nom complet, date de naissance et description du cas, la sorcière procède « personnellement au rituel avec bougies, herbes, cristaux et intention de victoire » ; un avertissement final précise néanmoins que le tout est réalisé à des fins de divertissement et qu’aucune victoire ne peut être garantie… Cela n’empêche pas la sorcière, après seulement 8 mois de présence sur le site de totaliser 657 ventes, et une note de satisfaction moyenne de 4.8/5, accordée par 101 clients.
De fait, la recherche « justice spell » (sort de justice), totalise plus de 700 produits, allant de 1,13 € à 170 € pour les plus chers, qui ne sont plus seulement des sortilèges en distanciel mais l’envoi d’amulettes par la poste.
Cet axe des gris-gris ouvre un nouveau champ des possibles à qui doute de la réalité des incantations online… Ainsi, vous pourrez, pour quelques dizaines d’euros maximums vous procurer :
- De la « poudre d’action en justice » (75 €)
- Une huile de justice (66 € soldés à -50 % donc 33 €)
- Une bougie de justice (10 €) où « vela de corte».
Aux origines vaudoues des travaux judiciaires occultes
En remontant aux origines vaudoues de ces bougies, bien plus nombreuses que les huiles rituelles, on trouve surtout des produits hispaniques, qui sont en fait vendus dans les botanicas, des boutiques présentes sur le sol américain, souvent bilingues, qui proposent des produits et objets qui sont le résultat du melting-pot américain. Ces objets rituels de pétition judiciaire mélangent à la fois des pratiques relevant de la magie blanche centraméricaine, des procédés occultes issus des pratiques spirites Hoodoo afro-américaines, et des prières catholiques avec des représentations laïques et populaires, souvent écrites en plusieurs langues. Les velas ou bougies en sont l’exemple parfait : le feu brûle, souvent dans une cire bleue symbolisant la justice, dans un récipient en verre sur lequel sont inscrites des prières en anglais et en espagnol implorant le Seigneur d’aider à la procédure, tout en affichant sur l’autre face une représentation allégorique de la justice, balance en main et en tenue drapée gréco-antique devant des colonnes grecques.

Dès les années 1920, le commerce américain des produits occultes propose notamment des poudres rituelles destinées à influencer les procédures judiciaires. Parmi les pratiques documentées figure le « dusting the courtroom », qui consistait à répandre une poudre préparée par des commerçants occultes dans la salle d’audience afin d’en influencer symboliquement le déroulement. On trouve encore des « mélanges vaudous » en vente dans des boutiques ésotériques antillaises, pour 13 €, composés de chicorée, Mathé, menthe, airelle et rhubarbe. L’emballage du produit indique d’ailleurs très justement que « gagner un procès, cela fait toujours plaisir » !
On trouve dans la même boutique des bougies simples à allumer pour prier et demander victoire judiciaire, mais elles sont toutes de couleur bleue, excepté des bougies « Macumba » de protection juridique rouges à l’effigie de Saint George, une association de couleurs et de symboles qui rappelle notamment certaines pratiques religieuses populaires argentines, où des bougies rouges et vertes sont consacrées à Saint Expdit, parfois invoqué comme patron de la justice… D’ailleurs les bougies magiques Macumba sont elles-mêmes une pratique occulte brésilienne très ancienne. Ainsi, dans un pays où 80 % de la population est soit catholique soit évangélique, fréquents sont les produits Macumba alliant christianisme, occultisme et, il faut le reconnaître, une très grande créativité dans l’art cirier (celui de faire des bougies).
Les « tablettes de malédiction » antiques
Pour clore ce tour du monde des sorcières de justice, retournons aux origines antiques de telles pratiques, comme le fond des bougies bleues le faisait pressentir : les tablettes de « défixion », appelées katadesmoi dans la Grèce antique, formé des thermes desmos (lien, entrave, attache) et kata (exprimant l’intensification). Ces « tablettes de malédiction », la plupart du temps faites de plomb, se voyaient gravées des noms des parties adverses et de leurs avocats, ainsi que de formules ésotériques destinées à influencer le procès.
Une étude de 1999 rapporte qu’à l’époque, avaient été découvertes et étaient connues quelque 67 tablettes de malédiction judiciaires rédigées en grec ancien et 46 autres en latin. Celles-ci pouvaient être liées à des procédures civiles comme pénales, faites par la défense comme la demande. La plupart du temps, il y est surtout question, non pas d’une demande de faire éclater la vérité et la justice mais surtout d’entraver et de gêner les capacités oratoires et cognitives de la partie opposée dans les audiences à venir.
La plupart d’entre elles ont été découvertes là où elles avaient été déposées : près des tombes et nécropoles de l’époque, des sanctuaires et temples consacrés aux divinités souterraines – associées à des rites magiques puissants et parfois néfastes : Hadès, dieu des morts et des Enfers ainsi que sa femme Perséphone, et les divinités qui leur sont liées – ; ainsi que dans des puits et des sources, ceux-ci étant « l’accès matériel » le plus direct aux mondes souterrains. Ainsi, une trentaine de tablettes de malédiction a été découverte dans un puits antique à Athènes, parfois repliées sur elles-mêmes et transpercées d’un clou. Platon, dans La République, rapporte lui-même l’existence de spécialistes itinérants de la réalisation de tels sortilèges judiciaires, déjà contre rémunération…
Un exemple parlant est la tablette dite de « Théagène » (référence DT 49), acquise par le Musée d’Athènes sans certitude quant à la date de sa découverte. Une chose est sûre : réalisée vers 300 avant J.-C., elle vise une dizaine de personnes et concerne un litige relatif à la cuisine. L’auteur cherche à influencer et réduire la portée des témoignages en faveur de son adversaire, Théagènès. La tablette est ainsi rédigée :
« Je lie Théagénès, le cuisinier, sa langue, son âme et le discours qu’il prépare.
Je lie également les mains de Pyrrhias, le cuisinier, ses pieds, sa langue, son âme et le discours qu’il prépare. Je lie aussi la femme de Pyrrhias, sa langue et son âme. Je lie également Cercion, le cuisinier, et Docimos, le cuisinier, leur langue, leur âme et les discours qu’ils préparent. […]
Tous ceux-là, je les lie, je les fais disparaître, je les enterre, je les cloue.
Et s’ils présentent des prétentions contraires devant le tribunal ou devant l’arbitre, qu’ils ne comptent pour rien, ni en paroles ni en actes. »
On ignore tout de ce litige, de son issue, et de la réception de la requête par Hadès aux enfers, mais ces pratiques occultes, si elles n’ont peut-être pas influencé la justice, auront au moins permis de nous faire parvenir quelques exemples de justice antique du quotidien…
Des pratiques susceptibles d’être condamnées
Précisons s’agissant de ces promesses, que les avertissements « à seul fin de divertissement » évitent des condamnations sévères aux apprentis sorciers qui les commercialisent. En effet, les tribunaux n’hésitent pas à condamner sévèrement, pour publicité mensongère et escroquerie, celui qui promet le retour garanti de l’aimé en 7 jours pour 96 200 € (18 mois de prison ferme devant le Tribunal correctionnel de Toulouse, 11 juin 2019) ou encore la récupération d’une caution de 5 200 € ainsi que le retour de son ex-femme (10 000 € de dommages et intérêts – Cass. crim., 19 févr. 2013, n° 12-80.440).
Enfin, petite curiosité supplémentaire, en cas de pratique spirite faite de mises en scènes orchestrées façon spectacle de magie afin de tromper la crédulité des clients en détresse, la Cour de cassation valide l’interdiction « pendant cinq ans, d’exercer la profession de médium ou de voyant » infligée par la cour d’appel au « faux marabout » (Cass. crim., 12 sept. 2018, n° 17-86.475)…
Bonsoir !
Référence : AJU507063